Alain Juppé : Retraite annoncée et opération séduction

  1. Le marketing crée-t-il l’homme politique ?
  2. Histoire du marketing politique en France
  3. Les fondements du marketing politique
  4. Marketing politique : la campagne et le mix-communication
  5. Le marketing politique : sondages et traitement de l’information
  6. Les différents instruments du marketing politique
  7. Les différents types d’interventions télévisées
  8. Le marketing politique : marketing direct et nouveaux médias
  9. Homme politique, une vocation
  10. Nicolas Sarkozy : de militant à expert en marketing politique
  11. 2002-2004 : Sarko Superministre
  12. La communication sarkozienne : Bercy (avril – novembre 2004)
  13. Alain Juppé : d’énarque à ex-ministre communicant
  14. Alain Juppé, Premier Ministre (mai 1995 – juin 1997)
  15. Alain Juppé : Retraite annoncée et opération séduction

Alain Juppé  Retraite annoncée et opération séduction

5) 2004 : Retraite annoncée et opération séduction

En février 2004, Alain Juppé est condamné à dix ans d’inéligibilité (peine réduite à un an quelques mois plus tard). En un instant, l’homme qui a si longtemps ignoré les médias, se remet à communiquer auprès de l’opinion publique.

Le clan Chirac n’y est pas pour rien. Jérôme Monod, son conseiller politique, Claude Chirac, conseillère en communication, et Agathe Samson, responsable du service presse de l’Elysée, tous amis et/ou anciens collaborateurs d’Alain Juppé. Alain, blessé, meurtri dans sa chair, cherche à émouvoir le peuple français.

Alors que le Président Chirac est en déplacement à Marseille (2/02/2004), il voque Alain Juppé en termes d’« amitié, estime et respect », en soulignant que « la France a besoin d’hommes de sa qualité. » 67

67 RTL (http://www.rtl.fr/rtlinfo/article.asp?dicid=171672)

Le lendemain, Alain Juppé choisit de s’adresser au maximum de Français, c’est-à-dire par le seul moyen capable de toucher jusqu’à 50% des Français : le journal de 20h sur TF1. La chaîne, ce soir là, diffusera même gratuitement son JT sur son site internet.

Alain Juppé annonce qu’il conserve ses mandats pour mieux préparer son départ en décembre. France 2 qui, ce soir là, affirme, au même moment, qu’il quitte la vie politique, provoquera un tollé.

Le directeur de l’information, Olivier Mazerolle démissionnera. Quant au présentateur, David Pujadas, il sera mis à pied pour quelques semaines.

Alain Juppé confiera à PPDA : « Il y a une autre chose qui m’a fait évoluer, c’est l’énorme courant de sympathie qui s’est manifesté à mon égard (…) J’ai des milliers de mails, de SMS ou de textos (…)

Ils m’ont ému, ils m’ont parfois tiré des larmes (…) Dans ce genre de situation (…), le pire danger c’est la solitude et ce danger m’a été épargné. »

Juppé le mal-aimé est réhabilité dans le cœur des Français. Le site web de l’UMP met en place une page spéciale où tout un chacun peut lui transmettre son soutien. Pourtant, si les Français (57%) considèrent le jugement rendu comme sévère, ils ne souhaitent pas son retour en politique à 58% 68 en février, 70% en juillet. 69

L’opération séduction se prolongera le temps d’un week-end à Honfleur. Le couple Juppé est suivi par les photographes de Paris Match (05/02/2004) : « Alain et Isabelle Juppé : en tête-à- tête face à la tempête. »

L’article est écrit par l’académicien et ancien responsable du Figaro littéraire, Jean-Marie Rouart : « L’Histoire offre tant d’exemples de retours en grâce. Juppé le rigoureux peut retrouver la faveur perdue ». Quand le marketing rachète l’homme politique déchu…

On a l’impression qu’Alain Juppé comprend tardivement l’importance des médias, mais qu’il lui reste encore du chemin avant de les dompter.

En marge des élections européennes de juin 2004, Libération rapporte une réunion des cadres de l’UMP : « Il nous faut trouver des idées pour qu’on parle de nous, la campagne UMP n’est pas assez présente dans les médias. »

Insatisfait par les propositions de ses collaborateurs, Alain Juppé est cassant : « Moi, j’ai une idée pour qu’on parle de nous : on va marier deux lesbiennes rue La Boétie (siège de l’UMP), au moins, ça fera venir les télés ! » 70 On voit à quel point la construction d’une image est longue et instable.

68 Sondage Ifop – Paris Match du 03/02/2004
69 Sondage Ifop – Le journal du dimanche, le 11/07/2004

Juppé va pourtant se rattraper grâce à l’actualité bordelaise. Le 7 septembre 2004, Sud -Ouest titre en Une : « Juppé roi d’un sondage », avec en sous-titre : « Un sondage commandé par la ville confirme la satisfaction des habitants face aux changements intervenus. » Quand information et communication ne font plus qu’une.

