La notion de vivre bien depuis le monde andin

Section II – Le Buen Vivir/Vivir Bien : une tentative commune de refondation ontologique du droit

Le « buen vivir » ou « vivir bien » est un nouveau concept formulé par les penseurs autochtones à partir de leur confrontation au système capitaliste et au modèle néolibéral, et également à partir de la récupération des éléments culturels de l’occident qui sont resignifiés selon les nécessités des peuples autochtones.

La finalité est de faire des propositions pour résoudre la « crise de la culture occidentale », marquée principalement par l’urgence climatique.

Ce concept est prévu par les nouvelles constitutions de l’Équateur et de la Bolivie de manières différentes, mais avec un même objectif derrière : une tentative de refondation ontologique du droit.

Autrement dit, la raison d’être du droit est, à partir de ces constitutions, le « bien vivre » de la société dans sa diversité et le « bien vivre » de la société avec la nature.

Ainsi, il convient d’abord d’analyser le contenu de ce concept, sa genèse et sa notion (A), pour ensuite expliquer comment le concept a été définit par chaque constitution, leurs différences, leurs similitudes et également les contradictions dans les textes constitutionnels eux-mêmes qui rendent difficile la concrétisation du « vivre bien » et qui le réduit à une sorte d’utopie (B).

A – La notion de vivre bien depuis le monde andin

Le concept de « vivre bien » est le fruit d’un débat qui a surgi dans les années 90 avec les mouvements autochtones en Bolivie comme réaction au gouvernement en place qui adoptait des lois et des politiques publiques sous le slogan « para vivir mejor » (pour vivre mieux).

Ce dernier représentait, pour les autochtones, le mode de vie occidental : le progrès illimité, la consommation inconsciente, l’incitation à l’accumulation matérielle, l’individualisme, la dénaturation de l’être humain, la monétisation de la vie, et l’usage de la nature comme une ressource qui peut être exploitée, comme un objet sans vie pouvant être utilisé sans limites138.

Donc, pour le développement du concept de « vivre bien », les penseurs autochtones sont partis de l’idée que l’occident promeut la logique du privilège, du mérite et non pas de la nécessité communautaire et cette promotion qui suppose le progrès illimité amène les individus à être dans une constante compétition pour créer des conditions pour vivre mieux.

Ainsi, selon eux, la vision moderne du « vivre mieux » a généré « une société inégale, déséquilibrée, prédatrice, consumériste, individualiste, insensible, anthropocentrique et antinature »139. Pour lutter contre ces idées, les mouvements autochtones bolivien et équatorien ont commencé à théoriser ensemble un concept, qui plus tard fut formalisé respectivement par les constitutions de 2009 et 2008.

« Le concept vient de derrière, du passé, de la longue mémoire autochtone qui a été occultée et niée pour se situer dans le présent et proposer un avenir meilleur pour tous »140, il est donc « instrumentalisé comme un véhicule de libération et de décolonisation »141.

138 HUANACUNI MAMANI Fernando, Buen Vivir/Vivir Bien: Filosofía, políticas, estrategias y experiencias regionales andinas, Lima, Perú, Coordinadora Andina de Organizaciones Indígenas, 2010, p. 32-33.

139 Ibid., p. 33.

140 CAUDILLO-FELIX Gloria Alicia, « El buen vivir: un diálogo intercultural », Ra-Ximhai, vol. 8, n. 2, 2012, p. 347.

141 Ibid. p. 347.

Le Buen Vivir/Vivir Bien : une construction collective

La notion de « vivre bien » est tirée des expériences ou systèmes de vie des peuples autochtones et fondée sur leur relation avec la nature (la « Terre-Mère » ou Pachamama). Le « vivre bien » est lié à la spiritualité profonde que les peuples autochtones maintiennent avec la nature, à leur identité et à leur organisation sociale.

« Vivre bien » signifie vivre en harmonie et en équilibre.

