Présentation de la langue lamé : histoire et dénominations

Présentation de la langue lamé : histoire et dénominations

Chapitre II : Revue de la littérature

2.0. Introduction

Dans ce chapitre, il sera tout d’abord question de faire une présentation générale de la langue lamée. Ensuite d’explorer le cadre conceptuel, c’est-à-dire les concepts clés de cette étude et enfin, revisiter les différents écrits en rapport avec notre sujet de recherche.

Il est certain que les questions liées à la traduction du genre ne datent pas d’aujourd’hui. En effet, nombreux sont les auteurs qui ont par le passé, examiné ces aspects d’une manière ou d’une autre et il serait par conséquent judicieux de passer en revue ces travaux antérieurs afin de ressortir la particularité de notre sujet.

2.1. Présentation générale de la langue lamé

Le lamé est une langue transnationale appartenant à la branche tchadique de la famille afro-asiatique, parlée au Cameroun et au Tchad. Il est connu sous plusieurs dénominations linguistiques.

2.1.1. Dénominations

Les Lamé, tout au long de leur histoire séculaire, ont été désignés sous plusieurs vocables dont les plus saillants sont entre autres « Pévé », « Lamé », « Kaddo » « Zimé » et « Mesmé ».

C’est le lieu pour nous de présenter d’une part ces dénominations dans une perspective historique de leur naissance et d’autre part de déterminer les connotations actuelles afin de lever toute ambigüité quant à leur distinction.

2.1.1.1. Différentes dénominations
  • Pévé

Le nom « Pévé » est la dénomination la plus ancienne du peuple lamé. Il remonterait au XVIe siècle, à l’époque de la migration de ce peuple le long de la rivière Kebbi à partir de la région de Bibémi au Cameroun.

Selon la tradition orale et attestée par Eldridge Mohammadou (1972), ce nom leur aurait été attribué par le peuple moundang.

Les Pévé recherchaient alors des terres arables (pe) aux abords de la rivière Kebbi qu’ils longeaient presqu’au même moment que les Moundang. Mais lorsqu’ils trouvèrent un endroit propice, ils s’aperçurent que les Moundang les y avaient précédés.

Ceux-ci avaient brûlé les herbes à la ronde pour marquer leur territoire. Ils déclarèrent alors « pe ve si » (la terre arable est occupée), les Moundang retinrent Pévé et les appelèrent ainsi. (Tabayrum.blog, 2015)

  • Lamé

Le nom « Lamé » aurait été donné à ce peuple par les « Peuls », conquérants musulmans venus du Mali. Il tire son origine du mot peul « lami » qui est le participe passé du verbe « lamugo » signifiant « régner ».

Dans la tradition orale et attesté par l’historien Eldridge Mohamadou (1972), les peuls dans leurs conquêtes expansionnistes, arrivèrent au pays Pévé à la fin du XVIIe siècle.

À leur arrivée, ils trouvèrent une société bien stratifiée avec un roi (Dju ou Jwǝ), et des notables (Gaŋ), une organisation quelque peu analogue à la leur et bien plus puissante.

Ne pouvant pas vaincre les Pévé, qui étaient des redoutables guerriers, ils finirent par reconnaitre le royaume Pévé et nouèrent une alliance avec eux.

Ils ont donc déclaré en fulfulde « bee don lami », littéralement « ils règnent sur leurs trônes ». Lamé serait donc la déformation de ce terme qui devient en même temps le nom du royaume et qui progressivement a remplacé pévé.

Sachnine (1982 : 17) s’est également inscrit dans la même logique lorsqu’elle déclarait :

Il semblerait, en effet, que le terme lamé ait été introduit par les peuls pour désigner les pévé qui occupent actuellement la région de Lamé (Tchad) ainsi que quelques villages à l’est de la réserve de Bouba Njidda (Cameroun) et qui se rattachent linguistiquement au groupe zimé.

