La première page du mémoire (avec le fichier pdf):
Université d’Ottawa - École d’études politiques - Faculté des sciences sociales
Mémoire présenté comme exigence partielle de la maîtrise en science politique - 2018

La mémoire collective : définition et instrument politique

  1. La nation, l’identité nationale et la mémoire collective
  2. La mémoire collective : définition et instrument politique
  3. La famine en Ukraine 1932-33 : les narratifs de l’Holodomor et les politiques mémorielles
  4. Le caractère génocidaire de l’Holodomor
  5. L’Holodomor au Musée canadien des droits de la personne

La définition  de la mémoire collective, l’instrumentalisation de l’histoire et les politiques mémorielles

2 Mémoire collective et individuelle

Avant de poursuivre la présente analyse, il apparaît opportun de distinguer les concepts de mémoire et d’histoire, souvent considérés à tort comme des synonymes. Cependant, les deux concepts « ne sont pas séparés par une cloison étanche » (Noiriel, 2007 : 9).

D’un côté, l’histoire est couramment définie comme étant l’écriture des faits et évènements passés.

Bien plus qu’un simple exercice descriptif, l’histoire se définie également comme l’étude scientifique des éléments du passé ainsi que leurs points de rupture et continuité dans le temps présent.

Les historiens jouent ainsi un rôle d’analyse objective des faits et d’enjeux « dans le but de comprendre et d’exprimer le passé au lieu de le juger » (Noiriel, 2007 : 8-9).

La définition de mémoire

D’un autre côté, la mémoire peut être définie comme l’interprétation et l’instrumentalisation de l’histoire par un groupe dominant dans le but notamment de « servir d’argument d’autorité pour légitimer [un] point de vue politique plutôt qu'[un] autre » (Noiriel, 2007 : 9).

La mémoire utilise donc l’histoire comme « réservoir d’arguments » pour « mobiliser et défendre les intérêts des acteurs politiques et légitimer leur pouvoir » et ainsi consolider l’identité collective autour des idéaux du groupe dirigeant (Noiriel, 2007 : 8).

Quant à la définition du concept de mémoire, elle se divise en deux dimensions : la sphère individuelle et collective (Olick, 1999).

La première peut être associée aux dimensions associées aux capacités neurologiques et cognitives de retenir certains faits et évènements du passé. D’un autre côté, la mémoire collective peut être perçue comme un agrégat des mémoires des individus d’un même groupe (Olick, 1999).

En ce sens, la mémoire prend forme selon des cadres sociaux définis en fonction du vécu et de l’environnement social d’un groupe (Halbwachs, 1992).

Ces cadres permettent à l’individu de donner un sens à ses propres souvenirs mais également d’interpréter ces derniers et de décider ainsi lesquels prioriser et lesquels oublier (Olick, 1999).

Dans cet ordre d’idée, le passé n’est plus préservé; il devient reconstruit dans le temps présent selon les idées et images prédominantes de la société dans lequel il évolue (Halbwachs, 1992).

La mémoire cherche ainsi à sauvegarder le passé pour mieux vivre, voire servir, le présent et le futur (Rieff, 2016).

Autre concept important dans la littérature de la mémoire collective, les lieux de mémoire, développé par l’historien français Pierre Nora, qui contribuent également à leur manière à influencer la construction, ou du moins l’interprétation, des narratifs mémoriels.

La mémoire collective et les politiques mémorielles

Selon Nora, les lieux de mémoire réfèrent à une expression « abstraite, purement symbolique, destinée à dégager la dimension mémorielle d’objets qui peuvent être matériels, mais autant et surtout immatériels » (Nora, 2011 : 381).

Ceux-ci peuvent être des monuments, plaques commémoratives, symboles, ou différentes institutions soulignant certains éléments appartenant au passé.

L’aspect émotif est une caractéristique centrale des lieux de mémoire; en ce sens, ces derniers supposent « un sentiment d’appartenance, l’expérience d’une communauté partagée [ainsi qu’] une inscription dans le temps » (Nora, 2011 : 385).

En somme, l’interaction entre les deux sphères de la mémoire (individuelle et collective) est constante puisque la mémoire d’un groupe se réalise et se manifeste à travers les mémoires individuelles (Halbwachs, 1992).

