Conséquences de la rencontre ou de la co-existence des cultures

27 March 2013 | Education et Enseignement

5.2 Les conséquences de la rencontre ou de la co-existence des cultures

Parmi les éléments qui donnent à la formation par le séjour Erasmus un caractère spécial, il y a la multiplication des contacts qu’il permet entre peuples et cultures. La « culture » est souvent mise en avant dans les explications des différences économiques et sociales, mais prend des sens bien différents suivant les travaux et la discipline qui s’y réfèrent. En français, le mot culture a tout d’abord désigné l’ensemble de connaissances générales d’un individu. C’est la seule définition qu’en donne en 1862 le Dictionnaire national de Bescherelle. C’est ce que nous appelons aujourd’hui la “culture générale”. Après le milieu du XXe siècle, le terme prend une seconde signification. Par exemple, le Petit Larousse de 1980 donne, en plus de la conception individuelle, une conception collective : « ensemble des structures sociales, religieuses, etc., des manifestations intellectuelles, artistiques, etc., qui caractérisent une société». Le terme peut alors revêtir l’un ou l’autre sens, mais la proximité des domaines d’utilisation de chacun en fait une source d’ambiguïté. Les dictionnaires actuels citent les deux définitions, en plaçant le plus souvent, pour faire écho à ce que nous évoquions précédemment, la culture individuelle en premier. Ces deux acceptions diffèrent pourtant par leur composante dynamique :

La culture individuelle comporte une dimension d’élaboration, de construction (on parle d’éducation) et est par définition évolutive et personnelle.

La culture collective correspond à une unité qui fixe des identités, elle n’évolue que très lentement, sa valeur est au contraire la stabilité, le rappel à l’Histoire.

La culture collective comporte donc une composante de rigidité pouvant s’opposer au développement des « cultures individuelles ». Mais la plupart du temps, dans son acception courante, le terme culture tend vers un compromis où il désignerait essentiellement des connaissances liées aux arts et à l’Histoire, plus ou moins liées à une identité ethnique. Une conception anthropologique de la culture consiste à la regarder comme formée d’entités comme les valeurs, les normes, les institutions, les artefacts. Les valeurs mises en avant pour cimenter la culture collective sont souvent les croyances, généralement religieuses, (même s’il en existe d’autres comme par exemple la laïcité). Les normes sont constituées par les attentes sur la façon dont les personnes doivent se comporter. Chaque culture a des méthodes, appelées sanctions (qui peuvent être positives ou négatives) pour imposer ces normes. Les institutions enfin sont les structures de la société dans lesquelles les valeurs et les normes sont transmises.

5.2.1. La culture, les cultures : concepts opératoires ?



Les concepts de culture et d’identité, souvent employés de pair, font partie de cette gamme de notions, comme celle de liberté ou d’intelligence, polémiques car soumises à des manipulations idéologiques multiples. De plus, leur large diffusion dans le champ social et éducatif ne s’appuie pas toujours sur les acquis de la recherche. Nul ne peut étudier « la culture » en soi, sans se référer à des groupes ou des individus particuliers, car les cultures sont véhiculées par des personnes et ne peuvent s’exprimer que par elles-mêmes. Par ailleurs aucun individu n’est totalement dépositaire d’une culture ou entièrement familier avec elle, pour peu qu’on puisse la conjuguer au singulier. Susceptible d’adaptation et d’évolution dans le temps et suivant l’espace de réception, il est difficile de définir une culture, c’est-à-dire d’en tracer les frontières sans sombrer dans la fossilisation ou le réductionnisme. Il convient donc de prendre de la distance avec une approche descriptive au bénéfice d’une analyse des représentations. Les représentations comme nous le rappelle Martine Abdallah-Pretceille, les « caractéristiques » culturelles « ne sont pas des entités sui generis, mais actualisent un contexte, la relation aux autres. Toute culture se définit donc moins à partir de traits spécifiques qu’à partir de ses conditions de production et d’émergence27».

Pour l’Anthropologie, la culture à deux fonctions. La première est ontologique, permettant à l’être humain de se signifier à lui-même et aux autres. La seconde est instrumentale, facilitant l’adaptation aux environnements nouveaux. Dans les sociétés modernes (telles qu’elles ont été décrites par Marc Augé et Georges Balandier notamment28) la fonction instrumentale ou pragmatique se serait considérablement développée afin de répondre aux nécessités du terrain : multiplication des contacts, rapidité des changements, etc. Cette évolution consacrerait la fin de l’illusion référentielle, qui traite les cultures comme reproduisant la réalité alors qu’elles ne sont que le résultat d’une activité sociale. En effet la multiplication des contacts, l’individualisation des références ont amplifié et banalisé les processus d’acculturation en développant les métissages, les emprunts et les glissements. A ce titre, les populations immigrées ne sont pas les seules confrontées au phénomène d’acculturation. Tous les individus sont concernés à des degrés divers et selon différentes modalités. L’acculturation, processus complexe, varie selon les conjonctures politique, historique, économique, selon les groupes et les éléments porteurs en présence. Elle s’accompagne d’interprétations et de ré-interprétations, qui ne sont pas exemptes de conflits ou de résistances. La résistance, qui se situe au début du processus d’acculturation, est visible chez les étudiants Erasmus. Même si, la dynamique acculturative est un processus d’évolution et d’adaptation, nous dit Martine Abdallah-Pretceille et qu’elle témoigne du dynamisme inhérent à tout groupe social, nous constatons qu’elle n’est pas toujours vécue de manière positive chez les individus. Comprendre pourquoi, nous renvoie évidemment à l’étude des rapports de force et de pouvoir dans une société à un moment donné. Culture et identité se déclinent désormais au pluriel dans les travaux d’anthropologie et les appartenances ne sont pas exclusives les unes des autres. L’identité et la culture d’un individu, loin d’être des catégories, sont surtout le produit d’une dynamique, d’une construction permanente, source d’ajustements, de manipulations et de conflits.

