L’agriculture française : brève histoire

I Origine, histoire et identité du bio

1-1 Contexte et histoire de la naissance du mouvement

1-1-1 Brève histoire de l’agriculture française

Pour comprendre l’identité du bio sous tous ses aspects il est d’abord nécessaire d’étudier le contexte d’après guerres de la naissance de ce mouvement, car si le bio apparaît aujourd’hui comme un mouvement positif en marche vers un monde meilleur il est tout d’abord le résultat d’une opposition évidente aux résultats indésirables d’une économie productiviste.

Il est ainsi intéressant de comprendre le contexte socio-économique et politique qui a mené à une industrialisation massive et inévitablement destructrice du milieu agricole.

De ce fait l’origine et l’histoire du bio est intimement lié à l’histoire de la paysannerie française, la base fondamentale du bio étant l’agriculture il est évident que ce dernier est également lié à l’histoire de ses principaux acteurs (producteurs, consommateurs…).

D’un point de vue global le mouvement bio prend principalement ses racines dans le courant de la “biodynamique” dans les années 20 mais pour comprendre toute la profondeur d’un tel mouvement il faut d’abord remonter un petit peu plus loin.

En 1914 la France est encore très rurale et les paysans représentent encore la part majoritaire de la population, à cette époque l’agriculture française est encore une agriculture dite conservatrice, très traditionnelle et dont l’équilibre repose principalement sur une abondance de petits producteurs (en 1892, 53% des exploitations étaient d’une superficie comprise en 1 et 5 hectares) mais cette population rurale s’est retrouvé particulièrement meurtri à l’issu du premier conflit global.

La majorité des hommes paysans entre 25 et 40 ans ayant été mobilisés pour combattre au front de très nombreuses exploitations se retrouvent sans propriétaires au lendemain de la guerre.

Aux pertes humaines s’ajoutent les destructions matérielles massives, les dégradations des terres cultivables (tranchés, cratères d’obus…) et la contamination des terres provoqué par l’utilisation de produits hautement toxiques sur les champs de bataille.2

D’après un rapport du ministère de l’agriculture et de l’alimentation “Alors que la France compte quelque 5 400 000 actifs agricoles à la veille du conflit, la guerre en mobilise durablement près de deux millions.

Avec la fixation du front, 2 500 000 hectares de terres agricoles sont perdus.” 3.

C’est ainsi qu’au début des années 1920 dans un contexte d’après-guerre, le paysage agricole du pays doit se reconstruire rapidement et l’on fait alors appels à des méthodes nouvelles qui reposent sur l’utilisation de produits de synthèses et la monoculture.

À cette époque on considère les pratiques de l’Angleterre, de l’Allemagne et des Pays-Bas comme étant la norme à suivre en terme d’agriculture 4, l’industrialisation passe alors par une opposition retard/progrès et la dégradation de la paysannerie traditionnelle, les petits producteurs français ne sont plus assez productifs, jugés “en retard”.

La France s’engage alors dans une démarche de progrès et de modernisation de ses techniques agricoles.

Si la volonté de progrès est bien présente pour le gouvernement dans les faits la modernisation se fait lentement, les paysans français ont plutôt tendance à rester attachés à leur traditions et ont encore beaucoup moins recours aux produits de synthèse (engrais) que les agriculteurs allemands ou néerlandais.

Bien que cette tentative de modernisation reste timide, elle représente la première vague d’industrialisation de l’agriculture française traditionnelle qui a pour conséquence de créer une première vague réponse de mouvements contestataires.

Dès le début des années 20 des agriculteurs, médecins, consommateurs et scientifiques s’inquiètent des premiers résultats de la modernisation de l’agriculture française et constatent “certains phénomènes comme la dégénérescence des plantes cultivées, la perte de fécondité des troupeaux ou la diminution de la qualité des aliments.”5

Très rapidement le philosophe et scientifique autrichien Rudolf Steiner présente ses travaux sur la question dans une série de conférences intitulés “cours aux agriculteurs”, qui apporteront les fondations du courant biodynamique (biologique – dynamique).

Considéré comme le père de la biodynamie, Rudolf Steiner estime que les terres cultivables sont des organismes vivants qui suivent leur propre cycle de vie.