En d’autres mots, c’est à chaque personne qu’appartient la capacité cognitive de se souvenir d’évènements historiques ayant eu lieu dans un passé lointain, mais c’est grâce à la société que chaque élément de la mémoire trouve son sens (Olick, 1999).

Il importe de souligner que ces évènements constituant la mémoire collective d’une communauté n’ont pas été vécus par la grande majorité des individus du groupe; ils ont plutôt été transmis à travers les génération grâce aux politiques mémorielles de l’État, le système d’éducation et les différentes cérémonies de commémoration publiques (Rieff, 2016).

Étant donné que la mémoire repose en majeure partie sur l’acte de transmission des narratifs, la distinction entre la mémoire collective et la mémoire de chaque individu est d’autant plus importante du fait que la deuxième dimension est dépendante de la première (Rieff, 2016).

Revenant aux propos de Renan, il importe de mentionner que la nation n’est pas un élément éternel en soi et évolue dans un horizon temporel selon différentes dynamiques sociologiques (Rieff, 2016).

En ce sens, plusieurs auteurs définissent également une nation et son identité en opposition avec les groupes étrangers et extérieurs à celle-ci (Noiriel, 2007).

Dans cet ordre d’idée, il deviendrait donc aisé de considérer la réécriture des narratifs historiques comme un phénomène politique étant donné que l’interprétation des faits du passé ainsi que les valeurs morales générées par cet exercice font presqu’entièrement l’objet de décisions et manipulations provenant de groupes dirigeants.

Bien que la majorité des politiques mémorielles soient en effet élaborées par une élite, il n’est nullement impossible que la société civile ainsi que certains groupes considérés minoritaires ou marginaux puissent influencer d’une quelconque manière les narratifs et ainsi contribuer d’une certaine façon à réécrire l’histoire nationale (Ischenko, 2011).4

3 Lorsque la mémoire devient un instrument politique

Tel que mentionné précédemment, le fait d’appartenir à un groupe permet de donner un sens à la mémoire individuelle. Par contre, cette affirmation ne permet pas de tracer les origines de la formation des mémoires; comment, par qui et selon quels motifs voient-elles le jour.

Selon Michel Foucault, la perspective et la compréhension du passé d’un individu sont modelées par les intérêts d’un groupe dominant (Roudometof, 2003).

Ainsi, la mémoire se construit grâce à la présence d’idéologies dominantes au sein d’un groupe et des manipulations orchestrées par une élite prenant la forme de commémorations publiques, création de symboles historiques ou de narratifs historiques (*).5

Prenant des airs de subtile propagande ou de discours autoritaire imposé, l’instrumentalisation de la mémoire varie considérablement en fonction des élites possédant le pouvoir ainsi que de leurs motivations (*)

4 Plusieurs exemples des groupes minoritaires ou marginaux peuvent inclure les groupes féministes qui ont permis une plus grande inclusion des femmes au sein des narratifs mémoriels et une reconnaissance de leur contribution à l’histoire.

Les groupes autochtones et provenant d’une communauté minoritaire (exemples : les Canadiens francophones, les communautés juives à travers le monde, etc.) militant pour une plus grande reconnaissance de leur contribution au sein du développement d’une communauté et promotion des narratifs mémoriels propres à leur groupe.

5 Nous utiliserons le terme « élite » pour nous référer aux individus détenant le pouvoir ou gravitant près des sphères décisionnelles d’un groupe. Lorsque nous traiterons exclusivement d’éléments ou de questions politiques, les termes « dirigeants politiques » seront utilisés.

La construction de narratifs historiques est la méthode privilégiée par les élites pour modeler la perception sociale des individus d’un même groupe (Halbwachs, 1992).

Basés sur des valeurs et émotions propres à un groupe, les narratifs revêtent un caractère prescriptif venant ainsi imposer une sorte de ligne directrice comportementale et des perceptions à adopter pour un groupe particulier (*).

Cela permet non seulement de définir clairement les limites sociales de l’identité par rapport à d’autres groupes (eux par rapport à nous), mais également de définir des menaces, ennemis et héros potentiels (* : 4) Cette pratique permet en autres de justifier le comportement, les actions et politiques adoptées par un groupe élitique tout en rejetant le blâme de ses propres malheurs sur un autre groupe (*).

