Pour citer ce mémoire :

Auteur·trice·s : Ariane Larouche

Thème : "Lorsque la politique écrit l’histoire: Études des narratifs et politiques mémorielles de la famine de 1932-1933 (Holodomor) en Ukraine postsoviétique"

Université : Université d’Ottawa – École d’études politiques – Faculté des sciences sociales
Année de soutenance : Mémoire présenté comme exigence partielle de la maîtrise en science politique – 2017

La nation, l’identité nationale et la mémoire collective

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  1. La nation, l’identité nationale et la mémoire collective
  2. La mémoire collective : définition et instrument politique
  3. La famine en Ukraine 1932-33 : les narratifs de l’Holodomor et les politiques mémorielles
  4. Le caractère génocidaire de l’Holodomor
  5. L’Holodomor au Musée canadien des droits de la personne

La nation, l’identité nationale et la mémoire collective

Université d’Ottawa
École d’études politiques

Faculté des sciences sociales

Mémoire présenté comme exigence partielle de la maîtrise en science politique
La nation, l'identité nationale et la mémoire collective
Lorsque la politique écrit l’histoire:
Études des narratifs et politiques mémorielles de la famine de 1932-1933 (Holodomor) en Ukraine postsoviétique

Ariane Larouche

Sous la direction de
professeur Dominique Arel

Ottawa, Canada, Hiver 2017

Table des matières

  1. Introduction
  2. 1 Cadre théorique
  3. 2 Mémoire collective et individuelle
  4. 3 Lorsque la mémoire devient un instrument politique
  5. 4 Politiques mémorielles dans les régimes politiques en transition
  6. 5 Évolution et étude historiographique des narratifs de l’Holodomor en Ukraine post- soviétique et au sein de la diaspora ukrainienne
  7. 6 Analyse empirique des politiques mémorielles de l’Holodomor : Études de cas des travaux législatifs et parlementaires, et du Musée canadien pour les droits de la personne
  8. 7 Débats parlementaires, travaux législatifs et décrets présidentiels
  9. 8 Représentation de l’Holodomor au Musée canadien pour les droits de la personne
  10. Conclusion
  11. Bibliographie

Introduction

L’adage est bien connu : pour savoir où nous allons, il faut savoir d’où nous venons.

Non seulement cette phrase souligne-t-elle l’importance que l’on doit accorder au passé, elle rappelle également qu’une identité collective s’analyse et trouve son sens à la lumière de l’histoire partagée par un même regroupement d’individus.

Il est vrai que les différents théoriciens de la nation insistent sur le partage d’éléments communs afin de définir cette dernière, que ce soit l’ethnie, la langue, le passé, les valeurs, etc.

Par exemple, Ernest Renan, philosophe et historien français de la fin du dix-neuvième siècle, place au centre de sa définition de la nation le passé commun qu’il définit lui-même comme étant « le riche legs commun de souvenirs » (Renan, 1992 54).

Qui plus est, la mémoire, ou la capacité de donner sens à des souvenirs du passé ou à des évènements historiques, prend forme en fonction de l’environnement social dans lequel elle évolue (Halbwachs, 1992).

En somme, on estime que la capacité cognitive de la mémoire revient à l’individu, mais la collectivité devient essentielle pour faire sens de celle-ci (Olick, 1999).

De plus, la mémoire devient fréquemment l’instrument des dirigeants politiques dans le but notamment de créer un idéal identitaire, ou encore d’obtenir une légitimité nécessaire à la réalisation d’objectifs politiques.

En 1991, lorsque l’Ukraine accède à son indépendance, elle se retrouve face à un vide en ce qui a trait à la définition de sa propre identité nationale.

Par exemple, sous l’ère soviétique, l’histoire nationale ukrainienne est en grande partie absente des manuels éducatifs d’histoire avant de faire une apparition timide à l’aube de son indépendance…

L’heure est ainsi à la réactivation de l’identité nationale par le biais des narratifs historiques.

Pour ce faire, les dirigeants politiques n’hésiteront à utiliser les outils à leur disposition (musées, système d’éducation et manuels pédagogiques, commémorations et cérémonies publiques, etc.) pour réécrire l’histoire et ainsi modeler celle-ci selon leur idéal de l’identité nationale.

De façon générale, le processus de nationalisation de l’histoire suscite des débats controversés autour de l’inclusion ou de l’exclusion de certains mythes et évènements historiques.