Dans ses travaux Steiner estime par exemple que si les plantes viennent à être malades ou que les bétails offre moins de rendement c’est parce que l’équilibre naturel de la terre n’est pas respecté.

Avec cette nouvelle philosophie agricole Steiner pose peu à peu les bases de l’agriculture biologique telle que nous la connaissons aujourd’hui qui reposent sur 3 grands axes : le respect de la terre, des hommes et de la nature.

Si à partir de cette même racine le bio et la biodynamie se scindent en deux mouvements distincts c’est tout simplement à cause du côté “dynamique” de la biodynamie.

En effet une exploitation biodynamique doit également suivre des principes tels que les considérations solaires, lunaire, planétaires… desquelles découle un calendrier des semis par exemple 6, des pratiques très vite considérés comme mystifiantes ou ésotériques.

De ce fait le bio que nous connaissons aujourd’hui est en quelque sorte une forme plus pragmatique de biodynamie.

Pendant la période d’entre deux guerre les deux mouvements de la biodynamie et du bio restent discrets, le secteur n’existe quasiment pas et ne concerne qu’une poignée de paysans en effet l’agriculture “moderne” à base de produit de synthèse n’étant pas encore la norme absolue, le besoin de contestation envers un modèle d’économie productiviste se fait encore peu ressentir dans le pays, de plus le mouvement bio est tout de même encore associés aux recherches assez avant gardistes de précurseurs tels que Steiner qui sont considérées comme des travaux ésotériques n’ayant aucune utilité dans ces périodes de nécessité.

Si la première guerre mondiale marque une rupture net dans l’évolution de la paysannerie française, la deuxième guerre mondiale elle, lui porte un coup encore plus dur.

Les dégâts matériels dans tout le pays sont cette fois bien plus importantes et le milieu paysan ne parvient pas à se réorganiser efficacement au lendemain du deuxième conflit mondial.

Dès lors on assiste à un renversement progressif de la société française, avec la fin forcée de la petite paysannerie française la tendance s’inverse et les citadins occupent une place de plus en plus importante dans la société.

Les villes se reconstruisent plus rapidement au lendemain de la guerre et attirent les jeunes villageois qui marqueront le début d’un important exode rural, laissant derrière eux beaucoup de terres qu’ils vendent souvent au voisinage ce qui a pour effet de créer des propriétés agricoles bien plus grandes qu’auparavant.

Au même moment entrent en jeu les aides des USA avec l’arrivé du plan Marshall7, la France doit se reconstruire une nouvelle fois et l’objectif est alors la productivité à tout prix.

En parallèle les entreprises productrices d’armes chimiques utilisées pendant la guerre se retrouvent avec un stock conséquent de matières premières, la solution pour la plupart d’entre elles est de se recycler pour vendre leur produit en tant que pesticide.

Ces facteurs sociaux économiques engendrés par la guerre créent ainsi une situation extrêmement propice à une industrialisation rapide et massive du milieu agricole français qui se traduit en premier lieu par la mécanisation des techniques agricoles.

Dès lors on assiste à a disparition de la force animale dans l’agriculture française (labourage, etc) qui est remplacée par la démocratisation de machines tels que le tracteur, financés principalement par l’aide américaine.

Cette mécanisation en conjonction avec l’agrandissement des terres agricoles causé par l’exode, laisse voir le jour aux premières “exploitation agricoles” (en opposition au simple terme “terre agricole”) qui atteignent des surfaces bien plus vastes qu’auparavant.

Il est alors intéressant remarquer que la ferme traditionnelle laisse place aux entreprises agricoles dans lesquelles les producteurs occupent peu à peu une place de chef d’entreprise.

De par leur taille importante ces nouvelles exploitations appellent inévitablement à la monoculture, il est en effet beaucoup plus facile pour un agriculteur de gérer la production d’un champ de grande taille s’il n’y produit par exemple que du blé.

De plus l’accès facile aux pesticides et intrants encourage également le modèle de monoculture, plus facile à traiter.

