Les manifestations du mysticisme dans Un enfant à tout prix

Les manifestations du mysticisme dans Un enfant à tout prix

II.2- Les manifestations du mysticisme dans l’œuvre

Ayant donné les raisons qui animent le couple plus haut, il sera question pour nous maintenant d’examiner leur cheminement sur cette voie qu’est le mysticisme. Dans le roman, nous voyons que le mysticisme se manifeste pour tomber enceinte, et pour la délivrance.

II.2.1- Tomber enceinte

Pour connaître la joie d’être un jour des parents, le couple n’hésite pas à consulter de nombreux guérisseurs, qui leur donnent des prescriptions, chacun selon son expertise. Xavier mentionne le fait qu’au préalable, ils sont allés chez des guérisseurs qui les ont arnaqués.

On nous dit aussi qu’il y avait un autre, un pygmée, qui avait aussi travaillé sur eux. Ces derniers avaient été aussi incompétents les uns comme les autres.

L’auteur cherche sans doute à nous montrer que le désespoir peut mener à accomplir des actes à l’aveuglette, sans toutefois évaluer dès le départ, si le chemin que nous empruntons est le bon.

Selon « L’action des guérisseurs traditionnels » (2006), article d’Itai Madamombe, « la médecine traditionnelle relève d’un système de pensées qui reste essentiel dans la vie de la plupart des Africains ». Il dit aussi des guérisseurs qu’ils sont, le plus souvent, le seul et unique ressort contre des maux qui ruinent la vie humaine.

6 https://www.un.org/africarenewal/fr/

Le résultat est que les africains ont le plus souvent confiance en ces guérisseurs et en leurs traitements, qu’en la médecine moderne, parce que pour l’africain, tout ce qui se produit a une explication.

C’est peut-être à cause de ce système de pensée que dans Un enfant à tout prix, l’auteur détail de fond en comble le traitement rituel que reçoit Victoire au bord de la rivière.

L’objectif de ce rituel est de purifier Victoire de tout ce qui l’empêche de concevoir et, en quelque sorte, préparer la venue imminente de leur enfant. On voit là que le guérisseur est sûr de son traitement, et que le couple aussi est prêt à prendre tous les risques nécessaires pour devenir parents.

L’auteur, quelque part, cherche à exposer le fait que les couples, et surtout les femmes, sont prêts à tout lorsqu’il s’agit d’enfanter, même si cela va à l’encontre de leurs croyances religieuses. En effet, Victoire est une fervente chrétienne, mais nous voyons qu’elle se livre corps et âme à ce rite.

II.2.2- La délivrance

La délivrance se définit comme la fin d’un mal, d’un tourment, d’où résulte une impression agréable. Il a pour synonyme soulagement. Dans notre texte, le désir de soulagement apparait après la naissance de Jonbé Pamphile, quand il est découvert que ce dernier est en fait un serpent déguisé.

Pour se débarrasser de l’enfant et être libre, un inconnu propose à Xavier d’abandonner l’enfant dans la forêt. Comment cet inconnu a-t-il fait pour savoir que leur enfant est un serpent, reste un mystère.

Nous pouvons toutefois supposer qu’il a des dons de voyance, puisqu’il dit : « …j’ai le don de lire, et je vois… La souffrance du serpent se lit sur votre visage…je vois aussi un serpent qui vous enserre… » (P.113).

La consigne est claire : Xavier devait déposer l’enfant dans une broussaille au bord de l’eau, dans une forêt, puis s’en aller en courant sans se retourner.

Dans « symbolisme de la forêt et des arbres dans le folklore », article de Judith Crews, il est dit que les arbres et la forêt ont une certaine mystification depuis l’antiquité.

Clarissa Pinkola dit : « Si tu ne vas pas dans les bois, jamais rien n’arrivera, jamais ta vie ne commencera. Va dans les bois, va ».

Nous apprenons aussi dans « le symbolisme de la forêt » que la forêt peut être synonyme d’oppression ou de libération.

Pour expliquer ces citations, on dira que c’est justement pour ces deux raisons que l’inconnu invite Xavier à se rendre dans la forêt : pour que sa vie prenne une tournure nouvelle dans cette forêt, qui est un lieu de libération.

7 https://www.fao.org/

8 Femmes qui courent avec les loups, 1992

9 Adrien Chœur, https://www-jepense-org

Autre instance de délivrance apparait quand le prêtre et les paroissiens effectuent le chemin de croix autour de la borne fontaine habitée par le serpent.

Durant cette séance, des prières sont faites, et, peu à peu, le serpent libère la fontaine : « Plus la prière était forte, plus elle semblait provoquer la montée en force d’une eau boueuse qui jaillissait du robinet… La force de leurs prières semblait augmenter la pression de l’eau noire et boueuse… » (P.149-150).