  • Kaddo

Le terme « Kaddo », est une déformation de « Kurdes », non pratiquants de la religion musulmane. Cela s’explique sans doute par le fait que les Lamé ont opposé une farouche résistance à la pénétration peule au XIXe siècle précisément dans la région de Pala au Tchad.

Mais les Lamé prononceront plutôt « ka’ɗaw » qui veut dire « un seul » dans le sens de « unique en son genre ». Kaddo est toutefois péjoratif et est à proscrire de l’usage.

  • Zimé

Le terme « zimé » (appellation tchadienne) serait le nom le plus récent. Il a été utilisé par les colons pour désigner le groupe herdé de la localité de Pala. Ce terme « zimé » serait en réalité, une combinaison de « zii » (guerroyer, lutter) et « mȇ » (famine). Ce qui signifie « combattant de la famine ».

En effet, interrogés sur leurs origines, ils ont déclaré que nous sommes « les combattants de la famine », allusion faite sans doute à leur abondance en produits agricoles. Il demeure à ce jour, le terme générique le plus utilisé au Tchad.

  • Mesmé

Le terme « mesmé » est une autre appellation des Zimé de Kélo et de ses environs, il serait sans doute émis à la même période que le vocable zimé. Pour l’état actuel, nous n’en disposons pas assez d’information sur cette appellation.

2.1.1.2. Connotations dénominatives actuelles

Aujourd’hui on peut se dire sans risque de se tromper que la question de dénomination ne se pose plus au sein de la communauté lamé du Cameroun. L’appellation « lamé » fait l’unanimité et désigne à la fois la langue, le peuple et la culture.

C’est pourquoi nous avons par exemple le Comité pour la Promotion de la Langue et Culture Lamé (CPLCL), l’Association des Jeunes Élèves et Étudiants Lamé (AJEEL), l’Association des Écrivains et Chercheurs de langue Lamé (AECLP) ou encore des plateformes d’échanges virtuels comme « 100% Lamé », « Lamé sans Frontière », « Lamé du Cameroun et du Tchad », « Parlons lamé » pour ne citer que ceux-là.

Au Tchad par contre, cette question est bien plus perceptible. Les locuteurs de la sous-préfecture de Lamé par exemple, pour trois raisons principales notamment leur proximité géographique avec le « pays Lamé du Cameroun », l’usage d’une même variété dialectale (le pévé en l’occurrence) et le partage d’une histoire commune avec leurs frères du Cameroun acceptent volontiers l’appellation lamé.

Leur adhésion peut également se justifier par le fait que lamé désigne également leur sous-préfecture.

Par contre, pour faire ombrage à leurs frères Zimé des localités de Pala et Kélo, ils préfèrent utiliser l’appellation Pévé. C’est dans cette optique qu’ils ont créé par exemple l’Association Chrétienne pour la Littérature Pévé (ACLP). Mais toutefois Zimé reste la dénomination officielle au Tchad. Et à Erin Shay (2019 :2) de renchérir :

The Pévé people does not accept the name Zimé as their own dialect, since zimé is the language that they don’t understand and a culture whose customs they don’t share.

The zimé (Herdé) of Chad do not want to be termed Lamé because this would lead to the classification with the Canton Lamé even though their own canton is Canton of Herdé.

Le peuple Pévé n’accepte pas le nom Zimé pour désigner leur dialecte car zimé est une langue qu’il ne comprend pas et une culture dont il ne partage pas la tradition.

Les Zimé (Herdé) du Tchad n’acceptent pas être appelés Lamé car cela conduirait à leur inclure dans le Canton de Lamé, pourtant ils ont leur propre canton, le Canton de Herdé. [Notre traduction]

En définitive, la multiplicité des dénominations du peuple lamé s’explique par le fait que toutes sont antérieures aux différentes vagues migratoires successives qu’a connu ce peuple et qui date de plus de six (06) siècles.

C’est pourquoi, il est évident que le groupe du Cameroun par exemple ne se sent pas concerné par des dénominations telles que Zimé, Kaddo, mesmé, ngeté, herdé, batna, Pala-Houa, dabrang, sorga, etc.