Paradoxalement les grandes exploitations de monoculture beaucoup plus fragiles (par manque de biodiversité) demandent une consommation de produit de synthèse toujours plus importante d’années en années, les pesticides et autres intrants qui apparaissaient jusque-là comme une solution miracle deviennent soudainement un besoin vital pour la production agricole.8

Toutefois les effets néfastes de ce mode de culture ne tardent pas à se faire ressentir, alors que le rendement augmente grandement, la qualité nutritive des aliments baisse dangereusement à chaque récolte.

Cette dégradation s’explique tout simplement par la destruction de la matière organique dans les sols, elle-même causée par un labourage mécanique trop violent et l’utilisation de produit de synthèse, ces méthodes utilisées à répétition laissent des sols pauvres en nutriments, la matière organique peine alors à se renouveler et à fournir les nutriments nécessaire à de bonnes récoltes ce qui a pour effet d’augmenter la demande en produits de synthèse pour pallier toujours plus à ces déficiences.

La destruction des sols se fait donc d’abord sur le plan biologique, chimique, et enfin physique puisqu’elle va jusqu’à causer l’érosion prématurée de ces derniers 9.

D’autre part des médecins et scientifiques tirent rapidement la sonnette d’alarme quant à la présence de résidus de pesticides (entre autres) dans le produit fini qui arrive chez le consommateur.

Mais cette évolution des entreprises agricoles vers une l’agriculture de masse dépendante de produits de synthèse s’inscrit d’une manière plus globale dans une démarche d’économie productiviste.

Cette dépendance nouvelle à la technologie, qu’elle soit mécanique ou chimique a pour conséquence l’installation d’un modèle économique dans lequel les producteurs eux-mêmes se retrouvent esclaves de leur propre activité.

Avec l’agriculture française productiviste l’endettement est quasi inévitable pour le producteur tant il est nécessaire de suivre les évolutions technologiques pour maintenir un rendement qui permet de faire face à la concurrence dans un milieu agricole qui n’appartient plus aux paysans mais aux entrepreneurs.

Dès lors la crise engendrée par le développement de l’agriculture industrielle n’est donc pas que environnementale, puisqu’on observe également des répercussions directes sur l’humain, que ce soit d’un point de vue sanitaire, économique ou social.

Le mouvement bio face à l’industrialisation  : Comment l’identité du bio est-elle en train de s’effacer au profit de son industrialisation ?
Mémoire professionnel – Master 2 LCAI – Université de La Rochelle
_________________________________
2 Après 1918, la fin d’un monde paysan, AFP https://www.pleinchamp.com/actualites-generales/actualites/apres-1918-la-fin-d-un-monde-paysan
3 11 Novembre : les paysans au front et au ravitaillement, Ministère de l’agriculture et de l’alimentation https://agriculture.gouv.fr/11novembre-les-paysans-au-front-et-au-ravitaillement
4 L’AGRICULTURE EN FRANCE , À LA FIN DU XIXE ET AU DÉBUT DU XXE SIÈCLE (1870-1940) : RETARD ET PROGRÈS, Dominique Lejeune, Prof Dr Dr https://hal.archives-ouvertes.fr/cel-01486156/document
5 Présentation de la biodynamie https://www.bio-dynamie.org/biodynamie/presentation/
6 Biodynamie : définition, principes et domaines d’application https://www.geo.fr/environnement/biodynamie-definition-principes-et-domaines-dapplication-193785
7 Le plan Marshall est un plan d’ensemble d’aide à la reconstruction en faveur de l’Europe s’élevant à près de 13 milliards de dollars, initié par le secrétaire d’état américain George C. Marshall. Ce plan intervient principalement pour sauver les intérêts politiques et économiques de USA en Europe, il permet en même temps à l’Europe alors en crise de se restaurer.
8 Pesticides en France. Un rapport accablant, mais peu d’ambition, Ouest-France André THOMAS avec AFP https://www.ouest-France .fr/economie/agriculture/pesticides-en-France -un-rapport-accablant-mais-peu-d-a mbition-5686165
9 Bourguignon Lydia, et Claude Bourguignon. « La mort des sols agricoles », Études sur la mort, vol. 148, no. 2, 2015, pp. 47-53. https://www.cairn.info/revue-etudes-sur-la-mort-2015-2-page-47.htm

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