La microfinance au Bangladesh, un modèle mouvant

  1. La microfinance, un défi d’adaptation au contexte local
  2. Clara Bécard
  3. La mise en place de la microfinance: Bangladesh, France
  4. La naissance de la microfinance au Bangladesh
  5. L’exportation de la microfinance en France insufflée par Nowak
  6. Les facteurs économiques et financiers : France et Bangladesh
  7. Les facteurs politiques et réglementaires: France et Bangladesh
  8. France et Bangladesh : facteurs politiques et réglementaires
  9. La microfinance au Bangladesh, un modèle mouvant
  10. Etude d’impact de la microfinance au Bangladesh
  11. La France et la microfinance, un élève qui a trouvé ses marques
  12. La France : étude d’impact de la microfinance
  13. La microfinance peut encore connaître des améliorations

La microfinance au Bangladesh, un modèle mouvant

III. Se réinventer pour assurer l’efficacité de la microfinance : bonnes pratiques et mesures d’impact

Le défi d’adaptation de la microfinance au contexte local comporte plusieurs dimensions. Il demande d’une part de chercher à maximiser son efficacité dans un environnement et avec des objectifs donnés.

Simultanément, le secteur doit s’ajuster en fonction des changements de paradigme et de réglementations, tout en agissant pour influencer ces évolutions.

Depuis l’apparition de la microfinance, ses activités sont suivies de près par la recherche et les évaluations d’impact. Celles-ci nous révèlent que le secteur au Bangladesh et en France est plus performant que chez leurs homologues, mais qu’il n’a pas pour autant achevé sa phase de maturation dans ces deux pays.

Dans cette partie, nous analysons les spécificités de la microfinance et leur impact de façon parallèle pour le Bangladesh et la France, afin de discerner des pratiques efficaces.

A. Le Bangladesh, un modèle mouvant

1) S’adapter à la situation économique et financière

a. Type de structure et sources de financement

* Le choix du type d’organisation

Bien qu’il existe une multitude de possibilités de structure et d’organisation interne des IMF au Bangladesh, il en ressort deux grandes catégories : les banques et les ONG.

La majorité des IMF, notamment parmi les plus importantes, sont des ONG.

Avec ce statut, elles ne peuvent collecter de dépôts mais ont un accès privilégié aux financements externes internationaux, ce qui atténue leurs besoins en termes d’autonomie financière.

Les ONG sont également indépendantes de tout contrôle gouvernemental, leur permettant ainsi d’exporter facilement leurs opérations à l’étranger, comme le font très largement l’ASA ou BRAC.

Certaines, dont la Grameen Bank est le principal exemple, optent pour le statut de banque. En effet, au moment de sa création, la Grameen vient combler un vide, laissé par les banques traditionnelles qui refusent de prêter elles-mêmes aux populations pauvres. Les besoins sont alors massifs.

Le statut de banque permet à la Grameen de recevoir des dépôts, qui apportent un service supplémentaire à ses membres et une source de financement pour ses investissements. Il autorise également la Grameen à faire des profits.

Ces facteurs lui permettent d’atteindre une viabilité économique qui est au cœur de sa croissance rapide. De surcroit, contrairement à une ONG, le statut de banque lui permet de mettre en place une structure qui appartient majoritairement à ses membres. Ce choix est donc aussi initialement celui de la responsabilisation sociale et de l’indépendance.

Cette forme juridique pousse également les clients, qui sont également actionnaires, à être davantage impliqués et concernés par le bon fonctionnement de la banque.

Cependant, comme nous l’avons vu, la participation du gouvernement dans le capital et ses capacités de contrôle sont grandissantes. Le statut de la Grameen Bank la rend donc également vulnérable aux appétits politiques.

* Les sources de financement

La composition du financement des IMF a évolué avec le temps, à mesure qu’elles ont gagné en maturité et ont amélioré leur stratégie en optimisant l’utilisation de leurs ressources.

