Lutte contre les stéréotypes dans les jouets et jeux


III. Professionnalisation, professionnalité et pistes d’actions

Après des mois de questionnements, de réflexions, d’échanges et d’expériences mon point de vue et mon positionnement professionnel ont évolués.

Je suis salariée dans une ludothèque mobile associative en milieu rural depuis deux ans dans laquelle personne n’a été formé au métier de ludothécaire.

Les profils sont plutôt des animateur·ice·s car les activités de la ludothèque consiste en grande partie à des animations de jeux surdimensionnés.

Lorsque je suis arrivée dans la structure, je n’avais pas d’expérience en ludothèque mais j’avais fait une mission de service civique dans laquelle je devais développer une ludothèque dans une école primaire sachant que je n’avais aucune expérience professionnelle en ludothèque. J’avais des connaissances sur le jeu en tant que joueuse et animatrice.

Quand je suis arrivée dans ma structure actuelle, nous étions une équipe de cinq animateur·ice·s et un coordinateur. Les effectifs ont baissé progressivement, depuis septembre 2018 nous sommes deux, le coordinateur et moi.

J’ai donc évolué, j’ai pris des responsabilités et de nouvelles missions au fur et à mesure comme la responsabilité du fonds de jeux et jouets ou la communication.

Concernant la lutte contre les stéréotypes, il n’y avait pas eu de réflexion particulière sur le sujet dans le projet de la structure ni dans l’équipe.

Il y a quelques années, à l’occasion d’une Fête du Jeu que l’association organise chaque année depuis 12 ans, une malle avait été créée sur le sujet des stéréotypes avec quelques articles scientifiques et livres ainsi que deux mannequins en mousse (une petite fille et un petit garçon), des accessoires et vêtements à scratcher.

Cette malle n’avait pas été utilisée depuis. Je l’ai découverte cette année et n’ai pas voulu l’utiliser dans les animations pour plusieurs raisons.

D’abord, cette malle est une malle pédagogique et pour moi, doit être présentée lors d’une animation spécifique ou de sensibilisation et je n’ai pas eu l’occasion de faire ce genre d’animation.

De plus, les documentations datent de quelques années et je trouve que cette malle véhicule encore beaucoup de stéréotypes, notamment la malle elle même qui est une cantine peinte en rose et bleu. Aussi, les mannequins en mousse sont une représentation stéréotypée à savoir la fille à les cheveux longs et porte une culotte et une brassière tandis que le garçon a les cheveux courts et porte un caleçon uniquement.

Je ne suis donc pas à l’aise avec cette malle, cependant je pense la modifier avec les connaissances que j’ai pu accumuler grâce à ce travail et la proposer en location ou en animation pour sensibiliser sans véhiculer de stéréotypes.

Depuis que j’ai commencé ma réflexion et mes observations pour ce mémoire, ma posture professionnelle a évolué. Lorsque j’accueille de nouveaux·elles adhérent·e·s, je prends le temps de présenter la structure mais aussi de rappeler les règles, à savoir prendre soin des autres et du matériel et que tout le monde joue à ce qu’il veut avec qui il veut.

Aussi, l’aménagement des espaces est différent et continue d’évoluer encore aujourd’hui. Nous avons un accueil régulier tous les mercredis matins pour les enfants de 0 à 10 ans et leurs accompagnateur·ice·s dans la salle communale pendant lequel nous accueillons entre 25 et 40 personnes toutes les semaines.

Nous mettons à disposition un espace de motricité, un espace pour les tout-petits, un espace construction, un espace imitation et un espace jeux de règles.

Les espaces ne sont pas séparés, nous ne disposons pas de paravent mais je souhaiterais développer cette idée afin de préserver du regard de l’adulte le jeu de l’enfant et de délimiter visuellement les espaces car la salle n’a pas de recoins. Aussi, les jeux symboliques sont maintenant mis en scène avant l’arrivée des adhérent·e·s.

