Y a-t-il moralisation de la gestion du poids?

  1. Discours des autorités de santé au Québec et la gestion du poids
  2. Le poids prend du poids – l’obésité au Québec
  3. L’excès de poids comme facteur de risque des maladies
  4. Le poids qui dérange et les conséquences économiques
  5. Traiter ce poids? Gain et perte de poids – gestion du poids
  6. Le surpoids et l’obésité dans les sciences sociales
  7. Construction de l’identité en son sens sociologique
  8. La rationalisation de l’alimentation et le surpoids corporel
  9. La surveillance du corps : Gestion du domaine – privée et public
  10. Une crise de moralité : Pourquoi le corps et le poids?
  11. Les documents gouvernementaux et la gestion du poids au Canada
  12. Documents normatifs – la gestion du poids à la crise de l’obésité
  13. La surveillance des corps et l’intervention sur le poids
  14. Comment définit-on le poids problématique? Documents canadiens
  15. Les écrits journalistiques au Québec et la surveillance des corps
  16. En quels termes parle-t-on du poids problématique?
  17. Les écrits journalistiques au Canada et le poids problématique
  18. Comment explique-t-on le poids problématique?
  19. Quelles sont les raisons pour intervenir sur le surpoids ?
  20. De quelle nature est l’intervention pour corriger le poids?
  21. Quels sont les acteurs de l’intervention sur le poids au Canada ?
  22. Quelles sont les cibles de l’intervention de gestion du poids ?
  23. À quel moment intervient-on sur le surpoids et l’obésité?
  24. La gestion du poids et les autorités de santé du Québec
  25. La description du poids hors-norme et la norme de poids
  26. Un continuum de surveillance du poids – Virage vers le social
  27. La responsabilité de déterminer le statut de poids problématique
  28. Y a-t-il moralisation de la gestion du poids?
  29. La moralisation de la gestion du poids: Construction en marche ?
  30. La gestion du surpoids par les professionnels de la santé
  31. La prévalence de surpoids et d’obésité chez les enfants canadiens
  32. La prévalence du surpoids et de l’obésité
  33. Les maladies chroniques et les problématiques du poids
  34. La problématique du poids excédentaire et ses conséquences

