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Université Joseph Fourier - Faculté de Médecine de Grenoble
Mémoire Pour le diplôme inter-universitaire « Soins palliatifs et accompagnement » - 2011-2013

L’instant qui suit le décès : l’impact des rites et croyances

  1. L’instant d’après, l’infirmier libéral et le décès du patient
  2. Le décès du patient : confrontation à la mort, relation au défunt
  3. L’instant qui suit le décès : l’impact des rites et croyances
  4. L’après décès : la mémoire d’un instant transitoire, d’un lieu
  5. L’infirmier à domicile et le décès : soins et toilette du défunt
  6. L’infirmier et le décès du malade : l’accompagnement des proches
  7. L’infirmier libéral et la présence après le décès
  8. L’impact de l’infirmier libéral au domicile
  9. Le défunt et l’infirmier libéral : corps et respect des croyances
  10. L’infirmier: la connaissance des proches du décès
  11. L’ambiance de l’instant qui suit le décès
  12. L’instant qui suit le décès : un source de questionnements
  13. Le suivi des proches jusqu’au décès du patient

L’instant qui suit le décès  l’impact des rites et croyances

2-4 L’impact des rites et croyances

« Tout le rituel funéraire s’articule autour de ce support symbolique de la présence-absence de celui qui est toujours là, tout en étant plus »

L’instant qui suit le décès marque une transition, une sorte de passage. En effet, le proche vient de mourir, mais son corps est encore présent. Le rite trouve sa place en cet instant particulier, permettant de signifier la séparation.

« L’épreuve de réalité est favorisée par les rites funéraires qui soulignent la séparation. »

Le corps serait donc un support au rituel permettant cette transition dans le psychisme du survivant.

26 Ibid., p.49.
27 Ibid., p.50.
28 Thomas, Parlons de la mort et du deuil, Frison-Roche 1997, p.50.
29 Thomas Louis-Vincent, Rites de mort, pour la paix des vivants, Fayard, 1985, p.141.
30 Lussier Martine, Le travail de deuil, presses universitaires de France, p.219.

D’après Patrick Baudry, le décédé ne peut être qualifié de défunt, et n’obtiendra ce statut qu’une fois la séparation effectuée. Celle ci étant opérée par le rituel :

« Le décédé n’est pas encore un défunt, et tout l’enjeu de la ritualité funéraire consiste à faire place au défunt en ritualisant la séparation avec le mort. »

Sans développer les rituels plus tardifs, liés aux cérémonies, il semble intéressant de voir à quel point la ritualité s’installe dès l’instant qui suit le décès.

Au domicile, les proches sont dans une intimité toute particulière, et le rite s’insinue subtilement dans les gestes de chacun.

Bien que souvent en lien avec une croyance religieuse, cela n’est pas systématique : « le rituel n’est pas nécessairement religieux, il a sa place dans le deuil quelle que soit la croyance ou l’absence de croyance. »

L’effritement actuel des rituels funéraires, tels qu’ils étaient conduits il y a quelques années, a laissé place une plus grande personnalisation. Ainsi musique, bougies, photos, textes écrits de façon singulière, sont autant de supports venant s’inscrire dans un rite qui s’improvise délicatement.

En s’éloignant des protocoles établis par certaines religions, les proches créent leur rituel, teinté de croyance, de création, s’imprégnant de divers courants de pensées.

D’autres, en revanche, se retrouvent perdus, désemparés, n’ayant pas de repères précis leur permettant d’établir ce rituel :

« Le développement de l’individualisme moderne invite à préférer l’authenticité des réactions supposées spontanées, c’est à dire non codifiées, au formalisme des convenances ; il implique le rejet, en tout cas dans le discours conscient, du conventionnel, du ritualisé qui, au demeurant, n’existe presque plus.

Cette exigence de spontanéité _formulation paradoxale_ peut laisser démuni, inhibé, voire en grande souffrance pour accomplir ce travail de deuil dont Freud lui-même avait reconnu qu’il était « une tâche psychique d’une difficulté particulière »

Face à ces difficultés, certains soignants admettent aider les familles à inventer un rite, participant de manière active à quelque chose de très intime :

« Lorsque la mort survient, les soignants de notre équipe, présents ou arrivés en hâte tentent non pas de combler le vide laissé par le rituel domestique aujourd’hui disparu mais d’inventer dans ce moment unique un nouveau rite de séparation.