L’Ukraine n’échappe pas à cette règle.

Parmi les narratifs contentieux, on retrouve ceux entourant la famine de 1932-1933, connue sous le nom d’Holodomor (signifiant « tuer par la faim » en langue ukrainienne) que des acteurs cherchent à imposer presqu’aussitôt comme élément unificateur de la nouvelle identité nationale ukrainienne.

Dans la première décennie de l’indépendance de l’Ukraine, l’Holodomor reçoit de l’attention de la part des dirigeants politiques, quoique certains vont qualifier celle-ci de sporadique ou d’opportunisme électoral (Martin, 2012).

C’est néanmoins lors des années 2000, vers la fin du mandat présidentiel de Leonid Koutchma, que les narratifs de la famine de 1932-1933 commencent à occuper une place centrale au sein des politiques mémorielles et identitaires avant de se retrouver au cœur de celles-ci sous la présidence de Viktor Iouchtchenko.

En 2010, lors de l’élection de Viktor Ianoukovytch, les narratifs mémoriels subiront une véritable volte-face mémorielle illustrant la scission idéologique divisant le pays depuis quelques années.

En somme, la stratégie prônée par les élites dirigeantes de l’Ukraine postsoviétique fut d’unir le nouvel État indépendant sous la bannière d’une seule et même identité nationale.

Pour consolider ce nouveau nationalisme, les premiers chefs d’état semblent avoir miser sur la réécriture de l’histoire en choisissant des narratifs glorifiant le passé de l’Ukraine, mais également présentant son peuple comme des victimes des répressions politiques soviétiques.

La famine de 1932-1933 présente le peuple ukrainien comme une victime face au régime communiste de l’URSS et démontre la pertinence de vouloir créer une séparation idéologique avec celle-ci.

De plus, les narratifs mémoriels furent utilisés par le régime politique en place pour justifier les politiques identitaires ainsi que la position politique de distance idéologique par rapport à l’URSS, voire de rapprochement avec l’Europe.

À la lumière des narratifs mémoriels véhiculés en Ukraine postsoviétique et des études théoriques sur la mémoire collective.

Ce mémoire s’intéressa particulièrement à la formation de l’identité nationale par le biais de l’élaboration des politiques mémorielles par un groupe composé des membres de l’élite politique dirigeante.

À partir des narratifs mémoriels de l’Holodomor en Ukraine postsoviétique, pourquoi est-ce que la victimisation est un élément central du nationalisme, dont découle l’identité nationale:

Qui est lui-même un instrument fort de légitimation politique?

Comment cela s’opère-t-il concrètement en politique?

De plus, est-ce que l’étude des narratifs de l’Holodomor nous permet de déceler certaines limites à l’usage du discours de victimisation comme outil de légitimité politique?

À partir de la présidence de Iouchtchenko, la famine soviétique de 1932-1933 sera décrite par les dirigeants politiques comme étant un génocide ciblant la nation ukrainienne.1

1 Le narratif des acteurs politiques ukrainiens prônant la thèse de la famine en tant que génocide réfère à la définition de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de l’Organisation des Nations Unies (1948):

« Le génocide s’entend de l’un quelconque des actes [définis à l’article 2 de la Convention], commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux » (OHCHR, 2017).

La définition de Raphaël Lemkin (Destruction d’une nation ou d’un groupe par le biais d’un plan coordonné par l’État) est également mentionnée par plusieurs auteurs s’intéressant au lien entre l’Holodomor et le génocide (Strauss, 2001 : 350; Theriault, 2010).

Cependant, il faut comprendre que la définition du terme « génocide » ne fait pas l’objet d’un consensus dans la littérature académique (Theriault, 2010).

Plusieurs points communs semblent toutefois ressortir des définitions principales (Lemkin (1943);

Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide (1948), Drost (1959) et Kuper (1981)), soit la destruction d’un groupe (par le biais de violences collectives, assassinat de masse, etc.) et la cible d’une nation, groupe ethnique ou d’une collectivité (Strauss, 2001 : 350).

Loin de notre intention d’évaluer la pertinence des différentes définitions proposées dans la littérature, nous définirons le génocide à partir de deux caractéristiques fondamentales du concept, soit des actes de violence de masse commis contre un groupe ciblé dans le but de détruire celui-ci en entier ou en partie.

Deux éléments sont ainsi essentiels à la définition : la cible (le groupe visé) et l’intention derrière les actes violents (détruire, voire faire disparaître le groupe visé).