Durant leur phase d’expansion dans les années 1990, elles sont largement soutenues par des organismes issus de ce qu’on appelle alors communément les pays développés (Ford Foundation, Oxfam, Aga Khan Foundation). Ces organismes fournissent des dons ou des prêts à taux très faibles.

Progressivement, les IMF s’appuient davantage sur des emprunts auprès du PKSF et de banques commerciales, sur l’épargne de leurs clients et sur les revenus de leurs taux d’intérêt.

En 2014, les financements internes représentaient 55% du budget des IMF au Bangladesh107. Comme nous l’avons vu, la pratique de taux élevés est acceptée dans le pays de par sa contribution à la viabilité économique et à son rôle pour former une alternative aux taux exubérants des usuriers.

Récemment, la Grameen Bank a également commencé à se financer grâce à des obligations subventionnées par la Bangladesh Bank.

Source des financements des IMF au Bangladesh entre 1996 et 2002

Source : Zaman, H. The Scaling-Up of Microfinance in Bangladesh : Determinants, Impact, and Lessons. (2004).

b. Services financiers proposés

Le modèle de microfinance au Bangladesh inclut aujourd’hui trois services essentiels de la finance : le crédit, l’épargne et l’assurance.

Les microcrédits sont d’abord pourvus sous une forme standardisée : au sein de chaque IMF, ils suivent les mêmes procédures et ont les mêmes caractéristiques, notamment en termes de calendrier de remboursement et de limite de montant. Les remboursements sont généralement effectués une fois par semaine et les crédits ont une durée d’un an.

Cette uniformité simplifie les procédures et permet aux employés de maîtriser rigoureusement le produit, favorisant ainsi l’expansion rapide du secteur. Le réseau peut s’étendre efficacement tout en maintenant des coûts bas. Puis, dans les années 2000 et surtout les années 2010, l’offre se diversifie progressivement.

En réponse aux retours des clients, qui sont suivis de près par les IMF, les microcrédits gagnent en flexibilité pour s’adapter aux situations et aux besoins. Il faut notamment proposer de faibles montants pour répondre à l’extrême pauvreté.

Parmi les innovations, on peut citer la démarche de BRAC pour proposer des microcrédits non pas aux individus mais aux petites entreprises.

Impact de la microfinance sur les micro-entrepreneurs

Par ailleurs, certains clients optent pour un compte courant remplaçant les remboursements physiques réguliers. C’est également à cette période que l’on voit apparaître les services d’accompagnement, bien qu’ils restent beaucoup moins répandus qu’en France : programme d’alphabétisation, support marketing, formations diverses, etc.

En 2014, seuls 2% des emprunteurs de microcrédits bangladais recevaient un accompagnement, et celui-ci portait dans 25% des cas sur l’élevage.

La micro-épargne se généralise progressivement, bien que proposée dès les débuts de la microfinance au Bangladesh. Elle est préconisée par les IMF pour réduire le risque de défaut des clients, les rendre plus résilients aux aléas et leur permettre d’investir pour développer leur activité économique.

La Grameen Bank impose rapidement l’épargne hebdomadaire comme condition pour l’obtention d’un microcrédit.

Cette obligation sera assouplie après les inondations de 1988 et 1998, pour laisser plus de marge de manœuvre aux bénéficiaires. L’épargne permet également aux IMF de gagner fortement en indépendance financière : comme le montre le tableau précédent, sa participation dans le bilan total augmente.

En 2014, l’épargne des emprunteurs représentait 55% de l’encours total des prêts108.

Le développement des micro-assurances vient combler le retard du secteur dans le pays. Le premier produit de micro-assurance apparaît en 1988 sous l’initiative de Delta Life Insurer. Progressivement, les IMF vont développer cette offre elles-mêmes.

Les micro-assurances s’appliquent notamment au secteur agricole (assurance des semences et du bétail), qui comprend, comme nous l’avons vu, l’essentiel des activités des bénéficiaires du microcrédit, et dont les revenus sont particulièrement volatiles.