J’essaye que des personnages féminins et masculins soient présents dans les jeux symboliques. Aussi, chaque espace de jeu est définit par des tapis en mousse de couleur, les couleurs dont nous disposons sont le rouge, le vert, le orange et le bleu.

La couleur bleue n’est pas utilisée seule, nous la mettons avec une autre couleur. Il n’y a aucun espace rose ou bleu. Idem pour les jouets et jeux, la dînette par exemple est blanche et le tapis de voitures est vert.

Il nous arrive de présenter des déguisements mais nous n’en avons pas beaucoup et sont autour du thème des chevaliers et des princesses. J’aimerais développer le fonds de déguisement et avoir un mirroir et des paravents afin de préserver du regard des adultes qui peut être limitant dans le choix des costumes.

Aussi, ma posture avec les adultes a changé. Pour soutenir le jeu de l’enfant, j’échange avec les parents ou les professionnelles sur le jeu de l’enfant qu’ils/elles accompagnent en leur expliquant par exemple que l’enfant peut faire seul·e certaines choses ou a peut-être besoin d’être seul·e ou avec ses pairs.

De plus, j’échange sur les stéréotypes de genre et les injonctions de la société quand l’occasion se présente en recueillant leur avis et en leur présentant l’intérêt du jeu et de tous les jeux pour chaque individu, l’intérêt du poupon pour le développement de l’empathie ou des jeux de construction pour le repérage dans l’espace que chacun et chacune doit pouvoir développer quelque soit son genre.

Ce mémoire m’a permis de consolider ma conviction de lutter contre les stéréotypes dès le plus jeune âge et que la ludothèque est un lieu dans lequel les joueur·se·s se sentent libres de transgresser les normes et injonctions de la société.

J’ai appris que la construction du genre se fait en plusieurs étapes chez l’enfant et que lutter contre les stéréotypes peut se faire de manières différentes selon les étapes en étant à l’écoute des enfants et de leurs besoins.

Ce travail de recherche m’a aussi fait comprendre que les fabricants de jouets et jeux genrés et les grands points de vente ne sont pas prêts à abandonner ce système de séparation pourtant récent mais que des initiatives existent partout en France pour lutter contre ce système.

Je m’attendais à observer plus de situations d’adultes orientant le jeu des enfants en ludothèque que ce que j’ai pu observer en réalité.

J’ai aussi découvert que de nombreux·ses professionnel·le·s s’interessaient au sujet mais ne savaient pas quoi mettre en place dans leur structure et n’avait pas d’idée concrètes pour lutter contre les stéréotypes dans les jouets et jeux malgré quelques initiatives de certaines structures ou collectifs.

Conclusion :

J’avais comme questionnement de départ “la posture professionnelle est-elle influencée par le genre de l’enfant en ludothèque ?” puis j’ai commencé mes recherches, d’abord sur le genre : qu’est-ce que le genre, quelle différence avec le sexe, comment se construit le genre chez l’enfant puis sur les jeux genrés, qu’est-ce qu’un jeu genré, qu’en faire en ludothèque ?

J’ai échangé avec des professionnel·le·s qui se posaient aussi ces questions et qui étaient à la recherche de solutions, d’actions concrètes à mettre en place dans leur structure.

Afin d’apporter des solutions, il fallait d’abord cerner le problème, j’ai donc commencé par faire un état des lieux des jeux genrés : ont-ils toujours existé, comment sont-ils apparus, quels sont leurs effets sur les enfants, quel souvenir laissent-ils de l’enfance ? Pour cela j’ai souhaité demandé l’avis d’un maximum de personnes via un questionnaire.

Enfin, j’ai cherché si des solutions avaient déjà été proposées aux structures et aux professionnel·le·s.

C’est un problème auquel beaucoup de professionnel·le·s de l’enfance et de la petite enfance sont confronté·e·s et ont réfléchi mais les solutions proposées par les institutions comme le sénat sont d’une part peu médiatisées et partagées et d’autre part s’adressent plus souvent aux accueils collectifs de mineur·e·s et écoles qu’aux ludothèques, qui ont une vision du jeu assez différente.

