En ludothèque : les jeux genrés et les stéréotypes


B. En ludothèque

On observe que les jeux sont séparés par les fabricants et les points de vente mais cela veut-il dire qu’ils le sont aussi dans leurs utilisations et leurs mises en place par les professionnel·le·s en ludothèque ?

C’est ce que j’ai cherché à savoir en observant les pratiques dans 3 structures différentes : tout d’abord à la ludothèque municipale de Guérande (44 Loire Atlantique) qui est intégrée à la médiathèque, elle même dans un centre culturel, dans laquelle j’ai fait un stage de 7 semaines ; puis à la ludothèque itinérante Ludambule à Gap (05 Hautes Alpes) dans laquelle j’ai fait un stage de 3 semaines et enfin à la ludothèque mobile de l’association Ah Toupie à Chazelles (16 Charente) dans laquelle je suis salariée depuis 2 ans.

1. Aménagement

A la ludothèque de Guérande, la seule ludothèque fixe que j’ai pu observer, les espaces sont séparés visuellement par des tables de différentes hauteurs et des étagères ainsi qu’un tapis pour l’espace exercice (plan en annexe).

Il n’y a pas de jeu mis en place, présenté ou déjà mis en scène avant l’accueil du public, tous les jeux sont sur les étagères dans leurs boîtes.

Les jeux de règles sont divisés d’abord en deux étagères : une jeune public et une autre pour les joueur·se·s de plus de 6/7 ans puis, à l’intérieur de ces étagères, les jeux sont classés selon le classement ESAR.

Des étagères sont assez hautes (plus d’1m) et ne permettent pas aux plus petits d’accéder à certains jeux (jouets, legos, playmobils et jeux de règles).

A Ludambule, les aménagements sont différents pour chaque animation.

Selon le lieu qui accueille la ludothèque et le public attendu, le choix des jeux qui seront proposés est différent. Les jeux ne seront pas les mêmes pour une animation dans un EHPAD, dans une école et dans une crèche.

Lors des animations auxquelles j’ai participé, les espaces proposés sont systématiquement mis en jeu, les jeux sont prêts à jouer, sortis de leur boîte pour une partie et présentés sur les tapis ou les tables.

Il n’y a pas de séparations physiques entre les espaces.

A l’Ah Toupie comme à Ludambule l’aménagement dépend du lieu qui accueille l’animation et les jeux proposés. Certains jeux sont mis en jeu, d’autres non.

Les jeux de règles, les jeux de mise en scène et jeux de rôle ne sont pas mis en jeu, ils sont seulement disposés dans les différents espaces. Les jeux surdimensionnés sont eux, prêts à jouer.

2. Postures

Les postures des professionnel·le·s peuvent influencer le jeu des enfants dans le choix et dans la façon de jouer, dans la liberté plus ou moins ressentie de faire tout ce dont ils ont envie dans le jeu.

La posture permet de donner à jouer. Elle comprend aussi bien le positionnement du corps que le positionnement intellectuel du/de la professionnel·le.

Nadège Haberbush, ludothécaire aux Enfants du Jeu à Saint-Denis (93 Seine Saint Denis) décline en plusieurs points les postures professionnelles des ludothécaires : premièrement l’accueil, à savoir mettre en place un espace adapté au public, être garant des règles et être disponible pour le public

. Deuxièmement “proposer sans contraindre” c’est à dire mettre à disposition des espaces et des jeux et autoriser à jouer, notamment par la mise en scène.

Troisièmement soutenir le jeu et le valoriser par l’observation et l’accompagnement. Le dernier point proposé par Nadège Haberbush est la communication bienveillante pour le respect du jeu de l’enfant.

A la ludothèque de Guérande, l’espace est adapté au public accueilli, des plus petits aux plus grands.

Il y a toujours un·e professionnel·le (ludothécaire ou médiathécaire) dans l’espace disponible pour le public et pour rappeler les règles du lieu si besoin.

Le bureau est disposé à l’entrée de l’espace, chaque personne qui entre dans la ludothèque voit donc le/la professionnel·le à son entrée.

Les jeux ne sont pas mis en scène mais rangés sur les étagères plus ou moins hautes et accessibles à tous. Les enfants demandent donc régulièrement aux adultes accompagnants pour attraper les jeux ou jouent avec les jeux qui leur sont accessibles selon leur taille.