De même que le groupe de Pala et Kélo au Tchad, pour ne citer que ceux-là, peuvent ne pas s’identifier dans les appellations telles que Lamé et Pévé, qui sont plus Camerounais.

En tout état de cause, quel que soit l’appellation utilisée, il est important de noter qu’elles renvoient toutes au même peuple, à la même langue et à la même culture.

Pour pallier à ce problème, de nombreuses consultations ont été initiées pour assurer l’harmonisation et l’adoption d’une dénomination commune mais les résultats restent vivement attendus.

2.1.2. Histoire

Selon la tradition orale, les Lamé viendraient de la région du Chari Baguirmi et feraient partie intégrantes des populations issues du royaume du Baguirmi préislamique du XVe au XVIIe siècle.

Ils auraient quitté cette région au début du XVIe siècle et s’est dirigé vers l’extrême sud. Après avoir traversé le fleuve Logone, ils se sont d’abord installés dans la région de Pala au Tchad. De là, il y a eu scission du peuple en trois groupes distincts :

  • Le premier s’installa dans la région et y fonda le royaume de Herdé de Pala. Ce sont les Zimé-Herdé actuel.
  • Le deuxième groupe se dirigea vers l’est dans la région de Kélo et y fonda leur royaume. Ce sont les mesmé de Kélo.
  • Le troisième groupe enfin, se dirigea vers l’ouest en longeant le Mayo kebbi pour se retrouver sur la falaise de Ngaoundéré au Cameroun et repousser chemin à travers la plaine de la Bénoué.

L’historien Eldridge Mohamadou (1972) affirmait que ce dernier groupe, lors du retour de leur périple sur la falaise de Ngaoundéré et en longeant le Mayo Kebbi à la recherche de la terre arable dans la région de Bibémi qu’il rencontra les Moundang et de cette rencontre est né le nom pévé.

Il remonta enfin de là pour implanter leur première chefferie aux pieds du mont Gumbayré dont Dju Gumbay Ier en fut le fondateur.

L’administrateur des Colonies Lami (1945) dans son article La chefferie pévé de Lamé, situe la période de l’implantation de Dju Gumbay Ier aux pieds du mont Gumbayré dans les encablures de Rey Bouba au Cameroun au fin XVIe et début XVIIe.

De là, il s’établit d’abord à Sato et puis à Lamé au Tchad. Lami dresse une liste de succession généalogique des souverains comme suit :

  • Dju Gumbay Ier
  • Dju Woing Ndoro,
  • Dju Djuwa’ Ier
  • Dju Ndzayla
  • Dju Sa’refe
  • Dju Woing, sous le règne duquel arrivèrent les premiers Peuls fondateurs du lamidat de Rey Bouba vers la fin du XVIIIème siècle avec qui il fit alliance contre les Lakkas
  • Dju Djuwa’ II
  • Dju Danra’ Ier (son nom veut dire le roi qui ne cède pas son trône)
  • Dju Gumbay II, de son vrai nom Liadari, sous le règne duquel arrivèrent les premiers Blancs (Mission Maistre) en 1893
  • Dju Futa (roi soleil)
  • Timbi Dju, (le roi à la calebasse) qui fut tué en 1914 par les colons
  • Dju Danra II, qui régna de 1915 à 1935
  • Dju Gumbay III
  • Dju Lawtu.
2.1.3. Situation géographique

Comme bon nombre d’autres groupes ethniques en Afrique, les Lamé sont scindés en deux par une frontière arbitraire tracée par les puissances coloniales. Ils se trouvent à califourchon sur le Sud-ouest du Tchad et le Nord-est du Cameroun.

Ils sont majoritaires au Tchad où ils occupent les cantons de Herdé, Dari, Lamé, Doué, Goumadji, Tagobo Foulbé dans le Mayo-Kebbi Ouest et les cantons de Bereo, Mesmé et Gogo dans la Tandjilé Ouest.

