Le problème de la diffusion des spectacles en France

Le problème de la diffusion des spectacles en France

3.2 Des difficultés inhérentes au problème de la diffusion en France

Nous pouvons constater dans un second temps que les difficultés sont également liées au problème général de la diffusion des spectacles en France.

3.2.1 Un phénomène d’engorgement

On observe un phénomène d’engorgement de la diffusion du théâtre en France ; il y a de plus en plus de salles, de plus en plus de spectacles mais, comme l’explique Fabien Jannelle, directeur de l’ONDA2 : « Le champ des disciplines artistiques couvertes par les théâtres publics s’est élargi (danse contemporaine, cirque de création, musiques actuelles) », et la part revenant au théâtre devient de plus en plus petite.

De l’autre côté, le public au mieux stagne. Cela entraîne une vague consumériste : « plus de propositions, moins de représentations, il faut faire plaisir au client3 ».

Les collectivités font pression sur les directeurs : il faut mettre des « têtes de gondoles » pour booster les abonnements, ce qui n’est pas sans conséquence sur le théâtre d’art, dont la place se réduit aux grosses institutions qui ont les moyens de prendre des risques.

Même si, selon Fabien Jannelle, « la coopération entre les institutions a été mise à mal4 » et le fait d’ « organiser des tournées en jugulant les coûts devient très difficile5 », la mutualisation reste l’unique réponse à ce problème, à l’instar du témoignage de Dominique Goudal, directrice de L’Espace Jules Verne : « nous essayons de mutualiser les coûts entre plusieurs lieux. (…)

Parfois, nous sommes à l’origine d’une tournée, comme pour celle de Youri Pogrebnitchko où nous avons mobilisé le Groupe des 20, réseau de petits théâtres d’Ile-de-France.

Le plus fréquemment, nous nous insérons dans une tournée internationale initiée par l’Onda ou pilotée par de grosses structures, telle que le Festival d’Avignon ou le Festival d’Automne.

L’information joue ici un rôle primordial pour saisir les opportunités6. » Néanmoins, cela passe par une démarche volontariste qui n’est pas toujours au rendez-vous…

1Entretien du 5 juillet 2005, op. cit.
2Cf. entretien Fabien Jannelle, La Scène n° 38, septembre 2005. 3 Ibid.
3/4/5Ibid.
6Le Cahier de l’Onda n°27 : Au-delà des frontières, Gwénola David, été 2003, p. 6.

3.2.2 Un manque d’initiative de la part des directeurs de théâtre

Un autre frein est celui du manque d’initiative notoire de la part d’une majorité de directeurs de théâtre, dont la curiosité semble, d’après certains membres de l’AFAA et de l’ONDA, un peu ensommeillée, si l’on considère leur mobilité, trop faible.

En effet, comme le remarque Fabien Jannelle, les directeurs de théâtre ou leurs représentants sont souvent absents des occasions de rencontres internationales (festivals, rencontres…). C’est pourquoi l’ONDA organise des rencontres professionnelles à l’étranger.

Seulement pour travailler à l’international, il faut en avoir le désir. Si pour les institutions européennes, l’international, plus qu’une envie, est un besoin, la plupart des institutions théâtrales françaises partagent peu le goût de l’international.

Elles ont, pour la grande majorité, une autosuffisance financière ; et la question est en effet souvent associée à une nécessité économique. Un CDN peut produire seul un spectacle. De plus, le marché intérieur pour la diffusion est, lui aussi, suffisant.

D’autre part, il est à noter que la question internationale reste absente dans les conventions et les contrats d’objectifs ; il n’y a que l’Odéon – Théâtre de l’Europe dont les statuts prennent en compte cette dimension.

La solution serait d’inclure dans les contrats d’objectifs la question européenne, mais la proposition, déjà faite par F. Jannelle, reste toujours sans suite.

3.2.3 Des quotas à respecter

La mise en place de quotas concernant l’accueil de spectacles étrangers est également un frein pour certaines structures qui souhaiteraient parfois présenter plus de spectacles européens comme le Théâtre National Populaire (qui doit se limiter à 30% de la programmation) ou l’Odéon qui s’est fixé la limite des 50%. Néanmoins, ce sont déjà des structures très investies dans le sujet.

3.2.4 Un public parfois réticent

Certaines structures ne peuvent pas se permettre d’inviter des compagnies étrangères pour des raisons de fréquentation de la discipline théâtrale. En effet, le théâtre en lui-même (français ou international) a du mal à conserver son public, pour les raisons exprimées par J-C.