Le journal traite ainsi en long et en large des transformations de Bordeaux, les bons points d’Alain Juppé, les quelques points à corriger. L’article est ponctué de phrases choc telles que « Alain Juppé s’offre un bilan en béton ».

« 90 % des Bordelais sont satisfaits d’habiter leur ville et 87 % d’entre eux trouvent que Bordeaux a plutôt changé en bien.

Certes, ce n’est pas pour fuir un éventuel désamour avec ses administrés que le maire dit vouloir prendre du champ à la fin de l’année, mais en raison d’une peine d’inéligibilité qui plane sur lui dans le cadre du procès en appel dans l’affaire des emplois fictifs de la Ville de Paris.

Mais ce que montre le sondage, c’est que Juppé est en train de recueillir les fruits de son action, avec peut-être ce petit plus de popularité qui lui a toujours fait défaut, y compris dans les urnes. 76 % des sondés s’estiment en effet « satisfaits de leur maire » et 21 % « très satisfaits ». Le comble : c’est dans la partie gauche du panel que les satisfaits seraient les plus nombreux ! »

Bilan par ailleurs soutenu par le quotidien local gratuit Bordeaux 7 (propriété du groupe Sud Ouest) qui titre « Les Bordelais plébiscitent leur ville ».

Alain Juppé pense peut-être déjà à sa future communication externe. Il « a pris des notes pendant son procès en appel, écrit un livre de réflexions sur l’année écoulée.

Pas dupe des propositions de Sarkozy, il sait qu’elles lui sont présentées d’abord pour l’éloigner de Chirac. « Où que tu sois, écoute ce que les militants ont à te dire », lui lançait le nouveau patron de l’UMP au Bourget, avant de le faire applaudir. Juppé ne sera pas loin. Lui, ou son ombre. » 71

70 Libération, le 08/06/2004
71 Extrait de l’article « Vouloir et pouvoir », L’Express, le 06/12/2004

Alain Juppé  Retraite annoncée et opération séduction

6) Retraite forcée (2004/2005)

Alain Juppé se retire finalement pour une année sabbatique. La retraite passe par Internet. Si son association France Moderne dispose d’un site depuis un certain temps (http://www.france-moderne.asso.fr), celui-ci ne draine pas les foules.

Depuis le 1er septembre 2004, l’homme est un adepte des blogs, ces carnets intimes ou plutôt

« extimes » où l’on fait part de sa vie, ses opinions, ses coups de gueule… D’abord considéré comme un canular : adresse alambiquée (al1jup.com), action improbable venant de l’homme Juppé, ce blog a ainsi profité d’une bonne campagne de marketing viral relayée par la communauté des blogueurs.

Finalement, Le Monde confirmera l’authenticité du blog par l’article « Coups de coeur et coups de gueule sur le blog d’Alain Juppé. » 72

Comme Nicolas Sarkozy en 1999, Alain Juppé pratique l’abstinence médiatique. L’inéligibilité d’un an doit l’aider à prendre du recul et se refaire une image. Internet a cet avantage de contrôler pleinement sa communication.

« Pourquoi ce blog-notes ? Je n’étais pas, je l’avoue, un fana de la toile. Isabelle m’a convaincu que c’était un excellent moyen de garder le contact avec les autres. Et depuis trois ou quatre mois, je me suis piqué au jeu.

Je constate avec bonheur que mes correspondants sont extrêmement divers : beaucoup de Bordelais, (…) [de] Français du bout du monde, (…) d’amis politiques mais aussi beaucoup de concitoyens qui, tout en ne partageant pas mes idées a priori, ont envie de débattre en direct. Bref, je suis devenu accro. (…)

Au delà du contact que je souhaite garder avec les Français, j’ai deux idées en tête (…) – traquer les conservatismes de tout bord qui paralysent la société française (…) [et] positiver. (…).

Ouvrons donc le dialogue. (…) mon propos n’est pas de commenter l’actualité partisane, les luttes de partis ou les rivalités personnelles. Certes, cela aussi fait partie du combat politique. Mais justement, je ne suis plus dedans.

Je voudrais en profiter pour agir et penser autrement, sans la passion qu’on met trop souvent dans les joutes politiciennes, dans un esprit de compréhension et de sympathie envers les choses et envers les êtres. » 73

72 Le Monde, le 16/12/2004
73 Extrait du blog d’Alain Juppé, al1jup.com, le 16/12/2004 (http://www.al1jup.com/print.php?id=75)

Et quand le blogueur ne surfe pas, il va au cinéma, il lit, etc… comme Monsieur tout le monde. Hormis son apparition auprès de Jacques Chirac pour l’inauguration du viaduc de Millau (16/12/2004), l’homme se fait très discret. En attendant sa renaissance politique ?

Conclusion

Notre société est aujourd’hui clairement imprégnée par la communication. Les hommes politiques ont un devoir de transparence et d’information. François Mitterrand, en son temps, officialisait ses bulletins de santé.