La question était donc, comment lutter contre les stéréotypes de genre tout en prônant le jeu libre, sans intention d’éducatif ou de sensibilisation ? Dans ce travail j’ai proposé des solutions applicables aux ludothèques et à leurs valeurs en fonction de ce que j’ai pu observé dans mes différents lieux de stage ou de travail et dans les travaux de collectifs ayant réfléchi à cette question.

Le travail amorcé par l’ALF avec les initiatives de l’ALIF, de l’ALF PACA et les missions de service civique est à mes yeux essentiel et représente pour moi le rôle premier de l’ALF à savoir être un pôle ressource pour les professionnel·le· s du jeu et un centre de partage des problèmes rencontrés et aussi des solutions trouvées par les structures.

Aussi, lors d’une conférence, une professionnelle luttant contre les stéréotypes en ludothèque a présenté un diaporama avec un tableau dénonçant les types de jouets attribués à chaque genre dans lequel la colonne fille était rose et la colonne garçon était bleue et dans son discours elle dénonçait les fabricants de jeux qui utilisent ces codes pour vendre.

Je pense qu’il est important de ne pas utiliser les codes qui séparent et hiérarchisent les genres quand on parle d’égalité et que l’on lutte contre les stéréotypes.

Ce travail de recherche m’a permis de remettre en question mes pratiques professionnelles et de les faire évoluer en renforçant mon intime conviction que dès le plus jeune âge, il est important que chaque enfant ait accès à tous les jeux et jouets qu’il/elle souhaite et que c’est ainsi que la société évoluera je l’espère et effacera la hiérarchisation des genres.

Dans mes pratiques professionnelles, je souhaite continuer d’œuvrer pour l’égalité des genres en étant à l’écoute et en observant les situations de jeu en ludothèque. Je suis plus attentive à l’aménagement des espaces et le choix des jeux que je propose et mets en scène.

Par exemple, j’essaie que les univers domestiques, d’esthétique ou de soin ne soient pas roses afin de ne pas orienter le choix, de même les univers d’action ou d’aventure ne seront pas bleus.

Aussi, je fais attention à ce que dans les jeux comme dans les situations d’animation des figures masculines et féminines soient présentes quelque soit la situation.

Par exemple, dans un univers de château fort, je suis attentive à ce que des figurines féminines soient présentes.

Aussi, lorsque je présente un jeu de règles à des joueur·se·s j’utilise les mots au féminin et au masculin, par exemple « le gagnant ou la gagnante est celui ou celle qui …. » ce qui n’est pas fait dans les règles écrites par les éditeur·ice·s.

Dans la majorité des règles, on trouve le masculin : « le joueur », « le gagnant », … avec parfois une note en fin de règle expliquant que le masculin a été utilisé comme le neutre.

Aussi, je me pose la question de comment réduire ces inégalités et les stéréotypes, le danger n’est-il pas de les renforcer à force d’en parler ? Le fait de les pointer du doigt ne fait-il pas l’effet inverse en les accentuant ?

Enfin, la valeur qui me tient à cœur et que je continuerai de défendre quelque soit la situation est la LIBERTE. Le jeu doit rester libre dans son choix et son activité; libre de toute utilisation et intention.