27ABDALLAH-PRETCEILLE (M), L’éducation interculturelle, Paris : PUF, 1999, Page 9.
28 BALANDIER (G), Athropo-logiques, Paris, Librairie générale Française, 1974, 279p.
AUGE (M), Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris, Seuil, 1992.

Pour la psychologie, la culture ne s’exprime plus seulement dans les différences de croyances, de valeurs, de normes et de modes de vie des groupes, mais aussi au niveau de l’individu, dans ses façons de penser, de sentir, d’établir la communication. Comme le note Camillieri (C) et Cohen-Enerique (M)29, la culture intervient dans un domaine fondamental pour l’homme, celui des unités de sens ou signification, qui constituent la médiation obligatoire pour notre accès au réel, car aucun stimulus n’agit sur nous « directement », mais par l’intermédiaire du sens dont il est porteur consciemment ou inconsciemment. Si bien que nous progressons constamment dans un monde symbolique au devenir variable. Le problème devient alors de spécifier convenablement les significations induites par la culture, de manière qu’elles soient distinguées des autres (celles induites par l’inné ou le social). Mais les différences culturelles ne seraient-elles simplement des formes de différences sociales cristallisées et médiatisées par le temps? Les « significations culturelles » distinguent les groupes entre eux et à l’intérieur de chacun d’eux, elles amènent à se comporter de façon semblable devant les stimuli investis par la culture. Elles sont donc un facteur d’uniformisation différentielle. Mais n’est-ce pas la même chose pour les significations sociales ? Peut-être ce qui peut distinguer significations « culturelle » et « sociale » se situe dans le fait d’assumer ouvertement ou de nier plus ou moins honnêtement les valeurs et les enjeux à leurs fondements. Il est aujourd’hui largement admis que la culture (individuelle ou collective) est de plus en plus mouvante et que des unités de sens en relation étroite autorisent le changement. Mais pour que des cultures ou des groupes sociaux s’influencent, le contact « direct » n’est pas nécessaire. Nous pouvons néanmoins nous demander ce qu’il apporte, en plus des messages de toutes sortes que les individus émettent et reçoivent les uns des autres par l’intermédiaire des Technologies de l’Information et de la Communication.

29 CAMILLIERI (C), COHEN-ENERIQUE (M), Chocs de cultures : concepts et enjeux pratiques de l’interculturel, L’Harmattan, 1989, 398p.

En outre, parler de culture pour expliquer la diversité des comportements entraîne indubitablement l’utilisation de la notion d’identité. Avec une question centrale : comment pouvons-nous demeurer le même tout en nous ouvrant à l’altérité ? Mais tout ceci occulte l’intérêt, le coût, les possibilités variables qu’on les individus à rester eux-mêmes ou à changer. Il faudrait aussi se débarrasser du postulat qui fait d’une société d’accueil un tout sans fissure, si bien que la distance ne pourrait exister qu’entre elle et ce qui lui est extérieur. Les sous-groupes en son sein négocient leur distinction et utilisent l’appartenance culturelle pour légitimer leur positionnement social. Finalement, on peut dire comme Jean-Pierre Warnier qu’une culture « ne peut ni vivre, ni se transmettre indépendamment de la société qui la nourrit »30. C’est en cela que toute culture est socialisée et localisée. Jean-Pierre Warnier souligne également que culture, langue et identité entretiennent des rapports étroits, mais n’est-ce pas également le cas des « langues et classes sociales », comme le souligne Basil Bernstein ? Bien sûr comme de nombreux auteurs de nos jours, il prend la peine de préciser que l’identité ne dépend pas seulement de la naissance ou des choix opérés par les sujets, mais des rapports de pouvoir entre les groupes qui peuvent assigner une identité aux individus.