L’élévation de l’Ukraine au rang de victime d’un génocide par la famine perpétré par le régime communiste de l’URSS constitue un narratif se prêtant à la consolidation de l’identité nationale puisqu’une identification claire de l’agresseur (l’URSS, et la Russie contemporaine dont Vladimir Poutine affirme être l’héritière de l’empire soviétique) vient créer une distance idéologique par rapport à celui-ci.

Par conséquent, cette séparation contribue à accroître la légitimité des élites politiques en place qui cherchent à créer une identité nationale propre et distincte à l’Ukraine indépendante.

De plus, élever la famine de 1932-1933 au rang de génocide permet de comparer cette dernière à l’Holocauste, icône de souffrance et traumatisme culturel, et rendre la souffrance du peuple ukrainien « plus compréhensible pour les autres nations et sociétés » (Klymenko, 2016 : 346).2

2 Dans son article « The Holodomor law and national trauma construction in Ukraine », Klymenko cite les travaux d’Aleida Assman sur la mémoire et les traumatismes culturels portant sur l’Holocauste et affirme que ce dernier constitue une sorte de point de comparaison ou de référence pour les autres évènements historiques reconnus, ou cherchant à être reconnus, comme des génocides (Klymenko, 2016 : 7).

En affirmant que l’Holodomor constitue un génocide, les élites politiques ukrainiennes cherchaient donc à élever leurs souffrances au même niveau que l’Holocauste, universellement reconnu comme le pire épisode de crime commis contre l’humanité.

Or, les narratifs de l’Holodomor, ainsi que l’élévation de celui-ci au rang de génocide, ne trouvent pas écho de manière uniforme en Ukraine.

Cette observation se transporte aussi à l’extérieur de ses frontières géographiques où la reconnaissance de la famine en tant que génocide n’a trouvé moins d’une vingtaine d’États sympathisants et a même mené à ce que certains vont qualifier de « guerres de la mémoire » entre l’Ukraine et son voisin russe (Ambassade de l’Ukraine au Canada, 2012; Martin, 2012).

La mémoire de guerre comme un instrument de la guerre

En effet, l’élaboration et l’imposition d’un passé commun par les dirigeants politiques constituent plutôt un facteur de division nationale où certains groupes dissidents, particulièrement présents au sud-est de l’Ukraine, ne s’identifient pas aux narratifs véhiculés par l’État et vont même jusqu’à remettre en doute le fondement historique du caractère génocidaire de ces derniers.

Ancrant notre réflexion dans les questions énoncées ci-dessus, ce travail d’analyse se concentra essentiellement sur l’utilisation politique des narratifs de l’Holodomor en Ukraine postsoviétique, plus spécifiquement sur la période allant de 1991 (année d’indépendance de l’Ukraine) à 2013 (année où a débuté la révolution du Maïdan).

La disponibilité des études concernant les politiques mémorielles des deux premières décennies d’indépendance de l’Ukraine au sein de la littérature académique est la principale motivation justifiant la limitation de l’horizon temporel de cette analyse.

De plus, l’évolution rapide de la situation géopolitique en Ukraine, notamment depuis la fin des évènements de l’Euromaïdan et du début du conflit armé dans le Donbass, vient complexifier la tâche d’analyser de manière cohérente les politiques mémorielles et identitaires tout en tenant compte du renouvellement constant de la littérature académique à ce sujet.

Qui plus est, les évènements post-Maïdan ont permis une « réarticulation de l’identité nationale ayant mené à un renforcement des politiques identitaires ukrainiennes » autour d’héros et d’évènements historiques acceptés dans une grande majorité d’oblasts (Sereda, 2016 : 24).

Malgré cette émergence, des divisions identitaires et idéologiques demeurent présentent en Ukraine, mais elles sont davantage perceptibles au sein même des régions plutôt qu’entre les oblasts de l’est et de l’ouest (Sereda, 2016).

Cela étant dit, nous concentrerons ce travail sur les politiques mémorielles sous l’égide des quatre premiers présidents ukrainiens :

  1. Leonid Kravtchouk (1991-1994),
  2. Leonid Koutchma (1994-2005),
  3. Viktor Iouchtchenko (2005-2010), et
  4. Viktor Ianoukovitch (2010-2014).

Ce mémoire se divisera en trois parties principales afin de nourrir la réflexion proposée par les questions énoncées précédemment.