Bonneau, secrétaire général de l’ONDA : « La question du théâtre reste posée dans son entièreté, parce que c’est un art qui demande de la concentration, de la discipline du point de vue de l’écoute, et l’évolution de la société fait qu’on est de plus en plus sur des sollicitations zapping, sur de problèmes de concentration. Ça demande un effort aujourd’hui d’aller au théâtre1. »

1 Entretien du 18 février 2005.

Les structures qui n’ont pas les moyens humains et financiers d’engager un important travail de relations avec le public ne peuvent se permettre de prendre le risque de programmer du théâtre européen : « cela coûte cher et il faut avoir créé un rapport avec son public assez puissant pour qu’il puisse entendre des propositions parfois très éloignées de ce qu’on peut trouver en France1 ».

C’est la raison pour laquelle l’accueil de spectacles étrangers reste souvent du ressort des grosse institutions comme les Théâtres Nationaux, CDN ou, dans une proportion moindre, les scènes nationales.

3.3 Sensibiliser le public au théâtre européen

La question de l’intérêt du public est un motif important pour justifier de l’accueil des productions européennes en France. La présence du public est en effet la raison première pour la réalisation d’un spectacle. Il est donc primordial de sensibiliser le public au théâtre européen.

3.3.1 Travailler les relations avec le public

De la même manière que l’accueil de productions étrangères est beaucoup plus répandu qu’il y a dix ans, un travail de sensibilisation du public au théâtre étranger est de plus en plus mis en place au sein des institutions théâtrales françaises.

Cela constitue une grande revendication de la part des institutions qui ont une politique affirmée de diffusion de spectacles étrangers.

A plusieurs niveaux, la programmation internationale s’accompagne d’une démarche active de sensibilisation, d’un travail envers les publics qui cherche à éveiller leur curiosité, à leur donner envie de découvrir.

Au TNS, cela passe en premier lieu par l’information : « Nous relançons notre fichier et informons très régulièrement les abonnés2 », ainsi que par des tarifs avantageux (pass économique pour le festival Premières). A Chaillot, l’équipe a recours au surtitrage systématique, donne des informations détaillées et accueille régulièrement des artistes étrangers.

L’équipe de TNP, quant à elle, insiste sur l’organisation de rencontres préalables avec des catégories de public potentiel (Goethe institut ; cercles universitaires…).

Les résultats de cet investissement des structures auprès du public semble positif, comme l’exprime Jacky Ohayon, directeur du Théâtre Garonne : « Cette ouverture à l’international a trouvé son écho auprès des spectateurs chez qui je sens un réel appétit de découverte.

C’est un atout du système français que de donner les moyens aux lieux d’effectuer un travail de fond envers les publics et de construire des relations de fidélité. Bien sûr, cela n’évacue pas les difficultés

pratiques qui peuvent se poser, notamment en matière de dispositifs de traduction simultanée qui, malgré les progrès, ne sont pas très confortables pour la lecture.

1Ibid.
2Réponse au questionnaire (cf annexe 3, p. 134.)

Mais la confiance qui s’est instaurée stimule la curiosité et nous permet aujourd’hui de présenter des spectacles en langue étrangère, de proposer des aventures atypiques1. »

On constate néanmoins que le public qui va voir un spectacle étranger est un public qui va déjà au théâtre : « La public habitué est très ouvert maintenant ; les personnes réfractaires se trouvent plutôt parmi le public peu habitué au théâtre et y allant peu (problème du surtitre)2 ».

Mais si l’on s’adresse au public « captif », la programmation du théâtre étranger ne semble pas une difficulté, comme le pense Jean-Christophe Bonneau :

A partir du moment où le public du théâtre est quand même un public captif, et que l’offre artistique en France est tellement pléthorique qu’il y a beaucoup d’œuvres qui procèdent de la reproduction, si on est un peu éveillé, si on est dans une commune qui propose des spectacles étrangers, il y a la curiosité de l’insolite qui peut favoriser la venue des spectateurs à partir du moment où le processus du surtitrage a été maîtrisé ; mais on parle ici du public captif du théâtre, on ne parle pas là d’élargissement du public. Ça se fait progressivement, il faut que le théâtre donne l’habitude à

son public de recevoir des productions étrangères, une fois que les surtitrages sont apprivoisés, ça ne rebute pas le public3.