Outre le développement d’une identité nationale, les narratifs historiques servent aussi principalement à légitimer, ou accroître la légitimité, des dirigeants politiques en place (*).

* Korostelina, 2014

Cette idée a par ailleurs été reprise en partie par la perspective gramscienne qui soutient que l’hégémonie d’un groupe est créée à partir d’une variété d’idées, de symboles, de narratifs et d’images produits par une poignée d’individus dans la but d’accroître la légitimité de l’élite d’un groupe (Wedeen, 1999).

Par exemple, les cérémonies de commémoration d’un évènement ou d’une tragédie historique revêtent un sentiment de solidarité sociale alors qu’en réalité elles constituent plutôt une forme déguisée de stratégie politique visant à accroître la légitimité et l’agenda politique d’un régime (Roudometof, 2003).

Contrairement à d’autres éléments imposés par une élite, l’identité ne semble pas faire l’objet fréquent de contestations apparentes.

La notion du pouvoir symbolique peut fournir une explication pertinente à ce sujet.

Celui-ci se définit d’abord comme étant la capacité de présenter un ou des éléments comme étant omniprésents, naturels, inévitables et apolitiques malgré le fait que les évènements prennent naissance suite à des interventions politiques (Loveman, 2005).

Plusieurs exemples contemporains de pouvoir symbolique incluent les recensements, les musées gérés par l’État, et le système d’éducation (Loveman, 2005).

4 Politiques mémorielles dans les régimes politiques en transition

De manière générale, la formation des narratifs mémoriels implique nécessairement une dimension politique où les élites en place sélectionnent les éléments- clés constituant l’histoire dominante.

Cet exercice peut prendre différentes variantes selon les typologies de régimes politiques.

  • Par exemple, les régimes totalitaires ou autoritaires contrôlent et imposent des narratifs mémoriels considérés comme officiels, tout en dissuadant, voire rendant impossible, la capacité de se commémorer publiquement d’autres éléments extérieurs à ce cadre restrictif (Jovic, 2004).
  • Au contraire, les régimes démocratiques sont réputés tolérer une pluralité de narratifs, même si certains d’entre eux contredisent les narratifs étatiques ou prédominants (Jovic, 2004).

Lorsqu’un régime politique se retrouve dans une situation de transition (passant de régime autoritaire à démocratique dans la majorité des cas observables dans la littérature), on assiste bien souvent à une consolidation de nouveaux symboles, pratiques et narratifs mémoriels (Jovic, 2004).

Dans cet ordre d’idée, les États postcoloniaux démontrent bien ce phénomène où de nouveaux narratifs et pratiques mémorielles ont émergé dans l’espace public afin de créer une identité se différenciant de celle imposée jadis par l’État colonisateur (Kuzio, 2002).

D’une manière similaire, la plupart des pays postsoviétiques ont également cherché, suite à leur indépendance, de se distancier de l’identité prônée sous l’ancien régime communiste de l’Union soviétique (URSS) (Kuzio, 2002).

Pour ce faire, nombreuses sont les anciennes républiques soviétiques ayant mis de l’avant des narratifs dépeignant une oppression ou un statut de victime par rapport à leur passé (Finkel, 2010).

La nation, l’identité nationale et la mémoire collective

Plusieurs motifs justifient ces pratiques, notamment la délimitation claire et précise de la nouvelle identité nationale par rapport à celle prévalant antérieurement, ou encore la preuve de l’impossible coexistence entre deux peuples (Finkel, 2010).

Par ailleurs, lors du démantèlement de l’URSS au début des années 1990, plusieurs États jouent la carte de la victimisation en affirmant avoir été la cible de violentes agressions ciblées, et parfois même de génocide, étant motivées par l’appartenance à des groupes ethniques ou nationaux (Finkel, 2010).

L’Ukraine postsoviétique ne fait pas exception à ce phénomène.

En effet, les narratifs de l’Holodomor, circulant davantage depuis la fin de l’ère soviétique, démontrent cette idée de victimisation issue du génocide dirigé contre le peuple ukrainien.

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