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Université d’Ottawa - École d’études politiques - Faculté des sciences sociales
Mémoire présenté comme exigence partielle de la maîtrise en science politique - 2019

La famine en Ukraine 1932-33 : les narratifs de l’Holodomor et les politiques mémorielles

  1. La nation, l’identité nationale et la mémoire collective
  2. La mémoire collective : définition et instrument politique
  3. La famine en Ukraine 1932-33 : les narratifs de l’Holodomor et les politiques mémorielles
  4. Le caractère génocidaire de l’Holodomor
  5. L’Holodomor au Musée canadien des droits de la personne

La famine en Ukraine de 1932-1933 : la commémorations de l’Holodomor et les narratifs mémoriels de la famine en tant que génocide.

Le narratif de la victimisation est un élément central dans la formation du récent nationalisme ukrainien

5 Évolution et étude historiographique des narratifs de l’Holodomor en Ukraine post- soviétique et au sein de la diaspora ukrainienne

La famine de 1932-1933 trouve sa place parmi les pires atrocités de masse du vingtième siècle (Snyder, 2010).

Il s’agit d’un des rares exemples précédant la Deuxième Guerre mondiale où un régime politique planifie et met à exécution une destruction de masse de sa propre population (Snyder, 2010).

Même si l’étendue géographique et le nombre total de victimes de la famine ne font pas consensus au sein de la littérature académique, les mesures de collectivisation de l’agriculture sont généralement identifiées comme le principal précurseur de cette tragédie (Kul’chyts’kyi, 2015).

Dans un effort d’abolir la propriété privée des terres agricoles en URSS, les élites politiques soviétiques dirigées sous la gouverne de Staline se sont mis à imposer des quotas de blé aux paysans de l’URSS (Kul’chyts’kyi, 2015).

Les quotas augmentèrent rapidement à un tel point qu’il devenait impossible pour les agriculteurs de rencontrer les exigences du régime politique tout en subvenant à leurs propres besoins (Conquest, 1986).

Vers la fin de l’année 1932, il devenait de plus en plus clair que la famine était bel et bien présente en URSS alors que le nombre de victimes atteint dépasse le cap des millions (Snyder, 2010).

La famine a amené les gens à déserter les milieux ruraux au profit des villes où la nourriture et les vivres étaient disponibles, et un certain de nombre de victimes prises au désespoir se sont tournés vers le cannibalisme pour assurer leur survie (Conquest, 1986; Snyder, 2010).

Cependant, tel que mentionné précédemment, il est difficile d’avoir une estimation précise du nombre de décès attribués à la famine puisque les données de certains recensements ayant suivi la famine de 1932-1933 ont été altérées et les archives soviétiques demeurèrent indisponibles jusqu’à plusieurs années suivant la chute de l’URSS (Conquest, 1986; Rudnytskyi et al, 2015).6

Il est également important de souligner que la république soviétique d’Ukraine ne fut pas la seule touchée par la famine.

Bien que le territoire de la Russie fût généralement épargné, le Caucase du Nord, la région de la Volga allemande ainsi que l’Asie centrale ont également été des régions victimes des mesures imposées par la collectivisation (Kohut et al, 2013a).

6 Le recensement de 1926, seul conduit avant la famine de 1932-1933 (outre le décompte urbain de 1931), fut considéré comme peu fiable puisque les estimations reflétaient un manque de 1,2 à 1,5 millions par rapport au total réel de la population (Rudnytskyi et al, 2015).

Les données du recensement de 1937 ne furent pas disponibles dans les archives publiques pendant plusieurs décennies (Rudnytskyi et al, 2015).

De plus, ce dernier et celui de 1939 révèlent des erreurs importantes dans les données colligées ainsi qu’un déficit important dans les estimations de la population (Conquest, 1986).

Lors des années ayant suivi la famine, l’existence de celle-ci ne fût pas dévoilée publiquement et demeura soumise à la censure.

D’un côté, un petit nombre de pays étaient au fait de la famine de 1932-1933 mais choisirent de garder le silence pour ne pas brouiller leurs relations avec l’URSS ou encore furent exposés à la propagande soviétique visant à masquer l’existence de cette tragédie décimant certaines régions (Kohut et al, 2013a).

À l’intérieur des frontières soviétiques, les autorités politiques choisirent de nier l’existence d’une telle tragédie jusqu’à la fin des années 1980.

Or, au début de cette même décennie, la diaspora ukrainienne d’Amérique du Nord commença à briser le silence entourant la famine de 1932-1933.

