Le micro-assureur, Gestion du risque et légitimité par l’expertise

13 March 2013 | Finance TFE

B. La légitimité de l’assureur

1. Complexité de la gestion du risque : financiarisation, monétarisation, spéculation

« Alors que le besoin de services financiers se fait de plus en plus pressant, les handicaps à leur accès sont considérables pour la majorité des contemporains. »

Jean-Michel Servet, Banquiers aux pieds nus, 2006 Jean-Michel Servet explique que nos sociétés sont dans une phase de financiarisation de la gestion du risque. Il entend par financiarisation : « un ensemble de contraintes à l’emploi des moyens de paiement et de règlement et au recours au crédit et à la protection contre les risques, contraintes qui agissent de façon différente, directe ou indirecte, tant au Nord qu’au Sud. »32

Pour pouvoir participer aux échanges mondiaux, commercer, les pays doivent être dotés de structures financières appropriées. Celles-ci fournissent à la fois des facilités de paiements pour financer des investissements, des moyens modernes de règlement et des outils de gestion des risques adéquats.

Selon la présence plus ou moins importante d’institutions financières actives dans un pays et le nombre de clients qu’elles servent, la pauvreté va être plus ou moins importante. Les pays qui ont les taux de « bancarisation » des ménages les plus importants on plus de facilité à se développer et à sortir du cycle infernal de la pauvreté. A l’inverse, des pays comme le Bangladesh ou le Kenya qui ont des taux de bancarisation des ménages inférieurs à 10% sont ceux que l’on retrouve dans le bas du classement de la Banque Mondiale pour leur pauvreté. Il faut donc conclure « qu’il existe une forte corrélation entre absence d’accès aux services bancaires et faible revenu par tête. »

L’intensification de la financiarisation revêt plusieurs formes d’après Jean-Michel Servet : une monétarisation des dépenses car la fraction monétarisée des revenus est de plus en plus importante, une intermédiation financière croissante (moyens de paiement), et enfin la financiarisation de la protection contre les risques et le développement des spéculations. Ces derniers points répondent plus particulièrement aux problématiques de ce mémoire.

32 Les citations de l’ensemble de ce paragraphe sont issues de Banquiers aux pieds nus : La microfinance, Chap. 1, Jean-Michel Servet, Odile Jacob, 2006

a) La « financiarisation de la protection contre les risques »

La « financiarisation de la protection contre les risques »33 laisse de côté toute une partie du monde sans couverture adaptée. Le non-accès ou l’exclusion des services financiers placent les personnes en situation de vulnérabilité.

La première forme de financiarisation est apparue au travers de la protection sociale étatique. L’État avait sous sa responsabilité les systèmes d’assurance sociale. « La solidarité intergénérationnelle se trouve ainsi réalisée non par une solidarité familiale ou de voisinage mais par une intermédiation financière. » Dès que les risques sont externalisés hors du foyer ou de la communauté proche, les individus doivent faire appel à des ressources monétaires et financières. Les systèmes informels de gestion des risques sont remis en cause par la monétarisation croissante. « La protection des biens qui relevait pour l’essentiel de l’initiative privée, a donné lieu à des transferts financiers croissants qui ont remplacé les aides de proximité. L’évolution en cours tend à réduire de manière considérable la part de la protection redistributive ayant pour origine une contribution d’ordre fiscale ou l’obligation à cotiser dans un système privé mutualiste ou par répartition.» La logique assurancielle individuelle est privilégiée pour laisser le soin à chacun de gérer ses risques. Cela implique que la protection contre les risques est fonction de la solvabilité de chacun et aboutit au phénomène d’exclusion connu aussi bien des pays du Nord que du Sud. Des formes de protection par capitalisation viennent en complément mais elles sont soumises aux logiques risquées des marchés financiers.



La micro-assurance est légitimée par ce contexte de financiarisation croissante. Elle offre aux personnes à faibles revenus un moyen d’accéder au monde financier dont elles étaient exclues ce qui les rendait encore plus vulnérable. Ceux qui n’ont pas accès à l’assurance classique, n’ont pas d’autres moyens pour se protéger que d’utiliser des outils informels de gestion des risques. En cas de « coup dur », ils se trouvent particulièrement affectés, leur pauvreté s’accroît et ils sont encore plus exclus. La micro-assurance serait donc un moyen de mettre un terme à se cercle infernal. Elle répond à un besoin aussi important que celui d’épargner et agrandit le champ des ressources de la microfinance souvent réduite au seul micro-crédit. « La micro-assurance peut permettre d’apporter une certaine sécurité, pour faire face aux drames individuels et collectifs, d’éviter des situations de détresse conduisant au surendettement et à l’acquittement d’intérêts prohibitifs. »