Bibliographie

  • Livres
  • Gianini Belotti, E. (1976). Du côté des petites filles (3e éd.. éd., Collection Pour chacune 2). Paris: Éditions des Femmes.
  • Contre les jouets sexistes (Pour en finir avec). (2007). Paris: L’Échappée.
  • Henriot, J. (1989). Sous Couleur De Jouer La Metaphore Ludique. France : José Corti Brougère, G. (2005). Jouer apprendre (Education). Paris: Economica Anthropos.
  • Baudelot, C., & Establet, R. (2006). Allez les filles ! une révolution silencieuse (Édition mise à jour 2006. éd., Points 559). Paris: Éditions du Seuil.
  • Bouvet, J-F. (2012). Le camion et la poupée L’homme et la femme ont-ils un cerveau différent ? France : Flammarion.
  • Périno, O. (2008). Des espaces pour jouer comment les concevoir ? Comment les aménager ? (Petite enfance et parentalité). Ramonville Saint-Agne Toulouse: Erès.
Sites internet
  • AlfFicheMétierLudothecaire.(s.d.).Récupéré6février,2019,de https://fr.calameo.com/books/0052564772b64c951b1de
  • ALIF. (2013, 12 décembre). Jeux de Genre [Fichier vidéo]. Récupéré 6 février, 2019, de https://www.youtube.com/watch?v=P-xWWpS_zl8
  • Egaligone S. (s.d.). EgaliJouets – l’institut EgaliGone. Récupéré 6 février, 2019, de https://egaligone.org/nous-solliciter/egalijouets/
  • FICEMEA.(s.d.).Leprojet »Aquoijoues-tu? ».Récupéré6février,2019,de http://www.ficemea.org/?p=1129
  • GenERe.(2018,10janvier).Définitiondugenreetressources.Récupéréde https://genere.hypotheses.org/532
  • Jeu : Définition simple et facile du dictionnaire. (s.d.). Récupéré 6 février, 2019, de https://www.linternaute.fr/dictionnaire/fr/definition/jeu/
  • Les jeux qui parlent d’égalité | The Moon Project. (s.d.). Récupéré 6 février, 2019, de https://www.themoonproject.games/
  • ServiceCivique.(s.d.).Récupéré6février,2019,dehttps://www.service-civique.gouv.fr/missions/?criteria%5Bquery%5D=PROMOUVOIR+L%27%C3%89GALIT%C3%89+DE+GENRE+%C3%80+PARTIR+DE+L%27ACTIVIT%C3%89+LUDIQUE
  • WHO’S SHE? a guessing game about extraordinary women! (2019, 1 janvier). Récupéré 6 février, 2019, de https://www.kickstarter.com/projects/playeress/whos-she-a-guessing-game-about-extraordinary-women
  • Éditions Larousse. (s.d.-a). Définitions : sexe Dictionnaire de français Larousse. Récupéré 6 février, 2019, de https://larousse.fr/dictionnaires/francais/sexe/72458?q=sexe
  • Éditions Larousse. (s.d.-b). Définitions : genre Dictionnaire de français Larousse. Récupéré 6 février, 2019, de https://larousse.fr/dictionnaires/francais/genre/36604?q=genre
  • Éditions Larousse. (s.d.-c). Définitions : stéréotype Dictionnaire de français Larousse. Récupéré6février,2019,de https://larousse.fr/dictionnaires/francais/st%C3%A9r%C3%A9otype/74654?q=st%C3%A9r%C3%A9otype
Podcasts :

Ludologies, du jeu sous toutes ses formes. (2017, 10 septembre). Table ronde Stunfest “Les visages du patriarcat: les jeux font-ils mieux que les autres arts et média ?” [Enregistrement]. Récupéré6février,2019,de https://www.tumblr.com/privacy/consent?redirect=https%3A%2F%2Fludologies.tumblr.com%2Fpost%2F165183883943%2Ftable-ronde-stunfest-les-visages-du-patriarcat

Rapports :
  • Commissariat général à la stratégie et à la prospective. Lutter contre les stéréotypes filles garçons. (2014). Récupéré 6 février, 2019, de https://www.strategie.gouv.fr/publications/lutter contre-stereotypes-filles-garcons
  • Sénat, rapport d’information fait au nom de la délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes sur l’importance des jouets dans la construction de l’égalité entre filles et garçons, Jouets : la première initiation à l’égalité Sénat. (2014). Récupéré 6 février, 2019, de http://www.senat.fr/notice-rapport/2014/r14-183-notice.html
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