5 clés pour déchiffrer la mise en scène des interactions polyhandicapées

Une observation mise en scène ?

Les situations d’interaction identifiées par l’équipe de direction pour l’observation l’ont été au regard des besoins de la recherche, mais également, et finalement assez logiquement, en fonction des situations, des professionnels et des personnes polyhandicapées (journal de terrain, L11/12). Cependant, très tôt s’est posée la question de la mise en scène des situations d’interaction par l’institution afin non seulement de provoquer les interactions indispensables à la recherche, mais également afin de proposer des situations d’interaction « exemplaires » (journal de terrain, L32). En effet, les situations d’interaction proposées en observation sur l’accompagnement quotidien des

personnes en situation de polyhandicap, étaient parfois des moments d’interaction organisés dans le quotidien des personnes polyhandicapées pour les besoins de la recherche (carnet, L49 et L117/118), mais pas forcément des moments du quotidien des personnes polyhandicapées.

Lorsque nous nous sommes déplacés des appartements au salon de soins esthétiques pour observer l’interaction de A avec MR32 pendant un soin manicure, A nous a immédiatement confié qu’elles y venaient pour la première fois avec MR parce que ça lui avait été demandé et que le temps de l’observation coïncidait avec l’heure de la sieste de MR (carnet L49). Pour autant, au moment de l’observation MR semble calme (photo, MR2) à l’inverse de la professionnelle A qui parait un peu nerveuse. Cette dernière nous concède d’ailleurs, à l’issue de l’observation, qu’elle était angoissée à l’idée que nous venions observer son travail (carnet, L73). Nous notons rapidement dans notre carnet, après l’avoir capté par la photographie, que MR se soucie peu des soins et de ses ongles, mais concentre toute son attention sur A (carnet, L51/52). Son regard reste continuellement accroché à la professionnelle qui lui dispense les soins manicures plutôt que sur ses mains qui reçoivent les soins (photo, MR4 ; carnet, L64/65). En revanche, stressée par la situation, A ne prête guère attention à MR dont la position, pieds en l’air et, par moments, bras tendus, semble inconfortable (carnet, L56/57). Cet inconfort nous dérange (carnet, L55) : nous nous sentons clairement impliqué dans la situation en qualité d’observateur certes, mais également en tant qu’individu possédant des valeurs, des engagements ou encore des attentes. Nous comprenons une nouvelle fois, à cet instant, l’importance de noter l’ensemble des éléments constitutifs de la scène, l’intégralité de détails, mais également nos impressions et sentiments, afin d’en extraire des informations fiables essentielles à la construction de notre objet et afin ne pas laisser, plus tard, l’analyse être déformée par nos représentations et nos sentiments. Le postulat de notre observation selon lequel l’intelligibilité des savoirs expérientiels est « à rechercher moins dans le détachement de moments exceptionnels que dans de discrètes occurrences ou des phénomènes de faible ampleur, [suppose en effet] de porter une attention à ce qui est souvent tenu pour négligeable car évident, routinier, sans portée ni profondeur apparente. » (Thievenaz, 2022, p. 59). Comme il suppose de ne pas négliger le recueil de nos émotions, car cette information croisée avec les notes prises pendant et après l’observation pourrait faire apparaitre des éléments d’analyse intéressants.

32 A est la professionnelle, MR la personne en situation de polyhandicap

Finalement, la mise en scène elle-même est susceptible de produire des situations d’interaction révélatrices des savoirs expérientiels mobilisés par MR, à condition toutefois :

De relever les détails de l’interaction, aussi insignifiants qu’ils puissent apparaître au premier abord, ainsi que nos sentiments ;

De s’interroger sur les évidences de la situation d’interaction, et donc de rompre avec ces évidences en questionnant tout ce qui s’y passe ;

De prendre en note nos réflexions afin d’analyser nos propres représentations, et limiter ainsi les interprétations trompeuses. Ces notes peuvent également consolider nos apprentissages par le processus réflexif qu’elles servent.

Ci-dessous (photo, MR4) : « Son regard reste continuellement accroché à la professionnelle qui lui dispense les soins manicures plutôt que sur ses mains qui reçoivent les soins »


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Au sortir de l’observation de la situation d’interaction entre A et MR, nous relevons dans notre carnet qu’il s’est peut-être joué plus de choses dans cette situation que dans les

autres, où les interactions ont été nombreuses et évidentes, en raison de ce regard accrocheur, attentif, parfois inquiet, qui sondait le moindre mouvement des yeux de A (carnet, L87/88/89) quand A ne se souciait que des ongles de MR. Cela nous place au cœur de notre méthodologie de terrain, suggérée par nos recherches théoriques, qui présupposent la possibilité d’identifier et de recueillir les savoirs expérientiels des personnes en situation de handicap à partir, notamment, d’une attitude ou d’un regard. A nous précisera par la suite que MR, qui peut être violente, était particulièrement apaisée ce jour-là pendant la manicure (entretien 2, L138/139 et L300), nous permettant de poser l’hypothèse que MR était attentive à A, à ses réactions, en raison du stress de A plutôt qu’en raison de son propre stress (carnet, L90/31) pour lequel elle aurait pu chercher l’apaisement dans le regard bienveillant de A, qui n’a levé les yeux des mains de MR qu’en de rares occasions.

