L’exportation de la microfinance en France insufflée par Nowak

  1. La microfinance, un défi d’adaptation au contexte local
  2. Clara Bécard
  3. La mise en place de la microfinance: Bangladesh, France
  4. La naissance de la microfinance au Bangladesh
  5. L’exportation de la microfinance en France insufflée par Nowak
  6. Les facteurs économiques et financiers : France et Bangladesh
  7. Les facteurs politiques et réglementaires: France et Bangladesh
  8. France et Bangladesh : facteurs politiques et réglementaires
  9. La microfinance au Bangladesh, un modèle mouvant
  10. Etude d’impact de la microfinance au Bangladesh
  11. La France et la microfinance, un élève qui a trouvé ses marques
  12. La France : étude d’impact de la microfinance
  13. La microfinance peut encore connaître des améliorations

L’exportation de la microfinance en France insufflée par Nowak

C. L’exportation de la microfinance en France insufflée par Maria Nowak

1) Une initiative directement inspirée de l’expérience bangladaise

Au moment où la microfinance se développe progressivement au Bangladesh dans les années 1980, Maria Nowak travaille à l’Agence Française de Développement. Elle a dans ce contexte l’occasion de se rendre dans le pays pour observer l’application de ce nouveau secteur. Comme Mme Nowak le dit elle-même à l’occasion de notre entretien :

J’ai rencontré Muhammad Yunus dans les années 1980, à l’époque où j’étais directrice d’études à l’AFD. La microfinance m’est d’emblée apparue comme une idée simple et évidente, qu’il était absurde de ne pas mettre en place. ”56

56 Entretien avec Maria Nowak, fondatrice et ancienne présidente de l’Adie, 13/01/2021

Rapidement, elle travaille à l’introduction de la microfinance en Afrique subsaharienne dans le cadre de l’AFD en partenariat avec la Grameen Bank. L’opération est un succès dans plusieurs pays malgré le scepticisme des gouvernements et des banques traditionnelles à l’international.

“C’est ainsi que je me suis intéressée à son introduction en France, où la microfinance n’apparaissait comme une nécessité pour personne : on considérait que le crédit était accessible pour tous, et qu’il y avait suffisamment d’aides sociales. ”

Maria Nowak

Cependant, face à l’importance du chômage et à la détresse des victimes de l’exclusion sociale dans le pays, Mme Nowak décide d’aller à l’encontre de ce présupposé.

Elle déplore le peu de reconnaissance de l’entrepreneuriat et les difficultés rencontrées pour s’engager dans cette voie. C’est ainsi qu’elle décide de lancer sa propre initiative.

2) L’aventure de l’Adie

a. Porter soi-même ses convictions

Le projet de Mme Nowak débute en décembre 1988 sous la forme d’une petite association qui fait office d’intermédiaire entre les banques et les bénéficiaires. C’est une initiative personnelle et bénévole qu’elle mène avec deux collègues.

Nous sommes partis vraiment de rien, avec seulement 30 prêts la première année, grâce à l’appui des banques et d’institutions à caractère social. ”57

A l’époque, la loi bancaire n’autorise les associations à prêter que sur leurs fonds propres et à leurs membres. La marge de manœuvre de l’Adie est donc très limitée.

C’est grâce à un accord avec la Banque de France que l’Adie a pu gagner en crédibilité et signer progressivement des accords avec d’autres banques : plusieurs branches du Crédit Mutuel d’abord, puis des coopératives telles que le Crédit Coopératif et les Banques populaires, et enfin certaines banques commerciales.

Dès ses débuts et encore aujourd’hui, l’Adie se fixe trois objectifs qu’elle respecte scrupuleusement :

  • Financer les populations vulnérables exclues des procédures classiques : “Nous finançons tout type d’activité professionnelle jusqu’à 10 000€”,
  • Les accompagner pour les aider à développer leur propre emploi : “Nos spécialistes apportent un suivi personnalisé et gratuit pour chaque projet”,
  • Faire évoluer les mentalités et les réglementations pour mettre en avant l’entrepreneuriat comme voie d’intégration professionnelle : “Nous luttons contre les freins et les stéréotypes, pour que toute personne qui le souhaite puisse devenir entrepreneur”. 58

Les activités de microfinance en France se répartissent en deux activités principales. D’une part, le microcrédit professionnel, créé dès 1992, a pour but de financer la création d’activités génératrices de revenus.

