L’unification autour de la notion d’information

  1. L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
  2. L’utopie comme fiction, mystificateur, idéologie…
  3. L’utopie concrète d’Ernst Bloch
  4. L’utopie et le mythe d’une société réconciliée
  5. L’utopie et l’imaginaire social
  6. Présent et futur utopique – Quelles utopies concrètes ?
  7. Qu’est-ce qu’un logiciel libre ?
  8. L’extension de la portée du logiciel libre
  9. Libre circulation de l’information, Logiciel libre et Utopie
  10. Les critiques de l’utopie de la communication
  11. La conspiration de l’utopie et de l’idéologie
  12. Le logiciel libre comme utopie concrète
  13. Penser l’utopie sans renoncer à la critique
  14. Les difficultés méthodologiques – l’utopie du logiciel libre
  15. Richard Stallman : hacker et utopiste
  16. La naissance de l’industrie du logiciel
  17. Le laboratoire d’intelligence artificielle du MIT
  18. La naissance du projet GNU
  19. Le copyleft : le meilleur hack de Richard Stallman
  20. La dimension utopique de la création du logiciel libre
  21. Le logiciel libre : Idéologie ou Utopie ?
  22. La naissance du mouvement open source
  23. L’open source : le pragmatisme contre l’idéologie
  24. L’idéologue n’est pas nécessairement celui qu’on croit
  25. Open source et Free software : Modes d’extension du logiciel libre
  26. Open source et Nouveau management de l’intelligence collective
  27. De l’open source au crowdsourcing
  28. L’open source et le self-entrepreneuriat
  29. Le modèle de l’intelligence collective
  30. Le modèle de l’innovation distribuée
  31. Mythologie de la collaboration distribuée et Mouvement open source
  32. Linux : méritocratie et vision managériale
  33. Debian : une communauté de libristes
  34. Wikipédia : Méandres d’une régulation procédurale par les pairs
  35. Modèle et idéologie – Collectifs du logiciel libre
  36. Extension du domaine de la lutte contre les brevets logiciels
  37. Le débat sur la brevetabilité des logiciels
  38. L’affaire DeCSS et la lutte contre les DRM
  39. De DADVSI à Hadopi en France
  40. L’opposition à ACTA : aboutissement des luttes des années 2000
  41. L’émergence du lobbying citoyen
  42. Le mouvement du logiciel libre comme public récursif
  43. La transparence : entre mythe et idéologie – le logiciel libre
  44. Free Software, Free Society ? – L’utopie du logiciel libre
  45. L’influence politique et intellectuelle – Le logiciel libre
  46. La découverte du logiciel libre par une partie de la gauche radicale
  47. Les enjeux du mouvement des Creative Commons
  48. Propriété intellectuelle et Nouvelles mobilisations du logiciel libre
  49. La coalition des biens communs et le mouvement du logiciel libre
  50. L’unification autour de la notion d’information
  51. Une critique interne, Partisans des biens communs
  52. Les logiciels et les semences en tant que biens informationnels
  53. L’information et la connaissance : la distinction conceptuelle
  54. L’universalité et la communauté, et le logiciel libre
  55. Le récit du general intellect
  56. Un nouveau capitalisme parasitaire – cognitif et informationnel
  57. Capitalisme parasitaire et Nouvelles contradictions
  58. General intellect et sortie du capitalisme
  59. Le logiciel libre comme modèle productif
  60. Le logiciel libre : emblème du présent, embryon de l’avenir
  61. Le revenu d’existence : une grande proposition utopique ?
  62. Le récit du general intellect : un utopisme (néo-)marxiste
  63. Le récit des biens communs
  64. Modifications des droits de propriété intellectuelle depuis 30 ans
  65. Les 3 effets du renforcement de la propriété intellectuelle
  66. Le logiciel libre, matrice du mouvement pour les biens communs
  67. Une approche jeffersonienne de la propriété intellectuelle
  68. Un 2ième mouvement des enclosures, Défenseurs des biens communs
  69. L’idéal communautaire de la contre-culture californienne
  70. Un libéralisme communautarien, le récit des biens communs
  71. Le récit des biens communs : un utopisme libéral
  72. La société technologique et les enseignements du logiciel libre
  73. L’auto-organisation de la société civile comme idéal utopique
  74. L’État, le marché et l’utopie

Prodiges et vertiges de l’information – Chapitre 7.