Au préalable, le serpent s’était immiscé dans le lit du curé : « [il trouva] un énorme serpent grisâtre lové dans sa couverture. [Il] porta la main au crucifix qui pendait toujours à son cou… [et] lentement et majestueusement, le serpent descendit du lit, puis il sortit de la chambre en frôlant la soutane du père Lesco. » (P.141) Cette scène pourrait être traduite comme un défi direct lancé à Dieu, avec comme intention de faire régner la loi du plus fort.

Pamphile a des blessures au dos, suite aux prières faites par les paroissiens autour de la borne fontaine. Il a ces plaies parce que son double, le serpent, est aspergé d’eau bénite dans la fontaine. Ceci nous montre que l’enfant est capable de se dédoubler, et d’être à deux endroits à la fois.

Toujours dans l’optique de la délivrance, le dénommé Su Fo Ngang s’engage à libérer la famille de Xavier de cet enfant serpent.

Pour ce faire « Le groupe se mit en marche en pleine nuit pour le cimetière… [Su Fo Ngang avait] autour de son cou… une amulette d’argent en forme de coquille d’escargot…il leur avait demandé de s’oindre les pieds et les mains avec un produit noir et gluant… » (P.156).

Afin de pousser le double animal à se dévoiler, « …Su Fo Ngang se mit [à chanter,] à pleurer en battant le tambourin et en exécutant une danse mystique » (P.158), après quoi « un monstrueux serpent » apparait.

Nous voyons dans cette scène que le mysticisme est à son comble parce que toutes les actions menées, que ce soit l’oignement des membres ou encore le chant, ont une connotation non dévoilée par l’auteur. Mais nous pouvons supposer que l’oignement sert à les blinder, et le chant sert à cajoler le serpent.

Le jujube, pour les africains en général et le peuple bamiléké en particulier, est, par essence, le symbole de la paix. Ceci explique pourquoi Su Fo Ngang donne un mélange à base de jus de jujube au couple et à l’enfant de boire.

Vu que c’est un fruit sacré, l’enfant quand il le prend, ne le supporte pas, et, regardant le feu « [dégage] une odeur animale…et…son visage prit progressivement une couleur effrayante… » (P.164)

II.3- Conséquences du mysticisme dans l’œuvre

II.3.1- Grossesse de Victoire

L’effet immédiat de ce choix est que Victoire tombe enfin enceinte : « Deux mois après, la nouvelle fut confirmée… Elle est effectivement enceinte ». Leur vie de couple semble voir un nouveau jour : « L’amour dans leur cœur avait transformé la maison en un havre de bonheur » (P.60).

Ces idées nous montrent que grâce à la grossesse de Victoire, le couple file le parfait amour, et ils se sentent de plus en plus considérés par leur entourage, car rappelons-nous, tout le monde les voyait différemment : ils étaient comme exclus.

Les manifestations du mysticisme dans Un enfant à tout prix

II.3.2- L’affrontement

On entend par affrontement l’action de défier. Nous retrouvons dans Un enfant à tout prix un instant d’affrontement entre Victoire et un serpent.

Victoire, mue par une curiosité excessive, s’aventure à toucher un énorme serpent que présente un marchand d’illusions aux passants faibles d’esprit : « …sa main droite effleura le corps de l’énorme serpent… L’animal se retourna d’un geste sec, leurs yeux se croisèrent en une fraction de seconde. Un ange passa » (P.63-64)

Nous considérons cet affrontement visuel comme une conséquence du mystique parce que nous ne pensons pas que le serpent l’ait fixé autant par hasard, vu qu’elle n’était pas la seule personne présente.

En effet, nous croyons que le traitement de Mot aurait laissé des traces senties par le serpent. Ceci parce que ledit traitement était un processus de « lavage » qui consistait à la mettre en contact avec les « serpents fertiles ».

Coïncidence ou pas, toujours est-il que cet échange de regards a bouleversé Victoire, malgré le fait qu’elle l’ait mis sur le compte de l’émotion.

II.3.3- Naissance de Pamphile

Cette décision d’user des voies mystiques a permis au couple de donner naissance à un garçon, qui malheureusement présente d’énormes déficiences. Ces anormalités montrent clairement qu’il y a un énorme problème en ce qui concerne le fond ou la provenance de cet enfant.

Nous pensons là au traitement de Mot, ou encore à la rencontre de Victoire avec le serpent. Quoi qu’il en soit, cet enfant handicapé serait le fruit de ces nombreuses procédures quelque point douteuses par lesquels le couple est passé.