Enfin, certains services financiers sont proposés dans le cadre de programmes spécifiques pour répondre à des situations particulières. Beaucoup d’IMF proposent par exemple des micro- crédits saisonniers qui s’adaptent à la saisonnalité des plantations.

Par ailleurs, BRAC a introduit en 2002 un programme à destination des femmes très pauvres (the Ultra-Poor Graduation Program), qui propose une aide financière et une formation préalables au versement d’un microcrédit109.

On peut également citer l’exemple du Struggling Members Program lancé par la Grameen Bank en 2002, qui permet aux personnes en état de mendicité d’obtenir des prêts de seulement 9$, au calendrier de remboursements flexible, sans garantie ni intérêt.

L’objectif est de permettre à ces personnes de développer une activité de vendeur itinérant de produits de base. En 2019, le programme avait sorti 9 031 bénéficiaires de la mendicité110.

107, 108 Raihan, S. , Osmani, S. R. , & Khalily, M. A. B. The macro impact of microfinance in Bangladesh : A CGE analysis. (2017).

109 Khandker, S. R. , Khalily, M. A. B. , & Samad, H. A. Mitigating Seasonal Hunger with Microfinance in Bangladesh : How Does a Flexible Programme Compare with the Regular Ones? World Bank. (2015).

110 Grameen Bank, Rapport annuel 2019.

Ainsi, le développement des produits financiers des IMF au Bangladesh se base d’abord sur une offre de microcrédit standard et facilement reproductible, avant de s’étoffer progressivement pour répondre aux besoins multiples de la population.

2) S’adapter à la situation politique et réglementaire

a. L’organisation du secteur : un marché concurrentiel

Les IMF sont des organismes indépendants entre eux et dont l’activité constitue une part importante des revenus. De ce fait, elles entrent en concurrence pour s’affirmer sur le marché et attirer les clients.

Comme dans tout marché concurrentiel, cela demande aux institutions d’élaborer des avantages comparatifs.

C’est notamment le cas pour les trois plus grandes IMF, qui sont présentes dans tout le pays et entre lesquelles la concurrence est rude. Comme nous l’avons vu précédemment, la BRAC a choisi de miser sur les services complémentaires, tandis que l’ASA se targue de micro-crédits performants et à bas coûts, et que la Grameen se concentre sur les plus défavorisés.

Les différents programmes spécifiques (Ultra-Poor Graduation Program, Struggling Members Program) sont également des éléments de différenciation.

Cependant, cette situation de concurrence acharnée entraîne des dérives. Dans la série d’entretiens menée sur le terrain, organisée par la CGAP que nous avons déjà mentionnée, les bénéficiaires rapportent des pratiques agressives d’acquisition de clients : porte à porte, récolte d’informations sur les proches. A cela s’ajoute la pression pour contracter des sommes plus importantes.

Aucune des plus grandes IMF n’échappent à ces allégations. Cela débouche pour beaucoup de clients sur des situations d’endettement auprès de plusieurs institutions simultanément, bien qu’officiellement cela soit interdit par chacune d’entre elles.

Dans certaines régions du pays, la majorité de la population possède des emprunts auprès d’au moins deux IMF, souvent parmi les trois plus importantes111.

111 Sinha, S. K. & Rutherford, S. Household Interviews in Bangladesh, 2013. CGAP Focus Note 87 « A Microcredit Crisis Averted : The Case of Bangladesh ». CGAP. (2013).

Par conséquent, des progrès sont encore à faire dans la régulation du marché pour améliorer l’information des IMF sur les demandeurs et dans l’homogénéisation et le contrôle des pratiques des branches des réseaux de microfinance.

b. Assurer le remboursement des prêts

* Un ensemble de pratiques pour assurer la viabilité de l’activité

L’efficacité de la microfinance au Bangladesh efface parfois des esprits la réalité du risque très élevé avec lequel elle doit composer. Celle-ci s’adresse à un public fragile financièrement, dont les revenus sont sensibles aux aléas, et qui ne peut généralement pas assurer de garanties financières.