On ne doit employer une métaphore dans la science que lorsqu’il y a de bons indices qui prouvent l’existence d’une similitude ou d’une analogie importante entre ses sujets premiers et ses sujets seconds. On doit chercher à en découvrir davantage sur les similitudes ou analogies pertinentes, en considérant toujours la possibilité qu’il n’y ait pas de similitudes ou analogies importantes, ou, au lieu de cela, qu’il y ait des similitudes tout à fait distinctes pour lesquelles une terminologie distincte devrait être introduite.

Richard Boyd

La constitution d’une « coalition des biens communs » a été largement favorisée par des considérations politiques et stratégiques : la volonté de présenter un front uni face aux tenants d’un renforcement de la propriété intellectuelle. Elle a également bénéficié d’une convergence théorique autour de la notion d’information.

Celle-ci a en effet permis d’unifier plusieurs champs d’activisme, et de penser ensemble des questions apparemment distinctes. Sa mise en avant a aussi eu pour effet de crédibiliser le discours critique des partisans des biens communs, dès lors que ceux- ci énonçaient leurs arguments dans un vocabulaire qui était familier à leurs adversaires, lesquels n’avaient eu de cesse de proclamer l’entrée dans une « société de l’information »1. La notion d’information – tout comme la critique « interne » qu’elle permet – présente néanmoins des aspects problématiques. La comparaison entre le logiciel et les semences « libres » montre ainsi que les différents « biens informationnels » sont loin d’être comparables de tous les points de vue. Ce vocabulaire peut aussi conduire à occulter des questions cruciales : celle des compétences qui permettent aux individus de donner sens aux informations auxquelles ils accèdent, celle des contextes sociaux au sein desquels des communautés construisent des biens communs particuliers.

1 L’expression « société de l’information » était employée par les théoriciens de la « société post-industrielle » dans les années 1970. Ce sont ensuite « les États-Unis […] puis la Commission Européenne (ainsi que le G7), qui ont été à l’origine de la relance, au début des années quatre-vingt-dix, du syntagme » [Bernard MIÈGE, «L’imposition d’un syntagme : la Société de l’Information», Revue tic&société, Vol. 2, n° 2, 2009, en ligne : http://ticetsociete.revues.org/467 (consulté le 20/11/2011)]. Enfin, de grandes organisations internationales (UIT, PNUD, OCDE, Fond Monétaire Internationale) en ont fait la promotion ardente dans le cadre d’actions diverses, la plus retentissante étant l’organisation par l’UIT du Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI), en 2003 puis en 2005.

L’unification autour de la notion d’information

Dans son article de 1997, « A Politics of Informaton : Environmentalism for the Net », James Boyle soutenait que la centralité nouvelle des questions de propriété intellectuelle était liée à l’entrée dans un « âge de l’information », au sein duquel questions auparavant disjointes se rejoignaient. Il affirmait par exemple que les domaines génétiques et informatiques devaient dorénavant affronter des enjeux de régulation semblables, autour des notions de propriété privée, de biens publics et d’accès à l’information1. Dans Cause commune en 2005, Philippe Aigrain mettait lui aussi en avant l’émergence de techniques permettant « de reconnaître des éléments d’information dans ce qui paraissait autrefois simple agencement de matière ou mystérieux phénomènes du vivant »2. Il soulignait aussi que les acteurs des biens communs commençaient à prendre conscience que « des choses aussi apparemment différentes que les médicaments et les logiciels, les publications et les semences » avaient en fait « un arrière-fond commun, celui des révolutions informationnelles »3.

