Une notion d’exportation remplacée par l’échange artistique

Une notion d’exportation remplacée par l’échange artistique

Partie III : La circulation des productions théâtrales entre la France et l’Europe : Une ‘culture de réseau’

Dans le domaine de la production théâtrale, on constate depuis ces dix dernières années, que les notions d’ « import » et d’ « export » sont progressivement remplacées par celle de « coopération ». Une « culture de réseau » se construit de manière croissante.

1. Une notion d’exportation remplacée par la notion d’ « échange »

1.1 L’échec de la présentation de productions de façon unilatérale

1.1.1 La remise en cause du « one-shot »

Dans la politique culturelle étrangère de la France, il s’agit aujourd’hui d’atténuer l’idée souvent décriée à l’étranger d’« impérialisme culturel français », qui donne une image parfois « colonialiste » de la France. Les diverses organisations françaises ne souhaitent plus imposer les productions françaises sans réel projet à l’appui.

Les responsables de l’AFAA s’interrogent en effet sur l’idée des opérations « coup de poing », voire « sans lendemain », telles Frances Moves à Londres (manifestation d’envergure regroupant plusieurs compagnies), qui a tout de même attiré 17 500 spectateurs, mais qui n’a pas eu de suites directes.

Les institutions françaises remettent aujourd’hui en question le fonctionnement du « one-shot ». Lorsqu’on exporte un spectacle en Europe ce n’est pas seulement le fait de le vendre à l’étranger qui est important, mais l’échange entre les cultures, la rencontre avec les publics.

1.1.2 L’importance des relations humaines (de théâtres à théâtres)

Nous l’avons vu précédemment, ce sont les bonnes relations entre les directeurs des théâtres français et européens qui favorisent l’importation de spectacles étrangers en France et l’exportation de spectacles français en Europe.

De ces relations naissent la plupart du temps des projets de coopération, comme l’explique M. Badieu : « Au-delà des mariages que nous pourrions qualifier de raison, il existe, à moindre échelle, des mariages d’amour dont les fruits sont le résultat non pas du simple échange, mais d’une heureuse fusion1. »

C’est également le point de vue d’Isabelle Farçat, attachée culturelle, directrice de l’Institut français des Pays-Bas / antenne de la Haye : « Nous sommes toujours en terme de réciprocité. Je crois que c’est vraiment le mot-clé dans les échanges artistiques actuels.

C’est une révolution silencieuse dans la façon de présenter la culture française à l’étranger. On est vraiment dans une problématique de coopération, d’échanges réciproques entre les pays. C’est toute la transformation qui a eu lieu ces dernières années. Et cela a créé des relations nouvelles avec nos partenaires à l’étranger2. »

1 « Le théâtre européen : un exemple de fusion des langages et des cultures », M. Badieu dans Sylvie JOUANNY (Dir.), Théâtre européen, scènes françaises : culture nationale, dialogue des cultures, actes du colloque international organisé par l’Université Paris XII (Val de Marne), 6-7 novembre 1992, L’Harmattan, 1995.
2 Dans Pas de deux. Les échanges franco-néerlandais en danse, Marianne VALKENBURG, DESS Développement culturel et direction de projet. Lyon : ARSEC/Université Lumière Lyon 2, 2001, p.29.

Dans le domaine artistique et surtout concernant les arts du spectacle, l’aspect humain, relationnel est très important. C’est ce que résume Eric Bart, conseiller artistique de l’Odéon : « On ne fait pas d’art avec le passeport, ni avec les institutions. On fait de l’art avec des affinités, avec des amitiés, des auteurs, des artistes1. »

1.2 La réalité des échanges et de la coopération

La démarche des créateurs passe de plus en plus avant le ‘produit’ ; ce n’est plus l’export au sens économique du terme qui caractérise le spectacle, mais au sens de partage, d’échange.

Une notion d’exportation remplacée par l’échange artistique

1.2.1 L’exportation du savoir-faire des metteurs en scène

L’accueil des spectacles étrangers et l’exportation des spectacles français relèvent d’une complémentarité ; il s’agit bien d’échanges internationaux et de coopérations.

Or les échanges dans le domaine du théâtre ne se réduisent pas à la simple présentation de spectacles mais également aux échanges de points de vues, de compétences, de propos artistiques par divers moyens.

Etant donné que, comme nous l’avons vu, les théâtres de répertoire ne peuvent recevoir que difficilement des productions étrangères, la solution trouvée afin de proposer d’autres esthétiques a été de faire venir des metteurs en scène étrangers pour qu’ils réalisent des pièces à leur façon avec des comédiens du théâtre.

Le public en Allemagne porte en effet un intérêt tout particulier à la mise en scène, et à la « Fassung », c’est-à-dire l’interprétation personnelle que le metteur en scène donne de telle ou telle pièce.