En 1986, l’ouvrage The Harvest of Sorrow de Robert Conquest relate pour la première fois le récit des évènements de la famine de 1932-1933 ainsi que la relation acrimonieuse entre le régime politique stalinien et la paysannerie ukrainienne (Sysyn, 2015; Kohut et al, 2013a).

À peine quelques mois plus tard (1986-1990), le Congrès américain lancera une commission d’enquête sur la famine ukrainienne sous la supervision de l’historien James E. Mace (Kohut et al, 2013d).

La commission recueillera les témoignages de plusieurs survivants de la famine et amènera Mace à la conclusion que cette tragédie fut entièrement planifiée et exécutée par le régime politique en place (Kohut et al, 2013d).

Cette affirmation suscitera une certaine controverse au sein du corpus académique en Ukraine et aux États-Unis et amènera Mace à s’établir en Ukraine au début des années 1990 afin de poursuivre ses recherches sur la famine jusqu’à son décès en 2004 (Kohut et al, 2013d).

Revenant à l’Ukraine, les narratifs entourant la famine ont commencé à faire leur apparition sur la scène publique alors que les autorités politiques de l’URSS reconnaissent peu à peu son existence (Kohut et al, 2013c).

À l’aube de l’indépendance de l’Ukraine, l’histoire nationale ukrainienne vient remplacer progressivement l’histoire soviétique au sein du système d’éducation (Kas’ianov, 2010).

Les premières politiques mémorielles sur la commémoration de la famine apparaîtront lors de la présidence de Leonid Koutchma alors qu’en 1998 le quatrième samedi de novembre devient officiellement une journée nationale de deuil dédiée aux victimes de cette tragédie (Kohut et al, 2013c).

En 2003, la Verkhovna Rada reconnaît pour la première fois le caractère génocidaire de la famine par le biais d’une résolution parlementaire suite à la tenue d’audiences sur la commémoration des victimes de l’Holodomor (Martin, 2012; Rada suprême d’Ukraine, 2003a, 2003c).

Sous la présidence de Viktor Iouchtchenko, les narratifs de la famine occuperont une place centrale au sein des politiques identitaires et mémorielles.

La famine en Ukraine de 1932-1933 : la commémorations de l'Holodomor et les narratifs mémoriels de la famine en tant que génocide

Le président instaura l’Institut national ukrainien de la mémoire (Ukraiński Instytut Pamięci Narodowej) et signa une douzaine de décrets présidentiels sur les commémorations de l’Holodomor (Kohut et al, 2013c).

Dans ses discours politiques, Iouchtchenko souligne à maintes reprises que la famine de 1932-1933 fut responsable pour plus de dix millions de décès en Ukraine et associe cette tragédie à un génocide méticuleusement planifié dans le but de faire disparaître le peuple ukrainien (Martin, 2012).

Ces affirmations furent remises en question par plusieurs historiens ukrainiens et étrangers notamment à cause de la mention du nombre élevé de victimes.

Cela n’a tout de même pas empêcher Iouchtchenko de faire adopter de justesse une loi par la Verkhovna Rada reconnaissant officiellement la famine en tant que génocide dirigé contre le peuple ukrainien (Kohut et al, 2013c).

Des efforts diplomatiques seront également déployés sur la scène internationale pour tenter d’obtenir la même reconnaissance auprès de d’autres pays (Martin, 2012)

. Bien que plus d’une quinzaine d’États vont répondre positivement à l’appel de l’Ukraine, la Russie réussit notamment à bloquer toute tentative d’adopter une résolution universelle de l’Assemblée générale des Nations Unies (Martin, 2012).

L’élection de Viktor Ianoukovytch à la tête du pays en 2010 amène une véritable volte- face mémorielle.

Non seulement une diminution du nombre de mesures politiques mémorielles est observée; Ianoukovytch favorisera un discours axé sur la famine en tant que tragédie commune de l’ensemble des peuples soviétiques plutôt qu’un génocide ciblé contre le peuple ukrainien (Martin, 2012; Kohut et al, 2013c).

L’avènement de Ianoukovytch au pouvoir met au jour des divisions au sein de la population ukrainienne quant à l’interprétation des évènements entourant la famine de 1932-1933.

Par contre, il est important de préciser que cette source de tension était déjà observable lors de l’adoption de la loi de 2006 alors que les débats entre le gouvernement et la coalition de l’opposition ont presque mené à prorogation forcée du parlement (Kas’ianov, 2012).