De plus, du fait du manque de moyens et du caractère informel des activités des clients, les IMF ont très peu d’informations sur eux et sur la manière dont les sommes prêtées sont utilisées.

A cela s’ajoute la difficulté de faire pression sur le plan légal, du fait du coût des procédures en comparaison de la somme des crédits ainsi que du manque d’efficacité du système. Il est donc important de mettre en place des pratiques qui encouragent et favorisent le remboursement pour éviter un taux de défaut qui serait dommageable pour l’activité économique des IMF.

Une des pratiques d’incitation consiste à conditionner la contractualisation de crédits supplémentaires et de montants plus importants au remboursement des sommes empruntées.

Les clients récents ne peuvent initialement qu’emprunter de petits montants, et à mesure que leur historique de remboursements se confirme, les sommes peuvent augmenter. Une absence de paiement peut entraîner l’interdiction d’emprunter à nouveau.

C’est une technique notamment associée à la Grameen Bank, chez laquelle les microcrédits initiaux ne peuvent excéder 100$.

Les IMF ont également beaucoup recours à la pression psychologique. La série d’interviews de villageois en milieu rural organisée par la CGAP nous apprend que la plupart des emprunteurs ont déjà été témoins ou ont fait l’expérience de ces pressions.

Il s’agit notamment d’agents d’institutions de microfinance qui se présentent physiquement au domicile des clients lorsque les remboursements ont quelques jours de retard. Lors de la première visite, il n’y a en général qu’un seul employé.

Si celle-ci ne se solde pas par un paiement, une deuxième visite avec plusieurs mandataires, tard le soir, peut avoir lieu.

Les agents peuvent refuser de partir tant qu’ils n’ont pas reçu la somme. Dans certains cas, ces pressions s’accompagnent de violences verbales. Notons cependant que ces pratiques sont très variables en fonction des localisations géographiques, du fait de l’indépendance des branches.

Comme nous l’avons vu, l’activité s’est développée grâce aux franchises, et les contrôles des pratiques sur le terrain pour éviter les dérives sont difficiles.

* Le “group lending”

Un mécanisme de garantie très répandu est celui de la constitution de petits groupes d’emprunteurs, communément appelé “group lending”. Cette pratique est utilisée depuis les premières expériences de M. Yunus dans le village de Jobra.

Concrètement, elle instaure une responsabilité conjointe, en responsabilisant tous les membres d’un groupe sur le remboursement de l’emprunt de chacun. Au début des années 1980, la recherche en microfinance, notamment menée par les ONG, pratique différentes expériences pour déterminer l’efficacité des crédits selon qu’ils utilisent le “group lending” ou gardent leur caractère individuel.

Les résultats en faveur du regroupement aboutissent à une généralisation très vaste de cette pratique à partir de la fin de la décennie.

Aujourd’hui, elle est pratiquée par beaucoup d’IMF, et a évolué pour prendre une forme caractéristique pour les bénéficiaires de la Grameen. Dans cette institution, l’appartenance à un groupe de crédit et le suivi des règles qui lui sont appliquées est obligatoire pour pouvoir emprunter.

En pratique, les clients de la Grameen sont organisés par groupes de quatre ou cinq personnes, généralement constitués par eux-mêmes.

Ces groupes ont l’obligation de se rassembler régulièrement pour contrôler la situation de leurs emprunts respectifs. La possibilité d’obtenir des crédits supplémentaires est maintenue tant que l’ensemble des individus remboursent leurs prêts. Si l’un d’eux fait défaut, tous les membres du groupe sont pénalisés.

Cette responsabilité sociale est encore étendue avec l’ajout d’un échelon supérieur. Les groupes sont organisés par huit pour effectuer leurs remboursements simultanément lors de rassemblements publics.

De cette manière, les défauts de paiement sont exposés à l’ensemble de la communauté.