6.2.4 Que révèle l’absence de questionnement face à la disparité de la prévalence de l’obésité?
Cette absence de questionnement peut s’expliquer par les éléments constitutifs de ce continuum de la responsabilisation. Les différents types d’actions qui y sont rattachés sont les éléments d’un ensemble disciplinaire qui qualifie et réprimande. Il fonctionne comme un petit système pénal. Tous sont égaux face à ce système et il n’y a pas lieu de se questionner sur la disparité et les facteurs qui en sont responsables. Tout ce qui s’éloigne de la norme de poids fait l’objet d’un châtiment qui a pour fonction de corriger cet écart. La responsabilisation est un véritable dressage, une sanction normalisante pour tous.
À travers ces observations, nous retrouvons les éléments d’un système disciplinaire tel que décrit par Foucault. Au cœur de celui-ci, il y aurait un petit mécanisme pénal qui bénéficie d’une sorte de privilège de justice, avec ses lois propres, ses délits spécifiés, ses formes particulières de sanction, ses instances de jugement. La discipline occupe un espace que l’appareil légal laisse vide. « Elle qualifie et réprime un ensemble de conduites que leur relative indifférence faisait échapper aux grands systèmes de châtiment » (Foucault M. 1975).
Ce qui relève de la pénalité disciplinaire c’est tout ce qui est inadéquat à la règle, tout ce qui s’en éloigne, les écarts. Le châtiment disciplinaire a pour fonction de réduire ces écarts. Il est essentiellement correctif. La punition ici est de l’ordre de l’exercice, de l’apprentissage intensif, multiplié, plusieurs fois répété. Il est obtenu par la mécanique d’un dressage.
La question de la sanction normalisante renvoie donc à la nature de l’intervention sur le poids, mais elle réside aussi dans le choix de la personne qui fait l’intervention et dans le site de l’intervention.
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Ces trois continuums s’articulent les uns avec les autres pour former un même appareil. Ainsi, avec le continuum de la pathologisation, les moyens de coercition et sur qui ils s‘appliquent sont clairement rendus visibles. Ce continuum justifie de prendre l’individu, de le soumettre et de le modifier. Il fait de lui un objet et un sujet. Le Continuum de la surveillance rend clairement visible le sujet qui s’éloigne de la norme et qui, en conséquence, doit être soumis à un dressage. Enfin, le continuum de la responsabilisation vient qualifier et réprimer un ensemble de conduites, identifie qui dresser afin de réduire les écarts à la norme. En somme, ces trois continuums sont autant de technologies du pouvoir qui permettent l’établissement et l’exercice d’un système disciplinaire.
6.3 Y a-t-il moralisation de la gestion du poids?
Si la moralité réfère aux modes, aux manières de faire d’un individu, un sujet, on constatera alors que le mode de gestion du poids proposée par les autorités officielles de santé du Québec peut être assimilé à la moralité. De fait, au fil des ans, on assiste à la construction d’un code de conduite du poids progressivement plus complexe, plus riche et plus prescriptif qui met en scène toutes les constituantes de la société.
En parlant du savoir médical qui ne se contente pas de décrire le corps, Armstrong (Armstrong D. 1983) avance l’idée que la moralisation, la manière de constituer un sujet moral, passe par un système disciplinaire qui est bel et bien à l’œuvre dans le cas de la gestion du poids.
Pour Foucault (1975), le succès de la discipline tient sans doute à l’usage d’instruments simples : le regard hiérarchique, la sanction normalisante et l’examen (la surveillance). Or, comme nous l’avons vu précédemment et pour les raisons déjà mentionnées, ces trois instruments sont déjà présents dans le discours de la gestion du poids par les organismes de santé au Québec. Le regard hiérarchique correspond ici au continuum de la pathologisation, l’examen correspondant au continuum de la surveillance. Enfin, celui de la sanction normalisante nous renvoie au continuum de la responsabilisation.
L’intervention médicale et paramédicale
Pour constituer cet individu en sujet, le pouvoir moral, par l’exercice disciplinaire, s’exprime à travers une pléiade d’institutions, dont la médicale et la paramédicale, et de pratiques de manière à les relier les unes aux autres, à les rendre toutes responsables de la situation pondérale et à les interpeller à l’action. La discipline du poids normal se déploie à l’échelle du corps social, les effets de pouvoir s’incarnent dans les corps des individus qui deviennent à leur tour des instruments de son approfondissement et de son élargissement. Par des procédés complexes, la discipline pondérale fait appel à des valeurs positives tels la santé physique et mentale, l’autonomie, le bien-être, l’épanouissement personnel, l’apparence extérieure et la satisfaction des besoins. Il fait tout cela en mettant à profit les discours de la vérité élaborés dans le cadre des disciplines scientifiques (Otero M. 2003a) que sont notamment la médecine et la nutrition.
Puis, ce discours scientifique de la santé passe et soutient l’action notamment « par la mise en place d’infrastructures permettant d’adopter des comportements sains »149. La responsabilité de ce déploiement des conditions favorables aux saines habitudes de vie incombe « à l’État, aux organisations sociales et aux entreprises »150
Par conséquent, et comme l’illustre l’analyse, les grandes stratégies fédérales, nationales et locales qui visent une normalisation du poids, cherchent quotidiennement et activement à constituer les individus en sujet par la dépendance ou le contrôle. Par les objectifs que ces stratégies se donnent151, on doit comprendre que l’intensification de l’intervention médicale et paramédicale traduit une attente croissante à l’endroit des individus pour qu’ils répondent aux exigences des divers mécanismes et institutions de régulation qu’est celui de la santé. Ces structures « complexes de la régulation assujettissent les individus en structurant le champ de leurs conduites possibles par leurs constitutions en sujets, si l’on peut dire en sujets de la régulation » (Otero M. 2003a).
Avec l’essor qu’elle a pris aujourd’hui, la prévention des problèmes reliés au poids, dont sa gestion, est devenue aujourd’hui, paraphrasant Foucault (1975), une technique spécifique d’un pouvoir qui se donne les individus à la fois pour objets et pour instrument de son exercice. Dans ce contexte, le poids hors-norme n’est pas essentiel. Ce qui importe, c’est le dispositif médical et paramédical autour du poids qui révèle un ensemble de stratégies politiques ou technologiques qui visent la constitution des individus en sujets. Il s’agit alors d’une collection de gestes de préservation d’un ordre établi en réponse à ce qui est perçu comme une menace : vieillissement de la population, diminution de la productivité, augmentation des coûts, etc.

150 Bergeron C. 2007/03/18. Des statistiques inquiétantes pour la région. L’obésité frappe la moitié des adultes. Progrès-Dimanche:Page A 17
151 À titre d’exemple, notons que la Stratégie pancanadienne intégrée en matière des modes de vie sains (2005) vise une augmentation de 20 % de la proportion des Canadiens qui font de l’activité physique, mangent sainement et ont un poids sain.
Quant au plan d’action gouvernemental de promotion des saines habitudes de vie et de la prévention des problèmes reliés au poids (2006) les objectifs sont de : réduire de 2 % le taux de prévalence de l’obésité chez les jeunes et les adultes ; réduire de 5 % le taux de prévalence de l’embonpoint chez les jeunes et les adultes.

Lire le mémoire complet ==> (Évolution des discours publics des autorités de santé au Québec en matière de gestion du poids)
Mémoire en vue de l’obtention du grade de Maîtrise en sociologie
Université de Montréal – Faculté des études supérieures et postdoctorales – sociologie
 

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