31Baudry, P, La place des morts, op.cit., p. 46.
32 Richard Marie-Sylvie, Soigner la relation en fin de vie, Dunod, 2004,p.112.
33 Lussier M, Le travail de deuil, op.cit. , p.233.
34Centre Francois-Xavier Bagnoud – Mourir à la maison – Laennec, Janvier 2002, n° 1

La mise en place des rites, quels qu’ils soient, est une étape essentielle, permettant à chaque proche de signifier et d’amorcer cette nécessaire séparation.

L’instant qui suit le décès  l’impact des rites et croyances

2-5 Quelles répercussions physiques et psychologiques pour l’entourage?

L’annonce du décès, et la phase de sidération qui lui est caractéristique, marquent le début du processus de deuil.

En latin, le mot deuil se dit « dolere », souffrir. La souffrance va donc s’exprimer au cours de ce long processus .Marc louis bourgeois décrit le premier stade du deuil comme un choc, mêlé à de l’incrédulité.

Bowlby distingue deux phases au sein de ce premier stade, l’obnubilation et l’incrédulité

Tout s’écroule, et l’agression que représente la perte de l’être cher est d’ordre affective, émotionnelle.

Le bouleversement est tel qu’il peut provoquer des réactions très différentes d’un individu à l’autre. L’endeuillé est prostré, anéanti, pétrifié, ne peut prononcer une parole, ou, à l’inverse, se manifeste au travers de pleurs et de cris.

Comme l’explique Marie-Frédérique Bacqué, « de telles réactions se voient fréquemment en situation de catastrophe, mais aussi à l’hôpital ou au domicile d’un grand malade. »

Mais cette agression diffuse au delà, et peut ainsi atteindre l’intégrité physique de l’individu.

Comme le précise Pierre Cornillot, il semble que notre société ait du mal à prendre en compte la souffrance physique présente au cours du deuil : « Curieusement le deuil, dans nos société modernes, a beaucoup de mal à faire sa place dans le discours médical et soignant et à se voir reconnu le caractère d’une souffrance globale qui pourra éventuellement s’exprimer plus ou moins violemment dans le corps comme au niveau des comportements. »

35 Cornillot, P et Hanus, M, op.cit. , p.142.
36 Ibid. p.243.

Pourtant, certains travaux ont été menés afin de faire le lien entre les chocs affectifs, les émotions ressenties, et certaines manifestations physiques.

W.B Cannon a fait ce lien émotion-stress-réponse de l’organisme, entre 1914 et 1928. De même, Hans Selye a mis en évidence le syndrome général d’adaptation.

Ces différents travaux permettent de démontrer l’impact physique que peut avoir une agression d’ordre affective, émotionnelle.

A l’annonce d’un décès, le proche ressent diverses réactions liées au « premier saisissement » : évanouissement, vertiges, chute de tension, dyspnée, ralentissement du rythme cardiaque, pouvant aller jusqu’à l’arrêt cardiaque.

Ces manifestations sont brèves, laissant place dans un deuxième temps aux différentes réactions de défense de l’organisme vis à vis du stress :

Accélération du rythme cardiaque, augmentation du tonus musculaire, sueurs froides, vasoconstriction périphérique, élévation de la tension artérielle.

Selye évoque une phase d’alarme, durant quelques minutes, puis une phase de résistance, de quelques heures à plusieurs jours. Si la situation d’agression ne cède pas au terme de cette phase, le sujet entre en phase d’épuisement, qui devient dangereuse, car il n’a plus la capacité de lutter.

Ces réactions physiques peuvent également perdurer. Les travaux de Selye ont mis en lumière l’apparition de maladies d’adaptation ; En effet, les différentes modifications engagées par l’organisme, peuvent, si elles perdurent, favoriser l’apparition de maladies à plus ou moins long terme. D’ou la question du suivi des endeuillés et le l’aide qui peut leur être proposée à long terme.

Pour Martine Lussier, ces manifestations motrices, « actions de décharge » sont toujours présentes dans les premières heures qui suivent le décès, et se traduisent par une agitation, un besoin de s’activer, quelle que soit l’action mise en œuvre.

« L’endeuillé tente de se soustraire à la souffrance psychique comme il le fait de manière reflexe, par une action musculaire, pour se soustraire à la souffrance physique. Il déplace les investissements du psychique sur le physique, dans un mouvement de régression.