L’impact de cette pratique est une pression mutuelle entre les membres du groupe et une responsabilisation des individus qui encouragent sensiblement le remboursement. Elle permet également de pallier l’asymétrie de l’information entre les prêteurs et les emprunteurs en créant un échelon intermédiaire, que constituent les autres membres.

De plus, le regroupement des crédits permet de diminuer les frais de gestion, en gérant plusieurs emprunts simultanément et en délégant aux membres certaines responsabilités administratives, notamment le suivi des remboursements.

Cependant, avec le temps, des agents mieux formés, un suivi plus rigoureux et l’utilisation de la technologie, un retour à la responsabilité individuelle s’opère. Les IMF proposent de plus en plus à leurs clients de contracter des microcrédits indépendants112.

Nous nous pencherons plus avant dans la partie suivante sur la relation à double sens entre le contexte de proximité sociale de la vie rurale au Bangladesh et les pratiques de “group lending” (partie III. A. 3. b).

c. Les services complémentaires proposés

Dans une optique de lutte contre la pauvreté et d’amélioration des conditions de vie, le secteur de la microfinance entreprend de proposer des services complémentaires à ses bénéficiaires pour pallier les lacunes de la politique nationale.

Les secteurs de la santé et de l’éducation forment la majorité de ces offres. Chaque IMF a développé des pratiques qui lui sont propres.

En ce qui concerne la santé, la plupart des IMF proposent des micro-assurances vie, avec une compensation pour la famille et la suppression des dettes des bénéficiaires en cas de décès. En la matière, l’activité de la Grameen Bank repose principalement sur des micro-assurances santé, qu’elle vend sous forme de cartes.

Les acheteurs peuvent les utiliser pour avoir accès à des soins curatifs, incluant la santé materno-infantile.

En tant qu’ONG, BRAC a pu encore bien davantage développer son offre dans le domaine, et ce depuis 1991. Elle propose des services de soins à très bas coûts grâce à un réseau de soignants communautaires. Son activité comprend aussi la prévention des maladies infectieuses et la sensibilisation de la population aux bonnes pratiques d’hygiène.

D’abord généraliste, elle développe ensuite des programmes spécialisés pour la tuberculose, la malaria, les soins oculaires ou encore la nutrition infantile113.

En 2016, le Docteur M. M. M. Bhuiya mène une étude sur des bénéficiaires de trois des plus importantes IMF (la Grameen Bank, BRAC et DISA) qui consiste en des questionnaires sur les services qu’ils reçoivent de la part de ces institutions, entre autres en matière de santé. Il en résulte que 43% des clients interrogés bénéficient de services de santé proposés par les IMF et considèrent leurs résultats comme positifs.

La plupart des participants rapportent également que les bonnes pratiques de santé et les soins infantiles sont discutés lors des réunions avec les employés des institutions114.

112 Independant Evaluation Group. (2015). Microfinance : A Critical Litterature Survey. World Bank.

113 Zaman, H. The Scaling-Up of Microfinance in Bangladesh : Determinants, Impact, and Lessons. (2004).

Pour ce qui est de l’éducation, les services offerts sont également très différents en fonction des IMF. Dans le cas de la Grameen Bank, il s’agit de bourses proposées aux enfants des membres qui surperforment dans leurs études, ainsi que de prêts pour ceux qui ont atteint le cycle tertiaire.

En 2019, 53 000 étudiants bénéficiaient de ces prêts115. BRAC a quant à elle lancé le BRAC Education Program en 1985.

L’institution a fait le choix de créer un réseau d’écoles primaires international qui forme aujourd’hui le plus large système d’éducation privé et laïque au monde, regroupant 900 000 élèves dans six pays. Elle se base dans des zones où l’éducation nationale fait défaut.