  1. Dans un premier temps, avant de plonger dans le cas d’étude de l’Ukraine postsoviétique, le cadre théorique sera défini autour des concepts principaux de cette analyse, soit la mémoire collective et la politisation de celle-ci par l’État.

Partant de la définition conceptuelle de la nation et de l’identité collective basée sur les travaux d’Ernest Renan, nous explorerons l’importance qu’occupe la mémoire collective, ou du moins le passé commun au sein de ces définitions.

Puis, en s’intéressant aux théories de la mémoire collective, nous tenterons de voir comment et pourquoi les États instrumentalisent les narratifs mémoriels en portant une attention particulière sur les régimes politiques en transition parmi lesquels nous pouvons classer l’Ukraine postsoviétique.

  1. Dans un deuxième temps, nous ferons un bref survol de l’historiographie de l’Holodomor en Ukraine. Pour ce faire, nous passerons en revue l’évolution des narratifs de la famine de 1932-1933 au sein des frontières ukrainiennes ainsi qu’auprès de la diaspora.

De plus, nous analyserons l’impact des études historiographiques et démographiques récentes sur l’Holodomor.

    1. Finalement, dans un troisième temps, nous plongerons au cœur de notre analyse en examinant la politisation des narratifs mémoriels de l’Holodomor en Ukraine postsoviétique.

Dans cet ordre d’idée, nous observerons l’utilisation récurrente des thématiques de victimisation et de la violence à travers deux mécanismes de politique mémorielle, soit les musées ainsi que les travaux parlementaires et législatifs sur la scène nationale.3

3 Nous incluons dans l’expression « efforts législatifs » les lois et décrets votés par la Verkhovna Rada, le parlement ukrainien.

Certains projets de lois et autres éléments des travaux parlementaires n’ayant pas été adoptés à l’unanimité seront également inclus dans cette analyse.

En ce qui a trait aux travaux sur la scène internationale, nous examinerons le travail diplomatique de l’Ukraine auprès des organisations internationales, dont l’ONU, afin de faire reconnaître l’Holodomor comme un génocide dirigé contre le peuple ukrainien.

Ces deux études de cas nous permettront d’analyser plus en détails comment les narratifs de l’Holodomor furent modelés par les dirigeants politiques afin de tenter de consolider leur propre conception de l’identité nationale ukrainienne, et dans quelle mesure ces derniers ont réussi ou échoué à imposer leurs idées politiques.

1 Cadre théorique

Pour plusieurs individus, la nation est souvent considérée comme synonyme du territoire étatique. De manière presqu’instantanée, on associe un État à une identité nationale qui lui est propre.

D’un point de vue historique, on peut effectivement constater que le territoire est une composante essentielle de la nation, particulièrement vrai il y a quelques siècles où les limites de celles-ci pouvaient être facilement délimitées sur une carte géographique (Renan, 1992).

Cependant, réduire la nation à ses frontières constitue une définition simpliste ne tenant pas compte de d’autres facteurs tout aussi pertinents sur le plan social, culturel, ou ethnologique.

Malgré le fait que la définition conceptuelle de la nation demeure en soi polysémique, l’esprit de communauté, ou le partage de plusieurs éléments, est un élément central à un grand nombre de définitions.

La définition de nation

S’inspirant de l’argumentaire d’Ernest Gellner sur le sujet, Benedict Anderson qualifie la nation de communauté imaginaire.

Dans son ouvrage du même nom, Anderson affirme que la nation est un vaste regroupement d’individus impliquant un sentiment d’appartenance et une conscience de soi-même par rapport au reste du groupe (Anderson, 1991).

Il importe de comprendre qu’Anderson attribue le qualificatif d’imaginaire à la nation puisque les individus la composant sont si nombreux ne peuvent tous se rencontrer au moins une fois dans leur vie (Anderson, 1991).

Cependant, il faut préciser que la définition de nation est en soi un concept dynamique et a évolué au fil du temps (Assemblée parlementaire européenne, 2005).

Selon l’étymologie du mot, le mot latin « natio » réfère à un groupe d’individus étant nés au sein d’une même communauté tout en entretenant un lien avec ce groupe où se trouve leurs origines (Mistretta & Zernatto, 1944 : 352).

Au 14e siècle, la notion de nation réfère plutôt à des groupes de nobles qui partagent le pouvoir politique avec la royauté (Assemblée parlementaire européenne, 2005).