Toutefois l’exigence d’apporter un montant régulier (cotisation, prime) aussi faible soit-il, pose problème aux franges les plus démunies des populations assurées. Le non-paiement de ces sommes induit en effet une exclusion de la mutualité et une perte de l’assurance contractée dans les systèmes d’assurance classiques. Il faut donc veiller à l’adaptation des produits pour les populations en question afin d’éviter toute marginalisation.

b) Le développement des spéculations

La finance tend à devenir le « pivot des systèmes productifs ». Pour avoir accès aux instruments des marchés financiers, il faut être un acteur de grande taille. Les petites et moyennes entreprises se trouvent exclues de ces mouvements. C’est aussi pour cette raison qu’il est intéressant d’associer les grands groupes d’assurance mondiaux au mouvement de la micro-assurance. Ils ont un accès beaucoup plus direct à tous les instruments financiers disponibles sur les marchés pour accroître leurs gains, placer leurs investissements ou couvrir leurs opérations. Cela n’est pas possible pour une petite institution de microfinance.

De plus la microfinance est de plus en plus intégrée à ces logiques de financiarisation spéculative. « Elle devient un champ de placements et il est indispensable qu’elle soit standardisée pour en faire l’objet. »34 Les nouvelles logiques financières ont pour objectif de rendre les institutions de microfinance le plus indépendante possible des subventions publiques ou des dons privés. Des initiatives comme celles de Blue Orchard veulent réunir les grands investisseurs de la finance globalisée et le monde de la microfinance. Cette entreprise suisse s’est spécialisée dans le conseil en investissement dans les organismes de microfinance. Elle gère le « Dexia Micro Credit Fund » qui finance des prêts pour les institutions de microfinance. Il s’agit réellement d’une nouvelle manière de financer les initiatives. Les institutions sont ainsi en mesure de collecter des fonds qui leur étaient jusqu’alors inaccessibles.

Les assureurs, dans ce contexte, sont bien des acteurs incontournables de la micro-assurance. Ils maîtrisent la complexité de l’environnement financier. Ils ont les ressources monétaires suffisantes, peuvent intervenir sur les marchés financiers. Les placements des risques via les marchés financiers lui sont accessibles.

2. La légitimité par l’expertise

Les assureurs, au travers de partenariats avec des organismes opérant sur le terrain sont des acteurs tout à fait légitimes. Forts de leur expérience et de leur expertise dans le domaine, ils peuvent, avec prudence, prendre part à des projets ou inaugurer leur propre stratégie.

Leurs différents partenariats seront évoqués dans la partie suivante. Il importe de distinguer ce qui fait leur expertise.

Les grands principes de l’assurance qui sont ceux que l’assureur utilise au quotidien sont les mêmes dans le cadre de la micro-assurance. La micro-assurance est aussi une opération par laquelle l’assuré se fait promettre une prestation, en cas de réalisation d’un risque défini, moyennant une somme d’argent. L’inversion du cycle de production et la compensation au sein d’une mutualité sont des principes invariables qu’il s’agisse d’assurer des riches ou des pauvres.

Au-delà de ces principes généraux, les compétences techniques de l’assurance peuvent être transposées à la micro-assurance. Peu d’Institutions de Microfinance, généralement spécialisées dans la vente de micro-crédits, vont être capable de tarifer les produits au mieux, en tenant compte d’une analyse fine des risques. L’importance de la partie actuarielle pour calculer les primes a été largement sous-évaluée par les micro-assureurs. Un tarif adapté contribue à instituer un la confiance des assurés dans le produit de micro-assurance et est essentiel pour la viabilité du programme.

Toutefois, pour cette tâche, l’assureur qui souhaite se lancer dans un programme de micro-assurance va immédiatement être confronté à des problèmes spécifiques. Il est nécessaire de posséder des données historiques pour établir les taux de prime. Or les statistiques concernant les populations des régions les plus pauvres et les plus reculées se font rares. Au commencement d’un projet les micro-assureurs doivent souvent utiliser des statistiques globales de population en combinaison avec celles de programmes similaires (quand ils existent). Le partenariat avec une organisation locale telle une institution de microfinance peut dans ce cas être tout à fait bénéfique. Ces organismes possèdent parfois des données historiques spécifiques aux populations concernées. Le partenaire, de son côté doit comprendre les méthodes de l’assureur pour adapter ses bases de données.

Si les assureurs sont des acteurs à part entière de la micro-assurance, les bancassureurs n’en sont pas moins des acteurs légitimes.

Les vieilles querelles entre les assureurs et les banquiers se retrouvent-elles au niveau « micro » ? Les banquiers sont souvent déjà impliqués dans des projets de microfinance. Ils pourraient donc utiliser leur réseau déjà constitué combinée à l’expertise assurancielle déjà acquise dans les pays développés ou auprès des populations les plus aisées. Mais ils semblent réticents pour le moment à voir s’étendre leurs activités aux opérations d’assurance en ce qui concerne les populations à faible revenu.

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