Au Bangladesh, BRAC propose en plus de cet enseignement primaire une préparation à l’entrée à l’école, un suivi privilégié des adolescents des communautés vulnérables, et des centres proposant des formations et mettant à disposition du matériel informatique116.

d. Se donner les moyens d’agir

Comme nous l’avons vu, la microfinance s’est développée dans un contexte d’Etat faible et d’environnement réglementaire principalement basé sur le laisser faire. Elle résulte des actions de lutte contre la pauvreté impulsées par la société civile au travers des ONG et de la recherche universitaire.

Cependant, sans intervention de l’Etat, les activités de microfinance manquent de moyens et leur activité n’est pas régulée. Le soutien gouvernemental que les acteurs de la microfinance parviennent finalement à obtenir à partir de 1990 est crucial pour la croissance du secteur.

Face à l’importance gagnée par la microfinance à force d’efforts, l’Etat bangladais crée en 1990 le PKSF, une fondation qui fournit un instrument financier. Puis, la MRA, apparue en 2006, structure le secteur en accréditant les IMF.

Pour autant, malgré les efforts des acteurs de la microfinance pour influencer les décisions du pays, les dysfonctionnements politiques du Bangladesh sont un frein au progrès de la réglementation. L’exemple le plus symbolique est la destitution de M. Yunus en 2011 et le Grameen Bank Act de 2013 qui étend l’autorité du gouvernement sur la Grameen Bank, institution dont la popularité fait de l’ombre aux pouvoirs publics.

A cela s’ajoutent les lacunes considérables en termes d’infrastructures et de fichiers nationaux pour centraliser les données sur les emprunteurs.

_114 Bhuiya, M. M. M. IMPACT OF MICROFINANCE ON HEALTH, EDUCATION AND INCOME OF RURAL HOUSEHOLDS : EVIDENCE FROM BANGLADESH. (2016).

115 Grameen Bank, Rapport annuel 2019.

116 Hanemann, U. BRAC Education Programme, Bangladesh. Unesco Institute of lifelong Learning. (2019, 11 décembre). _

L’exemple du Bangladesh est ainsi révélateur de l’importance de la participation et de la stabilité de l’Etat pour le développement du secteur de la microfinance.

3) S’adapter à la situation socio-culturelle

a. Pallier aux discriminations

Parce que les femmes sont particulièrement vulnérables à la fois sur le plan économique et sur le plan social au Bangladesh, elles sont la cible prioritaire de la microfinance. La réduction des inégalités entre les sexes et le gain d’autonomie des femmes font partie des objectifs principaux du secteur dans le pays.

Ainsi, elles représentent 97% des clients de la Grameen Bank117. Le principe repose sur plusieurs phénomènes.

D’une part, le fait de gérer soi-même une activité économique engendrant des revenus stables, de posséder un compte bancaire, et de respecter un calendrier de remboursements permet de renforcer l’estime de soi des femmes qui contractent des microcrédits.

De plus, ces réalisations, ainsi que le gain de compétences financières et managériales, sont reconnus par leurs proches et leur communauté, et leurs permettent de faire évoluer leur statut social et au sein du foyer.

Une autre raison qui pousse les institutions de microfinance à prêter aux femmes est que les prêts qui leurs sont attribués ont non seulement des taux de défaut plus faibles, mais ont également un impact positif plus important sur le reste du ménage.

L’étude de B. D’Espallier, I. Guérin et R. Mersland qui évalue 350 IMF dans 70 pays conclut que les IMF qui ont une part plus importante de femmes dans leurs clients possèdent un portefeuille de crédits moins risqué et opèrent moins d’annulations de dettes118.

D’autre part, M. Yunus est souvent amené lors de ses nombreuses conférences à insister sur son expérience qui lui a appris que la priorité des femmes dans l’utilisation de leur budget est d’investir dans leurs enfants, tandis que les hommes ont davantage tendance à conserver ces sommes.

117 Khan, S. T. Microfinance and Women empowerment : A Brief Review of Literature. (2020).

118 D’Espallier, B. , Guérin, I. , & Mersland, R. Women and Repayment in Microfinance : A Global Analysis. (2010).

b. L’aspect social de la pratique du “group lending”

Le contexte des sociétés rurales au Bangladesh est en grande partie responsable de l’efficacité des pratiques de groupes de crédit dans le pays.