Cette division est aussi perceptible au sein des différentes régions du pays.

En effet, vers la fin des années 2000, un support majoritaire au narratif du génocide est davantage présent dans l’ouest du pays (alors que ces oblasts ne furent que très peu, voire aucunement, touchés par la famine de 1932-1933) alors que l’est et le sud du pays rejettent cette idée (Kohut et al, 2013a).

Finalement, la présidence de Ianoukovytch confirme certains progrès des narratifs mémoriels.

Dorénavant, l’existence de la famine n’est plus remise en question; c’est plutôt son caractère génocidaire qui est nié ou questionné par certains groupes (Kas’ianov, 2010).

Qui plus est, des études démographiques récentes ont fourni une approximation du nombre de victimes et de l’étendue géographique de la famine.

On peut notamment apercevoir qu’une grande concentration des décès dans la région autonome de la Volga allemande et que le nombre de victimes en Ukraine se chiffrait entre 2,9 et 4,5 millions d’individus (Rudnytskyi et al, 2015).

D’un point de vue académique, ces nouvelles données permettent de questionner le bien-fondé du narratif du génocide, infirmant ainsi que le peuple ukrainien était la principale cible des mesures de collectivisation agricole ayant mené à la famine.

Ce fait amènerait ainsi à une reconsidération de l’emploi de l’expression « génocide » pour décrire la famine puisque celle-ci, bien que planifiée et exécutée méticuleusement, a touché durement plusieurs régions soviétiques sans nécessairement cibler un groupe ethnique ou culturel.

Malgré tout, il est intéressant de constater que le support au narratif du génocide a augmenté depuis le début des conflits armés dans le Donbass, passant de 70% de la population supportant ce narratif en 2013, à 78% en 2015, et ce malgré les divisions déchirant le pays et la publication de nouvelles études concernant la famine (Sereda, 2016 :15).

6 Analyse empirique des politiques mémorielles de la famine en Ukraine

Études de cas des travaux législatifs et parlementaires, et du Musée canadien pour les droits de la personne

Tel que mentionné à maintes reprises dans la section précédente, la victimisation s’est avérée la stratégie-clé des dirigeants politiques ukrainiens pour consolider la nouvelle identité nationale.

La nation, l’identité nationale et la mémoire collective

Pour ce faire, l’Holodomor décrivant les Ukrainiens comme étant victimes d’un génocide orchestré par l’URSS, s’impose facilement comme narratif central des politiques mémorielles et comme un des piliers du récent nationalisme ukrainien.7

7 Dans une majorité de discours mémoriels portant sur l’Holodomor, l’agresseur est souvent identifié comme étant l’URSS ou le régime communiste sous Staline.

Cette distinction a permis à l’Ukraine de créer, ou du moins tenter, une distance par rapport à la Russie.

Cette dernière est couramment associée de manière plus ou moins implicite à l’URSS et son régime communiste par les dirigeants politiques ukrainiens dans le cadre de discours officiels portant sur la famine de 1932-1933.

Par ailleurs, il est intéressant de noter que la Russie elle-même, plus particulièrement depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, se considère comme étant l’héritière de l’URSS.

Or, dans le cas spécifique de l’Ukraine postsoviétique, les réactions dissidentes politiques et populaires ont démontré que la victimisation n’a pas réussi à s’imposer en tant qu’élément central du nationalisme ukrainien et par conséquent à unir le nouvel État sous la bannière d’une seule et même nation.

En effet, il est difficile de prétendre que l’Ukraine postsoviétique forme bel et bien un regroupement collectif uniforme dans le même sens que l’entend Ernest Renan (un ensemble collectif lié par un passé commun et désirant continuer à faire chemin ensemble vers le futur).

En examinant l’évolution des frontières géographiques de l’Ukraine, on peut constater que le territoire actuel fut partagé au cours de l’histoire entre plusieurs empires et États.

Par exemple, les oblasts du pays ont fait partie tour à tour à la Pologne, Lituanie, à l’empire russe et à l’URSS, tandis que la Crimée fut cédée à l’Ukraine en 1954 par l’URSS (Plokhy, 2015).

La Galicie pour sa part n’a rejoint officiellement le territoire de l’Ukraine qu’en 1991 alors qu’auparavant la région fut notamment sous la gouverne de l’empire austro- hongrois et de la Pologne (Kohut et al : 2013b, 2013e).8

8 Une portion du territoire de la Galicie a rejoint celui de l’URSS que vers la fin de la Deuxième Guerre mondiale (Kohut et al : 2013b, 2013e).