Microfinance, Microcrédit, pré-défaillance et credit scoring

Face à la complexité du marché du travail français, les associations de microfinance sont autorisées à partir de 2008 à distribuer des microcrédits personnels, avec pour objectif le financement des conditions de retour à l’emploi (achat d’une voiture ou de matériel, formation, etc. ).

57 Entretien avec Maria Nowak, fondatrice et ancienne présidente de l’Adie, 13/01/2021

58 Adie. Association Adie – Notre Mission. https://www. adie. org/notre-mission/

La microfinance en France se distingue également du Bangladesh en termes d’objectif : elle ne vise pas à se substituer au système financier classique, mais à soutenir financièrement et accompagner les personnes exclues de ce système pour qu’elles puissent le réintégrer.

Les bénéficiaires ont donc vocation à obtenir des crédits bancaires traditionnels.

b. Une expansion efficace

L’activité se développe rapidement, notamment à partir de 1999, avec une croissance moyenne de 10% depuis. Cette dynamique est rendue possible par plusieurs facteurs essentiels.

Tout d’abord, la personnalité charismatique de Maria Nowak. Grâce à ses qualités de leader et à ses capacités de conviction, elle réussit à faire évoluer les mentalités et à mettre de son côté des organisations influentes. Elle parvient à porter une idée nouvelle face à laquelle tous étaient sceptiques, et ce de manière efficace.

Un autre facteur important, auquel elle a contribué, est la création d’alliances stratégiques. L’activité de l’Adie s’appuie sur les organismes gouvernementaux existants, sur des ONG et sur le secteur privé.

Le caractère rapide et simplifié de ses procédures est également utile à sa croissance. Les potentiels emprunteurs peuvent contacter simplement et sans frais l’association par téléphone, et l’appel est suivi d’un processus rapide d’approbation et de transfert du crédit.

Enfin, la loi sur les nouvelles régulations économiques de 2001, qui donne aux associations de microcrédit l’autorisation de prêter elles-mêmes, permet à l’Adie d’accélérer son développement.

En 2018, l’Adie atteint 23 449 personnes financées, pour un encours de crédit de 148,7 millions d’euros, avec une croissance annuelle de 13,5 %. Cela correspond sur l’année à la création de 13 143 emplois. L’Adie s’appuie alors sur 533 salariés et 1 400 bénévoles59.

59 L’AGEFI. L’Adie cherche des relais auprès des banques – Actualités Banque & Assurance. (2019, 17 octobre).

3) Une association qui s’inscrit dans un écosystème

Le modèle français du microcrédit se caractérise par l’intervention coordonnée de nombreux acteurs publics, associatifs et bancaires.

D’une part, on trouve un certain nombre de différentes catégories d’organisations qui peuvent pratiquer des microcrédits bancaires. D’autre part, sont présentes les organisations, indispensables, qui les appuient dans leurs activités dans ce contexte complexe.

Certaines existaient déjà avant que l’Adie ne soit créée et ont été en partie actrices de son développement, d’autres apparaissent plus tard, à mesure que le secteur gagne en ampleur et en crédibilité.

a. Les organisations préexistantes

La seconde moitié des années 1980 représente le début de la structuration du secteur de la microfinance en France. Pour permettre aux entrepreneurs souhaitant obtenir des crédits bancaires de remplir les conditions fixées par les banques, on voit apparaître :

– En 1985, le réseau France Initiative, aujourd’hui appelé réseau Initiative France. Il agit comme levier pour fournir des fonds grâce à des prêts d’honneur (sans intérêts et sans garantie) pour des projets de création ou de reprise d’entreprise, avec un accompagnement tout au long du projet.

– En 1988, France Active, qui aide les emprunteurs pour leurs demandes de crédits auprès des banques et en garantit une partie des risques.

– En 1986, le Réseau Entreprendre, qui propose un transfert de savoir-faire entre les chefs d’entreprises.

b. Les organisations apparues ensuite

De nouveaux organismes voient le jour pour soutenir l’activité de microfinance ou en devenir les pourvoyeurs :

– En 2005, le Fonds de Cohésion Social est créé. Il joue le rôle de garant auprès des banques et des IMF pour 50% du montant des microcrédits professionnels et personnels. Ces derniers voient le jour au moment de sa création.