La disposition de la salle permet de voir tout l’espace de jeu depuis le bureau, seul l’espace symbolique est un petit peu caché par les étagères et permet d’échapper au regard des adultes.

L’accompagnement du jeu de l’enfant est surtout fait par les adultes accompagnants qu’ils soient professionnels ou parents.

A Ludambule, Dominique Dumeste la coordinatrice de l’association a fait son mémoire du DUGAL en 2002 sur le masculin et le féminin dans le jeu et a donc mis en place pour l’équipe de la ludothèque (salarié· e·s et bénévoles) des postures afin de véhiculer le moins de stéréotypes possible.

L’équipe est donc attentive à l’aménagement, au choix de jeu et à ses postures. Par exemple, les animateur·ice·s n’appellent pas les enfants par leur genre “les garçons” ou “les filles” mais par leur prénom quand ils/elles les connaissent.

Lors de l’accueil, une personne de l’équipe se charge d’expliquer l’animation en cours, les différents espaces et les règles, en précisant que les jeux ne sont pas faits pour l’un ou l’autre des genres mais que tout le monde peut jouer à tout et avec qui il/elle veut.

L’équipe encourage et soutient le jeu de l’enfant qui peut être considéré comme transgressif par un regard ou une parole bienveillante envers l’enfant et l’adulte accompagnant.

Cependant, cela n’empêche pas d’entendre des réflexions stéréotypées des autres adultes présents à l’animation comme en témoigne cette situation :

Situation 5 : Animation à la garderie d‟une école près de Gap. Dans l‟après-midi, à la dinette 2 filles et 3 garçons jouent ensemble.

Plus tard, au moment de ranger les jeux, l‟animateur de Ludambule demande quels jeux il laisse pour la garderie aux animatrices de l‟école, l‟une d‟elles dit “ah oui la dinette c‟est bien.

Les petites elles aiment bien”. L‟animateur ne répond pas.

A l’Ah Toupie, l’accueil est différent selon les animations, le lieu et les jeux proposés.

Les jeux surdimensionnés sont souvent en extérieur, en supplément d’autres activités ou événements (festival, fêtes de village, …) les usager·e·s sont de passage et ne viennent pas spécifiquement pour la ludothèque.

Il n’y a donc pas d’accueil à proprement parler mais l’équipe reste disponible pour expliquer les jeux et répondre aux questions des visiteur·se·s.

Lors d’animations propres à la ludothèque, l’accueil est différent. Il est expliqué aux joueur·se·s que les jeux sont à leur disposition et que l’équipe reste disponible.

Les jeux ne sont pas mis en scène mais répartis dans les espaces qui leur conviennent (assemblage, exercice, règles, symbolique, …). Le jeu est soutenu par le regard et parfois par les interventions de l’équipe. Ce même regard peut toutefois avoir l’effet inverse et gêner le jeu.

Enfin, la communication n’est pas toujours “non stéréotypée”, les groupes d’enfants sont régulièrement appelés “les garçons” ou “les filles”, les filles vont plus facilement être complimentées sur leur apparence tandis que les garçons vont l’être sur leurs actions. Cependant, une réflexion a été engagée sur le sujet et par l’observation et la remise en question, l’équipe tente de faire évoluer ses postures.

3. Fonds de jeu

Une des missions des ludothécaires comme écrit dans la fiche-métier de l„ALF est d’élaborer un projet d’achat pour la structure, en cohérence avec le projet de la ludothèque.

Comme vu précédemment, les jeux sont majoritairement vendus à une cible genrée, les rayons des grandes surfaces et des chaînes de magasins spécialisés sont séparés en deux donc comment les ludothèques achètent et mettent en valeur leurs jeux ? Les jeux très stéréotypés véhiculent-ils autant de stéréotypes en magasin qu’en ludothèque ?

A la ludothèque de Guérande, certains jeux peuvent être considérés comme genrés.

Dans les jeux symboliques, il y a des établis avec des voitures et des outils en plastique ainsi que des Playmobils sur le thème du far west et des pirates qui sont stéréotypés garçon et une maison de poupée ainsi que des poupées Barbie, Bratz, Petshop et My little pony qui sont stéréotypés fille.

Il y a aussi des Lego friends, la gamme “pour filles” de Lego (boîte rose et couleurs pastels avec des univers du soin, de l’esthétique et du domestique) cependant dans le discours des professionnel·le·s chaque jeu reste accessible à tous, il n’y a pas d’espaces de rangement ou de jeu différenciés visuellement comme étant plus masculin ou féminin.