Ces remarques permettent de saisir, ce que nous énoncions dans la seconde partie de cette thèse, qu’il est plus pertinent de parler d’identifications que d’identité, puisque cette dernière est contextuelle et fluctuante. Nous avons vu que les étudiants Erasmus, en effet, peuvent assumer des identifications multiples qui mobilisent différents éléments de langue, de culture en fonction du contexte. Pour Ainhoa De Federico, c’est le fait d’avoir développé des amitiés transnationales, qui joue de façon consistante sur le développement d’identifications à des communautés imaginées territoriales plus cosmopolites, même si l’identification à l’Europe n’est pas toujours présente. Nous voyons, quant à nous une permanence des divisions traditionnelles, présente de la même manière dans les discours des étudiants Erasmus qu’au sein de la littérature scientifique et romanesque entre notamment un Nord et un Sud, un Est et un Ouest de l’Europe.

30 Op. Cit. Warnier p7

Les groupes d’amitié Erasmus ne se forment pas au hasard des nationalités. Certaines alliances sont beaucoup plus présentes et certaines relations plutôt improbables. En fait cela est grandement dépendant de l’histoire familiale, socioéconomique et migratoire des étudiants et des pays d’appartenance. Se dessinent alors bien souvent des oppositions entre pays anciennement d’émigration ou d’immigration, régions latines ou anglo-saxonnes, religion catholique ou protestante, etc. Ainhoa De Federico dans la conclusion de sa thèse annonce que « le développement de réseaux d’amitié transnationaux en Europe favorise clairement l’identification à l’Europe »31. Pourtant les résultats de sa recherche montrent aussi que les étudiants de pays non-membres s’identifient autant à l’Europe, voire plus, que ceux des pays membres. Dans notre enquête, on note qu’un certain nombre d’étudiants italiens voient dans l’Union Européenne la possibilité de gagner en prestige, en efficacité et en transparence, alors que les britanniques rencontrés sont plutôt négatifs et réticents devant les « lourdeurs bureaucratiques » de l’union naissante. Ainsi les différences culturelles et les effets de la rencontre des « cultures » ne sont pas dissociables bien longtemps de la hiérarchie sociale, et des inégalités entre certaines nations européennes et ne peuvent être discutés sans un débat qui prend en compte l’histoire sociale.

De même, l’infériorisation qui frappe certains groupes de migrants, (par rapport à d’autres) désavantagés dès le départ en raison de leur statut social ; la question sociale, en deux mots, ne peut être ignorée dans l’étude des acquis culturels du séjour Erasmus. Pourquoi, lorsque nous parlons de la migration étudiante ou qualifiée, évoquons nous plus souvent un processus de production, de mobilité et d’ouverture (d’identification multiple par exemple), là où pour « l’immigration massive », on évoque la reproduction, la fermeture sur des identités ethniques ? Dans les discours étudiants, en effet, apparaît cette volonté distinctive de sortir de l’assignation, de vouloir se créer un « repertorio culturale individuale »32. La possibilité de se créer des micro-univers ou le recours à l’éthnicité33 constitue un élément de fixité, participe à un sentiment de sécurité ontologique chez les étudiants Erasmus. Ils se reconnaîtront alors dans leur aptitude particulière à manipuler les différents codes culturels, afin d’influer, en leur faveur, sur les transactions sociales et professionnelles.

31Op. Cit AINHOA DE FEDERICO Page 307
32MATERA (V), « Affianco alla cultura : l’altro termine », In Rassegna italiana di sociologia, XLV, n°1, gennaio/marzo 2004, p. 71
33L’éthnicité est ici définie comme « l’aspect des relations sociales entre des acteurs qui se considèrent et qui sont considérés par les autres comme étant culturellement distincts des membres d’autres groupes avec lesquels ils ont un minimum d’interactions régulières». PIERRE (P), « Figures identitaires de la mobilité internationale », In Sociétés comtemporaines, n°43, 2001

Les travaux de Pierre Bourdieu ont permis de mettre en évidence les relations entre culture et classe sociale. L’intérêt ici est donc de repérer comment des traits culturels sont utilisés et manipulés dans les interactions, dans la « mise en scène », pour reprendre les termes de Goffman, de la vie quotidienne des étudiants Erasmus. La culture, comme la langue, est bien un lieu de mise en scène de soi et des autres. Elle relève l’état d’une relation sociale. Certains étudiants Erasmus rejoignent ici les cadres de la mondialisation par leur volonté d’être vus comme producteurs, acteurs de leur culture. Les modalités de socialisation secondaire des étudiants Erasmus et les diverses manières de vivre des stratégies d’identification liées à leur éthnicité dans un contexte de mobilité, sont donc ce qui permet de distinguer ces étudiants de leurs homologues sédentaires et de les regrouper analytiquement, indépendamment de caractéristiques culturelles divergentes. Mais les différences observées dans les discours des étudiants Erasmus par rapport à ceux de leurs confrères sédentaires, n’entraînent pas automatiquement des écarts fondamentaux dans les pratiques. Nous allons maintenant tenter de dresser une typologie des comportements des étudiants Erasmus relative aux différents degrés de manipulation des codes culturels et sociaux, variant ainsi en fonction de contextes familiaux dans lesquels ils ont préalablement vécu.

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