Nicolas Sarkozy, durant son passage au ministère de l’Intérieur, a imposé la publication des chiffres de la délinquance chaque mois.

Notre société est aujourd’hui clairement imprégnée par la marchandisation généralisée et par la loi de l’apparence. La forme tend à supplanter le fond. L’échec du « plan Juppé » en est une illustration.

La politique technocratique, a fortiori quand elle est française, a dû évoluer pour s’adresser non plus à une élite, mais au peuple.

L’homo politicus moderne est né à la croisée du bien de la cité, de la morale et de la communication. Cet homme semble trouver sa représentation en la personne de Nicolas Sarkozy.

Sarkozy le phoenix semble être ressuscité en 2002 grâce au marketing. Il est peut-être le premier à l’avoir apprivoisé pour en tirer un bénéfice immédiat, le premier à avoir trouvé l’équilibre parfait entre action et communication, informative autant que manipulatrice.

Techniquement affûté, il est devenu en quelques années l’acteur principal d’une campagne marketing par étapes dont personne ne connaît encore l’issue. Sarkozy peut trop communiquer. Il a des idées, un projet, et les assume sans complexes, créant autant de passion que de rejet autour de lui.

Sa communication au service de son parti ou de l’Etat trouve sa justification dans la réalisation de son dessein personnel : exister politiquement, être reconnu.

Dominique Reynié, professeur à l’IEP de Paris, va plus loin dans l’explication de son succès :

« [Il] est peut-être le premier responsable politique entré en harmonie avec un nouveau régime d’opinion (…) résultat d’un procès des élites, qui, année après année, n’a cessé de gagner en ampleur pour déboucher finalement, à ce jour, sur le 21 avril 2002. » 74

A l’opposé, Alain Juppé apparaît comme l’anti-Sarkozy par excellence. A l’instar de beaucoup d’énarques, le « meilleur d’entre nous » avait le bagage technique pour réussir, pas

74 Extrait du chapitre « Gouverner la France du 21 avril », L’Etat de l’opinion, O.Duhamel et B.Teinturier, Paris, 2004

la méthode. Produit d’excellence, il semble devoir sa perte à cette source énarquienne qui porte en elle cette carence.

Paradoxal Juppé : Juppé le Rénovateur qui a refondu le RPR à grands renforts de marketing, qui a donné à Jacques Chirac l’image de sauveur de la droite. Juppé le Sec qui, dans le même temps, reste « droit dans ses bottes », refusant les « envolées lyriques » pour commenter son action politique.

L’échec de Juppé est la réussite de Chirac. A croire qu’en injectant à son chef sa science du marketing, il s’est vidé lui-même de cette substance nécessaire à son propre succès politique. Juppé en fera les frais en 1995.

Dix ans plus tard, l’épisode est resté dans toutes les têtes, malgré la communication tardive en sa faveur. Mieux vaut prévenir que guérir ! Les citoyens semblent ainsi imperméables à toute communication de crise, a fortiori, venant d’Alain Juppé.

L’homme politique n’est donc pas (encore ?) le résultat du marketing politique. Il ne le sera certainement jamais. Comme nous l’avons vu, l’engagement politique se fait d’abord dans le souci de servir son peuple avec justice et morale. Mais cette volonté seule ne suffit plus à s’imposer aux yeux de ses concitoyens.

Le marketing n’est pas l’élément primaire de réussite. Mais comme pour le domaine commercial, il est devenu un élément de base à l’existence de l’homme politique.

Cette problématique de la séduction, certains visionnaires, tels De Gaulle et Mitterrand, l’ont comprise en leur temps. D’autres, comme Sarkozy, semblent l’avoir assimilée et sublimée.

S’il nous fallait décortiquer l’homme politique, on y trouverait d’abord un noyau en attente de gestation, c’est à dire la vocation à agir pour le bien de la cité.

Mais ce noyau serait incomplet sans être enrichi en marketing. La popularité est la clé de la réussite politique. Son achèvement passe désormais par les techniques de marketing et de communication.

Finalement, nous élargirons notre champ de réflexion au concept même de politique et conclurons par cette pensée de Chamfort 75:

« C’est la philosophie qui découvre les vertus utiles de la morale et de la politique. C’est l’éloquence qui les rend populaires. C’est la poésie qui les rend pour ainsi dire proverbiales ».

Comme si la définition de l’homme politique moderne commençait à peine à trouver son sens.

75 Chamfort, Maximes et pensées, Paris, 1928

References & Annexes

References & Annexes - Le marketing crée-t-il l'homme politique ?

Pour citer ce mémoire (mémoire de master, thèse, PFE,...) :

La première page du mémoire (avec le fichier pdf) - Thème :
Le marketing crée-t-il l'homme politique ?
Auteur·trice·s :
Cédric PUISNEY
Cédric PUISNEY
Université :
Université Robert Schuman Strasbourg
Année de soutenance :
Diplôme de Formation Internationale à la Gestion - 2004-2005
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