Selon la cosmovision autochtone, toute forme d’existence est égale l’une de l’autre, nous sommes tous dans une relation complémentaire, tout vit et tout est important. Cependant, la base fondamentale de la continuité du buen vivir est le respect de la Mère Nature, l’accès à la terre et au territoire, dans le cadre du droit à l’autodétermination des peuples […]142.

Selon Fernando Huanacuni Mamani, vivre bien c’est vivre en communauté, en fraternité et surtout en complémentarité, « c’est une vie communautaire, harmonieuse et autosuffisante.

Vivre bien signifie se compléter les uns et les autres et partager sans compétition, vivre en harmonie avec les personnes et avec la nature. C’est la base pour la défense de la nature, de la vie même et de toute l’humanité »143. Cette définition conjugue les pensées autochtones des deux pays, Bolivie et Équateur.

En Bolivie, le « vivre bien » est un principe éthico-moral qui s’inscrit dans la culture aymara sous le nom de suma qamaña. Suma « renvoie à la plénitude, l’excellence, le magnifique, le beau, le sublime »144 et qamaña « fait référence à la vie, à l’existence »145. De cette manière, le suma qamaña « pourrait se traduire par “vivre en plénitude”, “vivre bien”, “savoir vivre” ou encore “vivre en harmonie” »146.

En Équateur, le concept de « vivre bien » s’inscrit dans la culture quéchua sous le nom sumak kawsay et il prend une forme davantage liée au présent, « c’est le “processus de la vie pleine”, de la “vie en équilibre matériel et spirituel” ».

142 CUNNINGHAM Mirna, « Acerca de la visión del “buen vivir” de los pueblos indígenas en Latinoamérica », Asuntos Indígenas, IWGIA, Copenhague : 2010, p. 53.

143 HUANACUNI MAMANI Fernando, op. cit., p. 21-22.

144 AUDUBERT Victor, « La notion de Vivir Bien en Bolivie et en Équateur, réelle alternative au paradigme de la modernité ? », Cahiers des Amériques Latines, Université Paris 3, Institut des Hautes Etudes de l’Amérique latine, 2017, p. 93.

145 Ibid., p. 93.

146 Ibid., p. 93.

On retrouve également le concept dans d’autres cultures autochtones présentes sur le territoire andin, comme dans la culture guarani sous le nom de yaiko kavi.

Ainsi, tous les peuples autochtones partagent des aspects du « vivre bien », qui peut être mieux résumé avec les mots de Huanacuni : « vivre bien est la vie en plénitude. Savoir vivre en harmonie et en équilibre ; en harmonie avec les cycles de la Terre Mère, du cosmos, de la vie et de l’histoire, et en équilibre avec toutes les formes d’existence dans un respect permanent »147.

Cependant, en même temps que les autochtones systématisent le concept de vivre bien depuis leurs expériences, ils reprennent la pensée occidentale pour construire leurs réflexions inscrites dans les États plurinationaux équatorien et bolivien.

Cela fait partie du dialogue interculturel qu’ils proposent. Par exemple, le « vivre bien » dialogue avec les propositions européennes pour sortir du système de consommation et de développement comme le mouvement appelé « décroissance ». Le « vivre bien », donc, ne fait pas partie d’une proposition romantique qui consisterait à revenir à la vie sauvage.

Selon Caudillo-Felix148, il s’inscrit dans le débat actuel de la crise du système capitaliste et de la détérioration de l’environnement.

Ainsi, les autochtones dialoguent dans ce contexte à partir de leurs valeurs culturelles, en offrant ce qu’ils considèrent pouvoir aider l’humanité entière et non seulement les peuples autochtones, et également à partir de la nécessité d’exercer librement leur autodétermination pour que le « bien vivre » soit une réalité et non pas seulement une théorie149.