Une autre situation d’observation a laissé moins de place à l’interprétation puisque très rapidement il nous a été précisé que la séance avait eu lieu la veille et que sa répétition était uniquement destinée à satisfaire la prise de photographies (carnet, L117/118). La mise en scène de la situation d’interaction était confirmée nous laissant pour le moins perplexe. Nous décidions, cependant, de porter notre observation sur la contribution de chacun des participants à la situation d’interaction en tentant d’identifier les expériences et savoirs partagés par les protagonistes, à savoir N la professionnelle et S la personne polyhandicapée, qui pourraient permettre une compréhension plus riche de l’interaction captée puis, par le croisement des méthodologies, le recueil des savoirs expérientiels mobilisés dans l’interaction.

Nous percevons très vite dans la situation d’interaction entre N et S, l’intention de N d’orienter l’objectif de l’appareil pour capter ce qu’elle souhaite montrer (carnet, L106) : son professionnalisme, la justesse de ses gestes, la pertinence de ses choix, … D’ailleurs, N nous explique l’intention de chacun de ses actes en la replaçant dans l’histoire de leurs interactions communes. La « théâtralisation excessive » de cet accompagnement (carnet, L94/95 ; L104/105 ; L118) pourrait, finalement, apporter des éléments qui serviront notre analyse. Aussi nous décidons de tout prendre en note : l’environnement, les autres personnes présentes, les demandes, les attitudes, etc. mais surtout de capter les interruptions, les moments de pause, ces moments d’interaction « hors séance d’accompagnement institutionnelle », en espérant y déceler des informations importantes (photos, NS1 ; NS2 ; NS3 ; NS4). Dans ces moments-là, l’interaction s’enrichit de

regards complices, de rires ou d’attitudes (NS1 ; NS2) que la répétition de la séance d’accompagnement de la veille ne donne pas à voir. Soudainement, ils me paraissent relever plus de l’interaction quotidienne que la répétition de la séance elle-même. Ces interactions « hors accompagnement institutionnel » deviennent alors des moments privilégiés de captation de l’interaction entre N et S tandis qu’elles pourraient dévoiler les savoirs expérientiels, ces savoirs logés dans les plis de l’interaction (carnet, L123/124). Elles nous semblent tout à coup, et dans cette situation, l’espace et le moment idéal pour explorer et capter les gestes, mimiques ou attitudes et pour devenir, une fois captées, le support parfait pour encourager un changement de perspective et une pensée réflexive au moment des entretiens. La photographie permettant alors d’appuyer « par le regard extrêmement dirigé de l’appareil photographique » (Sudnow, 2010), le changement de perspective.

Ci-dessous (photo, NS2) : « Dans ces moments-là, l’interaction s’enrichit de regards complices, de rires ou d’attitudes »


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A un moment donné, l’angoisse de S, son stress, nous a rappelé que notre observation, notre « intrusion » dans le quotidien des personnes polyhandicapées, n’est pas neutre (carnet, L114/115). Elle produit, en effet, une très forte asymétrie entre nos visées méthodologiques et l’inquiétude que nous suscitons, à plus forte raison dans un espace médicalisé clos. D’ailleurs, les personnes polyhandicapées ont été informées de

l’observation le jour de notre venue, et pour certaines au moment de notre venue, afin de ne pas générer un stress ou des angoisses supplémentaires (entretien 2, 128A).

A l’issue de nos immersions « ethnographiques » à la Maison d’Accueil Spécialisée de Rosselange, notre recherche semblait avoir gagné en profondeur, et en épaisseur, ce qu’elle avait perdu en hauteur, puisque nous nous trouvions face à l’objet de notre recherche, enraciné en quelque sorte dans sa réalité, et ne le surplombions plus théoriquement. Notre démarche de recherche nous installait pour un petit moment dans un double questionnement méthodologique :

Comment s’immerger sans influencer les observations ?

Comment ne pas être influencé par les immersions en situation ?

En d’autres termes :

Comment observer la réalité des interactions quotidiennes des personnes polyhandicapées sans la modifier ?

Comment observer cette réalité sans qu’elle modifie notre regard, ne le porte ailleurs ?

Il nous semble aujourd’hui que ces questionnements essentiels à notre cheminement, comme au cheminement de notre recherche, recèlent une certaine vanité puisque, d’une part cette aspiration à l’objectivité nous apparait comme un leurre, peut-être même qu’elle n’est pas souhaitable, alors qu’il est souhaitable, selon nous, que notre regard sur l’objet change, augmente, se modifie et en changeant nous augmente et nous modifie. Et si toutefois il devait nous laisser à notre place, tel que nous sommes, il fait grandir le monde qui nous entoure. D’autre part, la présence de l’observateur modifie forcément et inévitablement l’environnement dans lequel il prend place ainsi que les interactions qui s’y déroulent.

C’est pourquoi le processus d’objectivation nous parait scientifiquement préférable à l’objectivité. Celui-ci nous semble atteignable par l’approche plurielle convoquée pour notre méthodologie quand l’objectivité nous semble illusoire. Nous nous proposons, par conséquent, d’aborder dans la partie suivante le déroulement des entretiens, autre méthodologie mobilisée, en tentant d’en faire une « photographie » nous permettant de

restituer leurs mis en œuvre ainsi que les questionnements, doutes, difficultés et perspectives qu’ils ont fait émerger.

 

Pour citer ce mémoire (mémoire de master, thèse, PFE,...) :
La première page du mémoire (avec le fichier pdf) - Thème :
Les savoirs expérientiels de la personne en situation de polyhandicap
Auteur·trice·s :
Régis FENDER
Régis FENDER
Université :
Université de Lorraine - Institut national supérieur du professorat et de l'éducation INSPE
Année de soutenance :
Mémoire de Master Métiers de l'Enseignement, de l'Éducation et de la Formation - MEEF - 2021/2022
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