Dans les pays d’Europe centrale et orientale, l’invitation de metteurs en scène ou de scénographes étrangers constitue sans doute le principal facteur de renouvellement des pratiques, c’est ce qu’indique Alexandru Darie, directeur du Teatrul Bulandra en Roumanie (théâtre de répertoire) : « Cette idée implique aussi d’inviter des metteurs en scène étrangers pour diriger les acteurs avec un langage différent, des méthodes et des approches différentes.

Même pour les acteurs c’est une bonne chose, car à force d’être dirigé par le même metteur en scène, la routine peut menacer leur travail2. »

La réciproque existe aussi en France, notamment en ce qui concerne la production, comme l’explique Jean-Christophe Bonneau de l’ONDA : « le monde se complexifie de plus en plus et il peut arriver qu’il y ait des artistes étrangers qui soient en production française, plus rarement qu’il y a des artistes français qui sont en production étrangère, par exemple, vous avez pas mal d’artistes référencés comme des artistes européens, des gens comme Marco Berrettini dans la danse, qui finalement sont produits par des théâtres français1. »

Concernant le théâtre, l’italien Roméo Castellucci ou l’allemand Peter Stein ont créé des mises en scène avec des acteurs français dans les grandes institutions parisiennes.

1Entretien du 5 juillet 2005.
2Comment les théâtres européens définissent-ils leur programmation artistique ?, 15 novembre 2003, Barcelone, Dir. Elie Malka, équipe du Teatre Lliure, non édité.

1.2.2 La restructuration de l’AFAA en « CULTURESFRANCE » : le résultat significatif d’une réflexion

La notoriété culturelle de la France étant en perte de vitesse, le ministre des Affaires étrangères vient de lancer un chantier de modernisation des outils de politique et de rayonnement culturel en faisant fusionner l’AFAA avec l’ADPF (association pour la diffusion de la pensée française) en mai dernier sous le nom de « CULTURESFRANCE ».

Cette restructuration de L’AFAA est également significative de la mutation qui est en train de s’opérer dans les rapports artistiques avec l’international.

« La maison ne doit plus être un moteur principal des échanges internationaux, mais un moteur auxiliaire2 » affirme Jean-Marc Granet Bouffartigues, responsable des arts de la scène à l’AFAA. Il s’agit d’avoir un modèle plus proche du modèle anglais du British Council.

L’organisme a désormais un statut d’agence. Olivier Poivre d’Arvor, le directeur, souhaite accompagner « de manière plus efficace et lisible la scène culturelle française dans son dialogue avec les cultures du monde ». Ainsi, Culturesfrance aura une triple mission :

  • Encourager la réciprocité des échanges entre la France et les réseaux internationaux ;
  • Développer la dimension européenne de ces échanges ;
  • Affirmer sa vocation solidaire avec les autres cultures du monde afin de contribuer à leur développement.

L’idée est d’aider à la diffusion, en changeant fondamentalement le principe de sélection des projets3 afin de développer une expertise plus juste et de faire des choix répondant à des critères de qualité.

Concernant la scène théâtrale française, volet important de la réforme de l’AFAA, un nouveau projet d’envergure est mis en route depuis 2006, afin de relancer sa présence internationale :

  • « Théâtre ville ouverte » : ce projet permet à un metteur en scène et à son équipe artistique et technique de s’implanter pendant dix jours dans une capitale afin d’y déployer son savoir-faire autour du texte, de l’écriture, de l’interprétation, de master-classes… Ce programme implique un partenariat réactif avec les artistes, les professionnels et les partenaires de la ville choisie.

Ainsi, Emmanuel Demarcy-Mota investira Porto en juillet et Jean- Michel Ribes, Beyrouth en décembre. Jusqu’en 2007, les villes de São Paulo, Parme et Québec accueilleront également des metteurs en scène français.

1 Entretien avec Jean-Christophe BONNEAU, secrétaire général de l’ONDA du 18 février 2005.
2 La lettre du spectacle, 10 février 2006, n°155, p. 3.
3 Cf. le Comité export théâtre, p. 64.

Pour 2008, un programme ambitieux de saison culturelle France-Europe est en préparation.

Ces programmes sont donc à l’image de la conjoncture théâtrale en Europe, comme le déclare Olivier Poivre D’Arvor : « je serais ravi qu’un metteur en scène français aille honorer une commande d’un texte britannique à Londres, qu’il ne passe pas toute sa carrière en France1 ».

Afin de préserver la diversité culturelle, il faut pouvoir échanger les pratiques, se confronter aux autres cultures, au-delà du temps d’une simple représentation.

1 La Lettre du spectacle, n°138, 15 avril 2005, p. 7.

Pour citer ce mémoire (mémoire de master, thèse, PFE,...) :

Auteur·trice·s :
Sabrina PASQUIER
Sabrina PASQUIER
Université :
Université de Bretagne Occidentale  - UFR Lettres et sciences humaines
Année de soutenance :
Master 2 Management du spectacle vivant - Septembre 2006
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