Le proche est donc soumis à différentes réactions physiques et psychologiques, en réponse au stress qu’il vient de vivre.

37 Lussier M, Le travail de deuil, op.cit. , p.99.

La présence de l’infirmier peut avoir un intérêt de par le soutien et la surveillance de cet état, qui nous l’avons vu, peut être plus accentué, et aller jusqu’à l’évanouissement, l’arrêt cardiaque. La fragilité antérieure du proche, le contexte du décès, sont des éléments à prendre en considération.

La prise de conscience de la perte peut ne pas se faire immédiatement : « les premiers mots à l’annonce du décès sont des paroles d’incrédulité et de refus. Les personnes restent prostrées, bouche ouverte, paralysées, hébétées. D’autres s’effondrent, d’autres enfin ne réalisent pas et poursuivent ce qu’elles sont en train de faire.

Cette véritable incapacité à comprendre s’appelle, en termes psychologiques, une incongruence cognitive (N.Dantchev et al, 1989).Elle bloque toute activité psychique. Des représentations mentales affluent en masse sans que l’intellect sache comment réagir. »

Quel que soit le mode réactionnel engagé par le proche, l’émotion intègre inévitablement cet instant.

D’après MF Augagneur, l’unanimité n’est pas faite entre différents auteurs, concernant sa définition. Dérivé du nom latin « motio », signifiant mouvement, certains utilisent la traduction d « emotus », soit agitation, ou encore « ex movere », voulant dire se mouvoir vers l’extérieur.

« En intégrant ces nuances, l’on peut définir l’émotion comme étant le mouvement des sentiments qui s’extériorisent. C’est la manifestation à l’extérieur de ce que le sujet ressent à l’intérieur de lui-même. »

Face à la mort, les proches peuvent lâcher prise, et ne plus être dans le contrôle de leurs attitudes. L’émotion peut alors s’exprimer plus ou moins intensément, son caractère incontrôlable étant à prendre en compte. « La véritable émotion … est subie. On ne peut en sortir à son gré, elle s’épuise d’elle même, mais nous ne pouvons l’arrêter. »

Or l’émotion peut être sommée de se faire discrète, dans une société qui appelle bien souvent au contrôle de soi.

« Comme tout mouvement, l’émotion déplace et dérange des éléments que les citoyens mettent tant de soin à garder dans l’ordre établi, ordre physique et mental, auquel ils attribuent tant d’importance. »

38Bacqué Marie- Frédérique, Deuil et santé, Odile Jacob, 1997, p.24.
39Augagneur Marie-France. Vivre le deuil, Chronique sociale. Avril 1995, p.124.
40 Sartre Jean-Paul, l’être et le néant, Gallimard, Paris, 1943.Reed 1992. p.40.
41Augagneur M-F. Vivre le deuil, op.cit., p.124.

Marie-France Augagneur développe le fait que l’opinion publique tolère mal de nos jours l’expression de l’émotion, celle-ci pouvant être considérée comme une faiblesse de la personnalité, dans une société ou l’individu soit s’adapter de plus en plus rapidement aux événements, sans semer le moindre désordre. Or l’émotion dérange l’ordre et le rythme établi !

Ceci explique le fait que l’émotion soit contenue, retenue, au détriment parfois du respect de soi, de ses ressentis, de son corps. D’après Marie-France Augagneur, ce mépris de l’émotion serait à mettre en lien avec le mépris du corps qui fut longtemps prôné par un christianisme, mal interprété.

L’homme devant rester à tout pris maitre de lui même, d’autant plus de son corps. Or le lien corps esprit est clairement mis en évidence lors de l’expression des émotions.

L’émotion devrait-elle rester dans le domaine du privé, de l’intime, et ne pas être mise à la portée de l’autre, du regard extérieur, au risque de ne pas être tolérée, comprise, entendue comme telle ?

Dans l’intimité familiale, elle peut sans doute s’exprimer plus librement, la peur du jugement ou du regard d’autrui étant moindre.

Le fait d’exprimer sa douleur serait pourtant bénéfique :

« Quand on se refuse à vivre sa douleur, on ajoute à sa peine par le fait de retenir ses pleurs. On ne laisse pas couler, s’écouler, le trop plein de chagrin qui étouffe notre cœur. Et on met tant d’énergie à refouler ses larmes, à contenir ses mots, que l’on se vide de ses forces.

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