Il faut également avoir en tête qu’au théâtre (contrairement aux concerts de musiques actuelles), le public aime être surpris : « Le public ne suit plus quand on cherche à le flatter, au bout d’un moment ça le fatigue, il va devenir fidèle quand on va lui donner à voir ce qu’il ne s’attend pas à voir4 ».

Le problème de la diffusion des spectacles en France

3.3.2 Le phénomène des festivals : rallier les publics

La solution trouvée par les opérateurs culturels pour attirer un public à la fois « captif » et non captif est celle des festivals.

En dix ans, le nombre de festivals de théâtre européen ou international proposé par des institutions théâtrales a explosé.

Cela permet en effet aux structures d’introduire de l’événementiel dans le structurel (la saison culturelle) et, comme l’explique François Le Pilloüer du TNB, de créer « des événements intenses, des espaces de rêve et de sens qui permettent aux artistes, aux publics et à l’équipe de vivre des rythmes, des ambiances, des pratiques différentes5.»

Ainsi, chaque structure investie dans l’accueil de productions étrangères y va de son festival… Parmi les festivals organisés par les institutions qui constituent une

vitrine du théâtre européen en France, on peut noter les suivants :

1 Le Cahier de l’Onda n°27 : Au-delà des frontières, Gwénola David, été 2003, p. 2.
2 Réponse du TNS au questionnaire, annexe 3, p. 134.
3Entretien du 18 février 2005.
4Ibid.
5Le Cahier de l’Onda n°27 : Au-delà des frontières, Gwénola David, été 2003, p. 4.

  • Mettre en scène au TNB (Rennes) : présente la jeune création contemporaine en théâtre et en danse au niveau européen.
  • Mira au TNT (Toulouse) et TNBA (Bordeaux) : a pour objectif de relancer une dynamique d’échanges et de coopération entre la France, l’Espagne et le Portugal dans le domaine du spectacle vivant (théâtre, danse, musique), et de promouvoir ainsi la création contemporaine dans le grand sud-ouest européen.
  • Premières au TNS (Strasbourg) : festival de jeunes metteurs en scène européens juste sortis d’école, au tout début de leur parcours professionnel, qui tente de répondre aux questions suivantes : Qu’en est-il du théâtre en Europe aujourd’hui : quels en sont les nouvelles figures, les dernières tendances, les futurs artisans ? Comment se transmet-il, ici et là, de génération en génération et fait-il toujours actualité ?
  • Novart (TNBA), qui se consacre aux expressions contemporaines internationales dans le domaine du théâtre et de la danse.
  • Standart idéal (MC 93) Seine Saint-Denis : festival de théâtre des frontières qui fait honneur à la scène européenne.
  • Passages (Manufacture) Nancy : dont le dessein est de faire se rencontrer des artistes de l’Est de l’Europe (bulgares, ouzbèks, estoniens, russes, géorgiens… La mixité est le maître mot de ce festival qui se veut la réconciliation des disciplines (marionnette, danse, musique et théâtre).

Ces festivals permettent de rassembler à la fois public et professionnels sur un temps fort en concentrant le regard de toute une ville sur un événement, d’autant plus s’il a une dimension internationale.

Lors d’un festival, le bouche à oreille fonctionne mieux et le public a davantage de temps pour découvrir les spectacles. Le système de « festival », avec le projet artistique qui en découle est, par conséquent, plus efficace du point de vue du public qu’une démarche ponctuelle d’accueil de spectacle étranger.

En France, il y a une attention croissante à l’accueil des productions européennes ; les institutions tentent de pallier les difficultés. Alors que l’engagement dans une politique internationale était, il y a dix de cela, absolument minoritaire, cela commence à se normaliser sur l’ensemble du territoire.

Avec un niveau de financement public le plus important en Europe, la France est aujourd’hui un pays très accueillant pour les artistes étrangers.

Cependant, on constate que l’accueil de productions européennes dépend beaucoup de la personne à la tête de l’institution, puisqu’il n’y a pas de cahier des charges… Le bémol se situe également du point de vue du poids souvent trop fort des institutions en France, qui a tendance à assister les professionnels et à étouffer les autres initiatives.

Nous allons voir que la situation est différente en ce qui concerne la diffusion des spectacles français à l’étranger.

Pour citer ce mémoire (mémoire de master, thèse, PFE,...) :

Auteur·trice·s :
Sabrina PASQUIER
Sabrina PASQUIER
Université :
Université de Bretagne Occidentale  - UFR Lettres et sciences humaines
Année de soutenance :
Master 2 Management du spectacle vivant - Septembre 2006
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