A Ludambule, je n’ai pas pu voir tout le fond de jeux disponible car il est dispersé dans plusieurs endroits (local de stockage et camions) mais j’ai pu échanger avec Dominique Dumeste sur les jeux de la ludothèque et leur utilisation.

“On a aussi des jeux soit des jeux très genrés et là on va […] avoir piratatak et diamoniak et on va demander aux enfants qui lisent la règle “mais y’a pas quelque chose qui vous gène ?” et moi je me souviens y‟a un garçon qui a dit “ouais y a écrit les joueuses et moi je suis un garçon j‟ai envie de jouer””. Dominique Dumeste

Ludambule possède donc des jeux qui peuvent être considérés genrés mais ils sont identifiés comme tels par l’équipe et sont donc amenés différemment, avec un accompagnement et une attention à ne pas véhiculer les stéréotypes.

Enfin à l’Ah Toupie, dans les jeux symboliques, il y a un château fort avec uniquement des personnages masculins.

Parmi les jeux de règles, l’association possède aussi des jeux stéréotypés féminins comme Diamoniak ou Licornes dans les nuages et masculins comme Piratatak ou Fort comme un dragon et il n’y a pas d’accompagnement spécifique sur ces jeux ni d’attention particulière portée par l’équipe lorsque des joueur·se·s s’en saisissent.

Pour conclure, en France, les filles et les garçons ne sont pas éduqué·e·s de la même façon et les adultes n’ont pas les mêmes attentes des enfants en fonction de leur sexe.

On observe une socialisation différenciée et des normes de genre très présentes et donc intériorisées très tôt par les enfants.

Dans le domaine des jeux et jouets, cela se traduit par une séparation des objets en deux avec des codes visuels de couleur, d’écriture, … distincts. Les capacités mobilisées dans le jeu sont aussi différentes selon le sexe.

Les jouets pour les garçons sont plus nombreux et plus diversifiés, offrent davantage de possibilités inventives ; encouragent la manipulation, plus d’expérience par rapport au monde et développent le côté physique.

Tandis que les jouets pour les filles sont plus limités en nombre et réduits au domaine des activités domestiques, de soin et esthétiques, on y trouve davantage de jeux d’imitation et moins d’opportunités de variation et d’innovation.

En séparant les jeux et jouets, de nombreux stéréotypes sont véhiculés et une hiérarchie est mise en place.

Les codes du féminin sont considérés comme “hors normes” et les codes masculins comme la norme. La transgression est donc plus réprimandée pour un garçon qui joue avec un jouet dit “de fille” que pour une fille qui joue avec un jouet dit “de garçon”.

Ainsi, les enfants sont empêchés d’avoir accès à tous les jeux et jouets qui pourraient leur être proposés en fonction de leur genre.

Lorsque j’ai échangé du thème de mon mémoire avec des ludothécaires, une question m’a été posée : “mais c’est quoi le problème en fait ? Qu’est-ce qui est dérangeant dans les jeux genrés ? Ça veut dire qu’il faut supprimer tous les jeux roses ou bleus de nos ludothèques ?” Non, je ne pense pas que le problème vienne de la couleur du jeu ou du jouet mais plutôt des normes qui ont été intériorisées par la société et donc par les enfants.

Ces normes n’autorisent pas tous les enfants à jouer à tous les jeux.

En comparaison, au restaurant oserait-on vous donner une carte différente selon votre genre ? La suppression de ces jeux des ludothèques est-elle une solution au problème ? Au contraire, faut-il les intégrer comme n’importe quel autre jeu ? Faut-il un accompagnement particulier pour ces jeux ? Et si oui, est-ce suffisant pour supprimer les stéréotypes ?

‘’ “des fois on a l‟impression qu’il y a transgression des frontières et que le petit garçon là il est en train de jouer avec la maison de poupées sauf que si on regarde d’un peu plus près, oui il est en train de jouer à la maison de poupées, oui il y a sa frangine à côté sauf que elle, elle a les princesses et lui il a les dinosaures et les dinosaures sont en train d’attaquer la maison de poupées pour aller attaquer les princesses.

Il n’y a pas du tout de transgression de frontière du genre en fait.” S.Rubi

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