Selon Blanca Chancoso, dirigeante quéchua, le sumak kawsay est un concept qui pourrait être considéré comme une utopie, parce qu’il propose une lutte constante pour l’égalité.

La proposition du Sumak Kawsay est inclusive, elle prend en compte les femmes, les enfants, les personnes âgées, les indiens, les afrodescendants, les métis, elle s’adresse à toute la société. Ils pourraient la traduire à partir de leur langue et de leur culture.

En effet, ce mot n’est pas seulement pour les autochtones, car il est dans notre langue, regardons plutôt l’interprétation que chacun peut en donner dans le cadre du changement pour arriver au buen vivir150.

De cette façon, l’interculturalité devient un principe clé du « vivre bien ». Selon Chuji151, au travers de l’interculturalité, il est possible de conserver le meilleur du système en place, pour aller par la suite vers un nouveau système qui surmonte de manière définitive la modernité. Le « vivre bien » serait alors une construction collective des peuples pour remplacer le système capitaliste global.

La notion de vivre bien depuis le monde andin - HUANACUNI MAMANI Fernando - Le « buen vivir » ou « vivir bien » est un nouveau concept

Selon Mario Palacios152, la construction collective serait une confrontation envers la vision individualiste et souvent élitiste de l’intellectuel occidental.

147 HUANACUNI MAMANI Fernando, op. cit., p. 32. 148 CAUDILLO-FELIX Gloria Alicia, op.cit., p. 350. 149 Ibid., p. 350.

150 CHANCOSO Blanca apud CAUDILLO-FELIX Gloria Alicia, op. cit., p. 352.

Le vivre bien dans la pensée critique

Le « vivre bien » est ainsi devenu un concept autonome, détaché des notions spirituelles autochtones, avec « une dimension réactive, en s’opposant aux notions de modernité et de développement, mais aussi proactive, en proposant une refondation ontologique du droit et de la politique »153.

Il s’oppose à l’idée « d’un bien-être futur qui passerait nécessairement par le progrès technique et économique.

L’universalisme est perçu comme une homogénéité culturelle qui serait impossible à mettre en place dans un monde diversifié et pluriel »154. Ainsi, « plutôt que d’homogénéiser le monde, il s’agirait d’apprendre à vivre en complémentarité avec les autres, d’où la notion centrale d’interculturalité dans le Vivir Bien »155.

L’anthropocentrisme est remplacé par l’écocentrisme, où l’homme ne serait plus la mesure de toutes les choses et n’aurait plus une place privilégiée dans l’univers.

Ainsi, la notion de « vivre bien » est plurielle et diverse et les auteurs qui l’étudient sont issus de différents horizons philosophiques et politiques156. Dans ce contexte, nous pouvons nous intéresser « à la typologie que dresse Matthieu Le Quang [2017] des différentes interprétations liées au Vivir Bien.

L’auteur met en avant trois courants principaux structurant la pensée du Vivir Bien »157 : celui du groupe modernité/colonialité (le courant culturaliste et indigéniste), qui compte avec Boaventura de Sousa Santos, Catherine Walsh, Aníbal Quijano ou encore Fernando Huanacuni Mamani ; le courant « écologiste et post-développementaliste », qui compte avec des universitaires venus de l’écologie politique et critiques de la notion de développement, comme Alberto Costa et Eduardo Gudynas ; et le courant « éco-marxiste et étatiste », « où se regroupent les intellectuels venus du socialisme et qui ont pour beaucoup déjà occupé des fonctions publiques, comme René Ramirez ou Álvaro García Linera »158.

151 CHUJI Mónica apud CAUDILLO-FELIX Gloria Alicia, op. cit., p. 350.

152 PALACIOS Mario apud CAUDILLO-FELIX Gloria Alicia, op. cit., p. 353.

153 AUDUBERT Victor, op. cit., p. 94.

154 Ibid., p. 94.

155 Ibid., p. 94.

156 Ibid., p. 94.

157 Ibid., p. 95.

158 AUDUBERT Victor, op.cit., p. 95.

Pour le premier groupe, selon la sociologue Catherine Walsh159, le « vivre bien » est un système de vie ancestral, fondé sur la relationnalité qui part du principe que tout dans le monde est interconnecté, que rien n’existe isolé, mais coexiste avec son complément.