On pense ceci parce qu’il est dit dans le texte que l’enfant ne supportait pas les prières faites par sa mère et les gens de l’église.

Étant donné que cet enfant n’est pas tout à fait ordinaire, les paragraphes qui suivent porteront sur les effets de son passage dans la vie du couple et de leur entourage.

Jonbé Pamphile est un enfant serpent, comme nous l’informe Mevom, la sœur d’un guérisseur chez qui le couple est allé traiter l’enfant, et le guérisseur lui-même : « C’est un serpent qui est entré chez vous.

Je ne sais pas comment ni pourquoi. Il ne sera jamais un enfant, c’est un serpent qui se cache dans la peau d’un enfant […] C’est un animal qui se nourrit de sang et de viande fraîche.

Je l’ai vu dans ses yeux. » (P.91) De ce passage on apprend que Mevom a le don de voyance, qui est un trait particulier dans l’univers mystique. Sans doute elle aurait aperçu un serpent dans l’enfant.

II.3.4- La peur

La peur est un sentiment d’angoisse éprouvé en présence ou à la pensée d’un danger réel ou supposé, d’une menace. (Dictionnaire Larousse). Ce mot est issu du latin pavor qui signifie l’effroi, l’épouvante.

La peur dans notre corpus se ressent à chaque fois qu’un individu croise le regard de Pamphile, « Cet enfant faisait peur » (P.82). Non seulement il est effrayant, mais il dispose d’un outil lui permettant de se défendre, sa salive.

Le texte dit que cette salive est « irritant comme de l’acide » (P.83). On voit là que l’enfant a des traits caractéristiques du serpent, qui emmène les gens être épouvantés par son seul regard.

Nous remarquons aussi que cet enfant est imposant et féroce, qui prouvent qu’il est bien loin de ce qu’on pourrait appeler un enfant ordinaire. Il est de ce fait maléfique. Ce serpent crée une psychose dans l’esprit des personnes qui croisent son chemin.

II.3.5- La mort

Une autre répercussion du mysticisme est que cet enfant mène à mort des hommes comme des animaux. La mort s’entend comme la cessation définitive de la vie d’un être vivant. Il est communément appelé le voyage sans retour. Dans le roman, Pamphile entraine à mort plusieurs, hommes comme animaux.

a) Mort des hommes

Sa première victime fut un chauffeur de taxi, qui trouva la mort dans une décharge d’ordures. C’est Pamphile, sous forme de serpent, qui en est responsable.

Une autre de ses victimes était un homme surnommé « Go help man », qui « fut retrouvé un matin sur le pas de sa porte, mort. Une plaie béante sur son visage déchiqueté. » (P.140)

B) Mort des animaux

Après que sa famille et lui se soient refugiés au village, Pamphile, pour assouvir sa faim démesurée, mange, toujours sous forme de serpent, une truie, des poussins.

Il orchestre ces morts pour satisfaire sa faim, suite au refus de son de continuer à gaver de viande un enfant qui refuse de guérir.

II.3.6- La délivrance

Suite au chemin de croix fait par les paroissiens autour de la borne fontaine, le serpent qui avait pris refuge à l’intérieur fut expulsé. Cette expulsion se fit grâce aux prières, et à l’eau bénite aspergé par le curé. Bernard Berger dans La Formidable Puissance de l’Eau Bénite (2009) dit de l’eau bénite qu’elle est purificatrice.

Cela dit, l’usage qu’en fait le curé est plus que judicieux dans cette circonstance, parce que son objectif est de chasser le serpent, tout en purifiant la fontaine de tout ce que ce dernier aurait pu laisser.

Au terme de ce chapitre, il apparait que le mystique dans Un enfant à tout prix sert d’échappatoire pour le couple, pour espérer atteindre ses objectifs (celui d’être parents). Ce chapitre a traité des différents facteurs qui ont, d’une manière ou d’une autre encouragé le couple à s’en remettre aux voies mystiques.

Ensuite nous avons vu comment se présentent les différentes pratiques ou méthodes employés dans l’accomplissement de ce souhait, puis nous avons analysés les conséquences de ce choix dans leur vie et de celle de leur entourage, proche comme éloigné. Dans le troisième chapitre, une analyse des intentions de l’auteur sera faite.

Pour citer ce mémoire (mémoire de master, thèse, PFE,...) :
La première page du mémoire (avec le fichier pdf) - Thème :
Le mysticisme dans un enfant à tout prix de Charles Soh
Auteur·trice·s :
GAMNYE SOUOP ELSA
GAMNYE SOUOP ELSA
Université :
Université de Buea
Année de soutenance :
Faculté des arts - Département de français - 13 juillet 2024
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