C’est plutôt au 18e siècle, particulièrement suite à la Révolution française, que le concept de nation a pris une tournure politique (Assemblée parlementaire européenne, 2005).

En France à l’époque, on définit alors la nation comme une communauté de citoyens jouissant également de droits et libertés fondamentaux, peu importe leur origine (Mistretta & Zernatto, 1944 : 365-366).

Ce concept a servi en quelque sorte d’assise pur de légitimer le nouveau régime et institutions politiques ainsi que le nouvel État en place suite aux évènements de la Révolution française (Assemblée parlementaire européenne, 2005).

Au sein de la littérature académique en sciences sociales, deux principales écoles de pensée ont émergé au dix-neuvième siècle, soit l’école allemande et l’école française.

La paternité de la première peut être attribuée au philosophe Johann Gottlieb Fichte qui définit la nation comme étant un regroupement d’individus partageant la même langue, religion, culture, et histoire (Renan, 1992 :38).

Cette définition est en quelque sorte la réponse allemande au concept de nation élaboré dans la foulée de la Révolution française et confère une certaine légitimité aux « aspirations d’unité politique » d’un groupe partageant des traits communs et le sentiment d’appartenance à une même communauté (Assemblée parlementaire européenne, 2005).

L’ensemble de ces traits communs permet donc de différencier entre eux les individus appartenant à d’autres nations.

D’un autre côté, la définition française de la nation, surnommée aussi nation civique, fait plutôt appel à une volonté commune de vivre ensemble (Renan, 1992).

Abstraite à première vue, cette définition fut développée par Ernest Renan dans son allocution Qu’est-ce qu’une nation (1882), prononcée à la Sorbonne et à travers laquelle il réfute l’argumentaire de Fichte en y proposant sa propre conception de la nation.

D’entrée de jeu, Renan affirme que la nation constitue « un plébiscite de tous les jours », une question perpétuelle que se posent des individus quant à leur volonté de vivre ensemble en tant que regroupement collectif (Renan, 1992 : 55).

Selon le philosophe, la nation est d’abord et avant tout un principe spirituel plutôt qu’un large ensemble d’individus partageant de multiples éléments communs.

Dans cet ordre d’idée, la conception de la nation se divise en deux principaux piliers, soit le passé commun (comme nous l’avons défini précédemment, « le riche legs commun de souvenirs ») et le consentement actuel de vivre ensemble et de faire valoir l’héritage national (Renan, 1992 : 54).

La nation naît de « l’aboutissement d’un long passé d’efforts » où les deuils imposés par la souffrance imposent des devoirs et commandent l’effort de continuer à se souvenir (Renan, 1992 : 54).

Finalement, si le fait de constituer une nation implique forcément le devoir de se commémorer le passé commun, il y aussi une place prépondérante accordée à l’oubli. En effet, selon Renan, « la nation ne tient ensemble que par une gigantesque amnésie collective » (Renan, 1992 : 26).

En ce sens, plusieurs auteurs étudiant la mémoire collective soutiennent que la mémoire collective implique forcément l’oubli collectif .

«Nous nous souvenons parce que nous oublions et nous oublions pour nous souvenir » (Vivian, 2010 : 12).

Dans cet ordre d’idée, « L’oubli, et […] même l’erreur historique, sont des facteurs essentiels de la formation d’une nation », réitère Renan (Renan, 1992 : 26).

Ainsi, le progrès des études historiographiques venant remettre en cause la véracité de certains évènements historiques représente une certaine menace pour la nation (Renan, 1992).

De plus, la mise au jour de nouveaux faits historiques, ou d’une nouvelle interprétation de ces derniers, pourraient susciter un questionnement du bien- fondé des narratifs mémoriels autour desquels l’identité nationale fut constituée et mener jusqu’à une remise en cause du bien-fondé de celle-ci.

D’un autre côté, la peur de l’oubli peut amener un groupe à « assurer l’immortalité » de certains narratifs ou aspects de l’identité collective (Vivian, 2010 : 12).

L’oubli permet également d’effacer toute affiliation à un passé que l’on souhaite oublier, ou encore de permettre à une nouvelle identité de voir le jour (Vivian, 2010).

En somme, l’oubli témoigne également du caractère sélectif de la mémoire collective qui implique forcément le choix de narratifs et d’éléments à inclure et à laisser de côté (Vivian, 2010; Rieff, 2016).

Ariane Larouche
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