Les valeurs et pratiques des peuples autochtones sont tenues comme une sortie de la modernité, de la colonialité et du capitalisme, ce dernier étant fondé dans le contrôle de la nature par l’homme et dans l’individualisme.

Boaventura de Sousa Santos160, à son tour, défend que le sumak kawsay, ou les droits de la Pachamama, ne sont pas seulement prévus pour les autochtones, car ce sont des concepts qui furent incorporés par les constitutions de l’Équateur et de la Bolivie, qui mélangent le savoir ancestral et le savoir moderne, européen et eurocentré, ce que l’auteur appelle « écologie des savoirs ».

Il souligne que dans la cosmovision autochtone il n’y a pas le concept moderne de droit et que le droit de la Pachamama, autrement dit les droits de la nature, est un mélange parfait entre la pensée eurocentrée et la pensée ancestrale.

Ainsi, Santos conçoit le « vivre bien » à partir d’un dialogue interculturel qu’il appelle « écologie des savoirs », dans lequel on cherche à associer le meilleur du savoir ancestral et du savoir moderne, à partir de l’écoute des propositions des mouvements sociaux latinoaméricains.

Les auteurs du deuxième groupe, le courant « écologiste et post- développementaliste », s’appuient sur le « vivre bien » pour surmonter le paradigme du développement. « Tout en s’inspirant de textes plus radicaux, ils insistent sur l’aspect évolutif du Vivir Bien et sur le caractère transcendantal qu’est l’interculturalité »161.

159 WALSH Catherine, Interculturalidad, Estado, Sociedad. Luchas (de)coloniales de nuestra época, Universidad Andina Simón Bolívar, Quito, Editoral Abya Yala, 2009, p. 231.

160 Cf. SANTOS Boaventura de Sousa, Refundación del Estado en América latina: perspectivas desde una epistemología del Sur, Quito, Abya Yala, 2010.

161 AUDUBERT Victor, op.cit., p. 95.

Ainsi, la discussion sur le « vivre bien » ne saurait se limiter à la région andine ou latino- américaine, mais devrait se constituer en une option possible pour l’ensemble de la planète.

Ce courant s’inscrit donc davantage dans un cadre post-moderne et sert ici de nouvelle utopie pour l’émancipation de la société, au sein d’un environnement réconcilié.

Enfin, pour le troisième groupe, celui du courant « éco-marxiste et étatiste », le « vivre bien » doit réactualiser l’utopie socialiste en y intégrant la problématique de la protection de la nature et de la reconnaissance des droits des peuples autochtones.

Cependant, selon Victor Audubert, nous resterons ici dans un « paradigme relativement anthropocentrique, où le Vivir Vien est le canal par lequel passent la satisfaction des besoins matériels de la population et l’émancipation de l’individu dans une perspective marxiste »162.

Enfin, la pluralité de définitions du « bien vivre » a donné lieu à des ontologies différentes lors des processus constituants bolivien et équatorien. Cette tentative de refondation ontologique du droit dans les deux pays est traduite dans les nouvelles constitutions, qui, à leur tour, ont disposé le concept chacune à sa façon.

Pour citer ce mémoire (mémoire de master, thèse, PFE,...) :
Université 🏫: Université Clermont Auvergne - École de droit - Master 2 Droit public approfondi
Auteur·trice·s 🎓:
Thayenne Gouvêa de Mendonça

Thayenne Gouvêa de Mendonça
Année de soutenance 📅: Mémoire en vue de l’obtention de Master en Droit Public mention Carrières Publiques - 2021-2034
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