Au cours des années 2000, il s’est ainsi produit dans plusieurs milieux activistes une forme de conversion du regard autour de la notion d’information, conversion solidaire d’une nouvelle mise en perspective des grands enjeux politiques de l’époque. Valérie Peugeot décrit ce cheminement de manière particulièrement éloquente, en parlant d’une « prise de conscience, qu’il y avait un dénominateur commun entre le gène d’une plante, la molécule d’un médicament, le code d’un logiciel, qu’à chaque fois au cœur de tout ça c’était de l’information au sens 0-1, et que l’enjeu de la propriété sur cette information était un fil rouge du point de vue politique et sociétal qui réunissait toutes ces luttes »4.

Ce qui se dit ici une nouvelle fois est l’extraordinaire extension acquise par la notion contemporaine d’information, depuis ses origines dans la cybernétique de l’après-guerre et particulièrement dans la pensée de Norbert Wiener. Le « paradigme informationnel » – comme l’ont nommé Philippe Breton, puis Céline Lafontaine – a abondamment irrigué le champ scientifique, puisque l’intelligence artificielle, les sciences cognitives, la biologie moléculaire ou encore la théorie du choix rationnel y ont puisé une part importante de leur arsenal conceptuel. Mais il a aussi largement pénétré les représentations collectives et les discours politiques. Céline Lafontaine a ainsi soutenu, avec des arguments convaincants, qu’il existe des « liens profonds entre l’idéologie néo-libérale et le paradigme informationnel »1. Il faut désormais ajouter qu’il existe des liens entre la contestation du néolibéralisme et ce paradigme, dans la mesure où il n’est pas abusif de présenter la « coalition des biens communs » comme engagée contre la « rationalité néolibérale »2.

1 James BOYLE, « A Politics of Information : Environmentalism for the Net », op. cit..

2 Philippe AIGRAIN, Cause commune, op. cit., p. 29.

3 Ibid. p. 118.

4 Valérie PEUGEOT, entretien cité

Autrement dit, un accord se fait entre partisans et opposants au système actuel de la propriété intellectuelle autour de la reconnaissance du rôle crucial de l’information dans nos sociétés. Cet accord se traduit notamment par une volonté commune de promouvoir la création et l’innovation : « Des luttes sur la propriété intellectuelle émerge l’idée partagée que la créativité, qu’elle soit posée comme une justification de la propriété intellectuelle ou recherchée pour ses bienfaits propres, représente un but ultime et une valeur partagée dans notre monde contemporain » écrit ainsi Gaëlle Krikorian3. Il s’exprime dans l’insistance sur l’importance économique des questions en jeu. Les principaux théoriciens des biens communs ont par exemple essayé d’argumenter que plus d’équilibre dans le droit serait « profitable pour l’innovation, pour la créativité, et pour la croissance »4. Ce qui divise les deux camps porte donc essentiellement sur l’analyse des moyens adéquats pour atteindre des objectifs assez similaires, du moins si l’on en croit les discours des uns et des autres. La « coalition des biens communs » reproche finalement au front adverse de ne pas comprendre la « société de l’information » qu’il loue par ailleurs, et « d’échouer à réaliser ce qu’il promet : la promotion et la garantie de l’innovation »5.

1 Céline LAFONTAINE, L’empire cybernétique, op. cit., p. 139.

2 Gaëlle Krikorian écrit par exemple : « La rationalité néolibérale constitue un environnement favorable pour le renforcement des droits de propriété intellectuelle. D’un côté, le néolibéralisme promeut l’initiative individuelle et la propriété privée, tandis que de l’autre il encourage le libre-échange et la multiplication
des accords commerciaux, qui se sont révélés être un instrument clé de l’expansion des restrictions liées à la propriété intellectuelle à travers le monde » (Gaëlle KRIKORIAN, « Access to Knowledge as a Field of Activism », op. cit.). Pour plus de précisions sur l’idée de « rationalité néolibérale », voir Pierre DARDOT et Christian LAVAL, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, op. cit..

3 Gaëlle KRIKORIAN, « Access to Knowledge as a Field of Activism », op. cit..

4 Lawrence LESSIG, « Open Code and Open Societies », op. cit..

5 Gaëlle KRIKORIAN, « Access to Knowledge as a Field of Activism », op. cit..

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software

Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie

Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie

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