Les villages ont la caractéristique d’être relativement isolés, de petite taille, et de voir leurs ressources partagées entre leurs habitants. Par conséquent, une approche commune prévaut sur l’approche individuelle.

Les membres d’une même communauté se connaissent depuis toujours et partagent des liens forts. Au Bangladesh en particulier, ils ont les mêmes coutumes et systèmes de croyances.

Cette proximité sociale et cette confiance mutuelle permet aux individus qui composent un groupe de crédit de collaborer efficacement, avec un risque de frictions réduit.

Réciproquement, le fait de partager une responsabilité commune rapprochent les individus d’une communauté. En 2008, A. Cassar et B. Wydick mènent une expérience en laboratoire dans cinq pays à faibles revenus sur le lien entre capital social et remboursement de prêts.

Leurs résultats montrent que le taux de remboursement augmente avec le niveau de confiance des membres d’un groupe entre eux et leur homogénéité culturelle.

Ils sont également témoins d’une relation inverse: lorsque les individus ont déjà fait l’expérience d’un crédit groupé fructueux, ils sont plus susceptibles ultérieurement de prendre des décisions qui contribuent au bon fonctionnement du groupe119.

c. La digitalisation pour augmenter la portée de l’activité

Un défi important dans un pays majoritairement rural comme le Bangladesh est de pouvoir atteindre les populations reculées.

Les nouvelles technologies, en particulier les télécommunications, permettent de dépasser le problème de la distance physique. L’utilisation de la téléphonie mobile pour la gestion des services financiers, lancée dans le pays en 2011, se répand très rapidement : en 2014, seul 3% des adultes possédaient des comptes bancaires accessibles par téléphone.

Ce nombre grimpe à 21% en 2017. A titre de comparaison, seuls 5% des adultes détiennent ce type de compte dans les pays à faibles revenus la même année120.

L’entreprise au cœur de cette croissance éclaire est bKash Limited, membre du groupe BRAC, qui représente 80% des transactions mobiles.

119 Cassar, A. , & Wydick, B. Does Social Capital Matter ? Evidence from a Five-Country Group Lending Experiment. (2008).

Ces technologies sont particulièrement utiles pour le secteur de la microfinance. D’une part, elles permettent d’augmenter considérablement le nombre de clients potentiels, qui n’ont plus besoin d’être rencontrés physiquement pour souscrire à de nouveaux services ou effectuer des remboursements.

De plus, elles réduisent drastiquement les coûts, en simplifiant les procédures et en réduisant les besoins matériels et humains. Enfin, la gestion mobile augmente l’impact de la microfinance sur ses bénéficiaires en leur permettant de gérer plus simplement et efficacement leur compte bancaire et leur épargne.

Cependant, la conséquence naturelle de ce phénomène est la disparition du lien entre les agents des IMF et leurs membres.

Celui-ci peut pourtant être très bénéfique, puisqu’il permet de mieux comprendre les besoins des clients, de proposer des solutions adaptées et de maintenir la dimension humaine du secteur. Mais aussi, dans un pays comme le Bangladesh, d’informer et de sensibiliser la population sur des sujets de gestion de patrimoine, de place de la femme ou de pratiques d’hygiène.

A cela s’ajoute la question de la fracture numérique : bien qu’en 2018, sur 160 millions d’habitants, 154 millions de personnes possèdent un téléphone et 90 millions utilisent internet121, il reste une certaine part de la population qui en est isolée.

120 The Global Findex Database 2017 (Global Findex). World Bank Group. (2017).

121 Internet users in Bangladesh top 90 million, most on mobile device. bdnews24. com. (2018, 20 septembre).

Recourir davantage aux services électroniques aggrave l’écart avec ces personnes déjà marginalisées et vulnérables.

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