Au Cameroun, ils sont plus fortement présents dans les arrondissements de Rey Bouba, Madingring, Touboro et Tcholliré dans le département du Mayo-Rey et dans les arrondissements de Bibémi, Ngong et Lagdo dans la Bénoué.

Le nombre total des locuteurs selon le site Internet Ethnologue est d’environ 35 720 dont 30 000 au Tchad (1999) et 5 720 au Cameroun (2000). Mais ce chiffre reste biaisé.

Toutefois, au regard de la dynamique démographique observée au sein de ce groupe ethnolinguistique au cours de ces dernières décennies, ce chiffre pourrait s’élever à un peu plus de dix fois. Le code ISO de la langue lamé est 639-3 lme.

Les Lamé ont pour voisins au Cameroun : les Moundang au nord, les Ngambay et Mboum au sud, et les Foulbé et Dourou à l’ouest. Et au Tchad, les Moundang au nord, les Lélé, et Musey à l’est et les Ngambay au sud.

Carte de localisation des locuteurs lamé

Figure 1 : Carte de localisation des locuteurs lamé

2.1.4. Situation socioéconomique

Les Lamé sont pour la plupart des agriculteurs. L’agriculture traditionnelle est largement pratiquée avec une préférence particulière pour les céréales (mil, maïs, sorgho, riz, arachide, sésame…), les tubercules (patate, igname, manioc…) et les légumineuses cultivées sur des grandes superficies et aux alentours de l’habitation.

Les cultures industrielles sont aussi pratiquées notamment avec l’introduction du coton et du soja par la Société de développement du coton (SODÉCOTON) au Cameroun et la Société cotonnière du Tchad (CotonTchad) de l’autre côté de la frontière.

L’agriculture est complétée par l’élevage. À des degrés divers, les Lamé pratiquent l’élevage de la volaille autour des cases. Dans les enclos, ils élèvent aussi ovins, caprins et bovins qu’ils font paître en journée loin des habitations.

La chasse traditionnelle le « Oŋ » est à n’en pas douter une activité séculaire très pratiquée par les Lamé. Certes, elle se pratique individuellement, mais elle a la particularité d’être organisée en groupe à l’initiative des « maitres-chasseurs » (Dju Oŋ) de la contrée en concertation avec les patriarches.

À cet effet, le mois de novembre (« Cer Oŋ », littéralement mois de la chasse) est spécialement dédié à cette activité. Mais il faut aussi noter que le « Oŋ » est de nos jours de plus en plus pratiqué le long de la période allant de la mi-décembre en fin mars.

À cet effet, chaque samedi de la semaine, les maitres-chasseurs de la contrée en accord avec les patriarches et à tour de rôle convoquent le peuple à une chasse au gibier dans des brousses lointaines telles que Gumbayré (dans l’arrondissement de Rey Bouba), ou Bikiang (dans l’arrondissement de Bibémi).

Mais il est à noter que la création du parc national de Bouba Ndjidda au Cameroun vers les années 1950 et de la réserve de la Bénoué en 1932 a entrainé non seulement la perte du territoire de chasse, mais aussi une diminution du gibier accessible (Sachnine, 1982 :23).

La pêche est pratiquée en saison de pluie dans les rivières poissonneuses. Les techniques utilisées sont diverses : la pêche au filet, à la natte, au panier.

L’artisanat n’est pas du reste. Les techniques traditionnelles de sa production (forge, poterie, vannerie, sculpture) sont en voie de disparition à cause du manque d’intérêt des jeunes.

Pour citer ce mémoire (mémoire de master, thèse, PFE,...) :
La première page du mémoire (avec le fichier pdf) - Thème :
Genre et concept de dieu dans la traduction du nouveau testament et des psaumes en lamé
Auteur·trice·s :
Mountchi Gilbert
Mountchi Gilbert
Université :
University of BUEA - Advanced school of division I
Année de soutenance :
A Thesis Submitted to Division I of the Advanced School of Translators and Interpreters (ASTI) - October 2020
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