– En 1998 et en 2005 respectivement, la Caisse Sociale de Développement Local de Bordeaux (liée au Crédit Municipal) et Créa-Sol (sous l’égide de la la Caisse d’Epargne) apparaissent, deux nouvelles IMF.

De plus, Initiative France et France Active commencent également à proposer des microcrédits, ce qui donne aujourd’hui un total de cinq IMF qui opèrent sur le territoire français.

Celles-ci s’adressent à des publics différents, avec des prêts de montants distincts : en moyenne de 4 000 € pour l’Adie contre 15 000 € pour Initiative France ou France Active. Cela permet une complémentarité entre les organismes.

S’y ajoutent les établissements de crédit, notamment les banques mutualistes (Caisses d’épargne, Crédit Coopératif, Crédit Agricole, Banque Postale) qui ont intégré les microcrédits à leur activité traditionnelle de crédit.

Certains de ces établissements s’inspirent des activités de microfinance pour créer des services similaires, à l’image du prêt sur gage du Crédit Municipal de Paris, qui s’apparente à un microcrédit personnel.

c. L’accompagnement

En France, l’accompagnement est obligatoire pour contracter un microcrédit. Il est soit pratiqué par l’organisme prêteur lui-même, soit par une organisation externe. Les établissements de crédit notamment sont des “financeurs exclusifs”.

Parmi les organisations externes qui ne prêtent pas mais accompagnent, on peut citer les BGE (anciennement appelées Boutiques de Gestion), les chambres de commerce et les chambres de métier.

Les IMF et le Réseau Entreprendre assurent à la fois le prêt de la somme, une partie du risque financier et l’accompagnement. Nous rentrerons plus avant dans le détail de ce service en France dans une prochaine partie (partie III. B. 2. c).

4) L’influence de la France à l’international

Au départ élève du Bangladesh, la France devient à son tour un modèle à l’international, notamment au travers de son institution pionnière et majeure, l’Adie.

En 2003, l’Adie fonde, avec le soutien des institutions de microfinance NEF (Grande Bretagne) et evers&jung (Allemagne) le Réseau Européen de la Microfinance (EMN). Son objectif est de promouvoir la microfinance auprès des législateurs en Europe et de soutenir l’activité des IMF.

Le Réseau est initialement opéré depuis la France, avant d’être transféré vers Bruxelles en 2012.

De plus, l’Adie propose des missions de conseil et d’assistance technique à travers le monde (actuellement en Espagne, Libye et dans les Comores) et a contribué à la création de 5 nouvelles IMF à l’international : KRK au Kosovo, MicroStart en Belgique, Taysir en Tunisie, AFI en Grèce, et MicroLux au Luxembourg60.

60 Adie. Association Adie – notre action à l’international. https://www.adie.org/notre-action-a-l-international/

Maria Nowak elle-même contribue aux réflexions sur la microfinance jusqu’à la publication de son dernier Livre Blanc (European Microcredit Whitepaper) en 2019, pour lequel elle représente l’Adie. Après celui-ci, elle se retire complètement de son activité professionnelle.

En conclusion, le Bangladesh et la France ont trouvé dans la microfinance un moyen de répondre aux problématiques de pauvreté sur leur territoire.

Pour le Bangladesh, l’accès à de petites sommes est un service essentiel pour la majorité de la population, permettant de faire vivre des activités de subsistance.

En France, les microcrédits permettent de lutter contre un chômage de longue durée endémique, en offrant une issue aux personnes souffrant de l’exclusion sociale, la voie de l’entreprenariat.

La croissance rapide de l’activité et sa capacité à influencer les réglementations sont le fruit de stratégies efficaces portées par des personnalités charismatiques. Cependant, nous savons que le Bangladesh et la France sont deux pays que tout sépare.

Comment peut-on donc expliquer qu’un même mécanisme ait été efficace pour chacun d’eux ?

Pour y parvenir, nous devons rentrer dans le détail du contexte local de ces pays.

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Clara Bécard
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