Par conséquent, la région ne fut pas touchée par la famine de 1932-1933, mais comptent étonnamment parmi les régions de l’ouest du pays supportant majoritairement les politiques mémorielles de l’Ukraine sur le sujet ainsi que les narratifs soulignant son caractère génocidaire.

En d’autres mots, l’Ukraine telle que délimitée par ses frontières actuelles (ou du moins avant l’avènement des hostilités armées de 2014 touchant la région autonome de la Crimée et des régions de l’est du pays), n’a jamais constitué un seul et même pays avant son indépendance en 1991 et forme par conséquent un État multiculturel où une diversité de groupes partageant leur propre héritage se retrouve en situation de cohabitation territoriale.

D’un autre côté, l’échec de la consolidation du nationalisme ukrainien en période postsoviétique ne pourrait être entièrement attribuable au manque de cohésion sociale derrière le narratif de la victimisation; cela constituerait une affirmation vague et généraliste.

De manière plus précise, le nœud du problème pourrait se retrouver dans le choix de l’Holodomor en tant que narratif central des politiques mémorielles et identitaires.

S’il est vrai que l’Ukraine était déjà la scène de discordes politiques à la veille de son indépendance (notamment sur l’accession de l’Ukraine à l’indépendance, sa position géopolitique par rapport à la Russie ou à l’Europe).

Ce ne serait sans grand surprise d’observer que la politisation des narratifs de la famine, s’étant accrue sous la présidence de Viktor Iouchtchenko, n’ont pas retrouvé un écho uniforme dans tout le pays.

Cela est particulièrement vrai pour les régions du sud-est du pays, considérées comme ayant des tendances idéologiques pro-russes, privilégiant le narratif de la tragédie commune (Kas’ianov, 2010).

Toutefois, les voix dissidentes ont tout de même réussi à se faire entendre sur la scène politique avant de trouver une place de premier plan suite à l’élection du président Viktor Ianoukovytch.

En somme, l’utilisation de la victimisation comme élément-phare des politiques mémorielles démontre que cette création de distance idéologique entre l’Ukraine et la Russie apparaît intéressante.

En effet, du point de vue du régime politique en place, elle permet de créer une séparation claire avec une partie de son passé soviétique que l’on a associé à une ère de censure et d’oppression.

Il n’en demeure pas moins que deux narratifs de l’Holodomor s’affrontent ; d’un côté, on plaide le génocide intenté contre le peuple ukrainien, et de l’autre, on nie d’abord l’existence d’une famine avant de plaider la tragédie commune des républiques soviétiques.

Pour leur part, les premiers dirigeants politiques de l’Ukraine semblent promouvoir le premier narratif tout n’accordant que peu d’importance, voire aucune, à l’idée d’une tragédie commune.9

9 Par « premiers dirigeants politiques », nous référons aux trois premiers chefs d’état ukrainiens (Kravtchouk, Koutchma et Iouchtchenko).

Bien que le narratif du génocide ne fait son apparition que vers la fin du mandat de Koutchma au début des années 2000, Kravtchouk souligne néanmoins le caractère tragique de l’Holodomor sans toutefois l’associer à un génocide.

L’expression utilisée ci-dessus exclue Viktor Ianoukovytch ayant plutôt choisi de référer à la famine comme une tragédie commune des républiques soviétiques.

Par conséquent, cela crée une dynamique irréconciliable entre les différents narratifs facilitée en quelque sorte par le fragile état de la démocratie en Ukraine rendant la contestation ouverte et publique des élites politiques plus ardue (Shevel, 2011).

Partant du questionnement initial introduit au début de ce mémoire, à savoir pourquoi et comment l’utilisation du narratif de la victimisation est un élément central dans la formation du nationalisme, la présente section s’intéressa davantage aux utilisations concrètes au niveau politique de la victimisation en Ukraine postsoviétique à travers les narratifs de l’Holodomor.

Notre analyse tournera autour de deux principales études de cas empiriques, soit les débats parlementaires et travaux législatifs, ainsi que les narratifs de l’Holodomor tels que présentés au Musée canadien pour les droits de la personne, à Winnipeg, au Manitoba.

Ces deux piliers nous permettront de mettre en lumière des exemples précis d’utilisation de la victimisation pour consolider l’identité nationale ukrainienne tout en démontrant les limites du narratif mémoriel de la famine en tant que génocide.

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