L’art robotique : L’émotion en péril - WikiMemoires

L’art robotique : L’émotion en péril


Chapitre II L’art robotique

« Un style c’est une émotion, d’abord avant tout, par-dessus tout… ils ont jamais eu d’émotion… donc aucune musique1 »

Le Nouvel Ordre mondial, l’industrialisation des secteurs de production, le développement scientifique n’affectent pas seulement l’objet, mais aussi le domaine artistique. Dans ce deuxième chapitre, nous allons démontrer que les propos avancés par Céline dans Bagatelles pour un massacre et L’École des cadavres sur les arts modernes, la relation nocive qui perdure entre l’art et l’industrialisation des secteurs artistiques sont prophétiques, grâce à ses prévisions sur l’effacement de l’émotion dans les arts, la standardisation du domaine artistique, ainsi que le cheminement vers un art universel et normalisé.

1. L’émotion en péril

Louis-Ferdinand Céline est réputé pour son style novateur, ainsi que l’importance qu’il donne au style d’écriture, au détriment de l’intrigue. Une vision de la littérature exposée en détail dans Le style contre les idées où il avance que l’histoire racontée doit passer au second plan et mettre le style d’écriture au premier plan, car pour l’auteur un écrivain a pour but d’émouvoir son lecteur et faire passer l’émotion, à travers l’écrit. Une tâche assez ardue pour les écrivains que Céline a parfaitement réalisée dans ses romans.

Dans son pamphlet Bagatelles pour un massacre, l’auteur revient sur cet aspect de la littérature, en critiquant les écrivains du début du XXe siècle qu’il considère comme dépourvu d’émotion et par ailleurs de style. Ces auteurs pour le pamphlétaire se dirigent vers l’art Robot, un art dépouillé de toute émotion qui est « bardé de formules, d’emprunts, de références 2» et qui impose au peuple « le toc, le factice, la camelote ignoble et creuse […] le mensonge toujours !

Jamais l’authentique 1» c’est certes une critique assez austère de la littérature du XXe siècle de la part de Céline, mais celui-ci ne s’attaque pas seulement aux écrivains de son époque puisqu’il va jusqu’à affirmer que :

Je ne vois rien dans ces babioles qui puisse vraiment nous passionner… de quoi réveiller une vraie mouche, une mouche vivante, une mouche qui vole…la cause me paraît entendue, Renaissance, naturalisme, objectivisme, surréalisme, parfaite progression vers le Robot2.

L’émotion, pour Céline c’est ce qui provoque la révolte chez le lecteur, sans l’émotion ce dernier devient robot, c’est-à-dire ; il perd à la fois son émotivité vis-à-vis du monde, mais aussi toute envie de se révolter contre le conformisme. Il finit par perdre sa culture d’indigène et ce qui le différencie des autres populations. La perte de l’émotivité vise en quelques sortes au conditionnement du peuple, ou comme le dit Céline à la standardisation de la masse.

Cette robotisation de la littérature est provoquée selon Céline par la critique et la publicité qui glorifient l’écriture dépouillée de toute émotion, voire une écriture plate et s’attaquent farouchement dans les médias à « Tout ce qui pourrait provoquer le moindre sursaut émotif, la plus furtive révolte, au sein des masses parfaitement avilies, abusées, […] réveiller chez les indigènes la moindre velléité, le moindre rappel de leur authentique, instinctive émotion3 » tout cela dans le but de créer une littérature privée de toute authenticité et d’émotivité, une « Littérature contemporaine calamiteux croulant catafalque en phrases, acrostiches, falbalas, si secs, si rêches, que les asticots eux-mêmes n’y viennent plus grouiller, cadavre sans lendemain, sans vie […] littérature en somme bien plus morte que la mort 4».

Plus qu’une simple thèse défendue par l’auteur, c’est un constat concret de l’évolution de la littérature du XXe siècle qui a laissé place au « parfait journalistique objectif langage Robot 5 », soutenu par des écrivains journalistes de vocation qui ont rendu l’écriture objective et ont placé les idées, ainsi que l’histoire au premier plan, tout en supprimant l’émotion de leurs œuvres. Il aurait fallu attendre vingt années pour avoir une réaction de la part des écrivains sur la question du style, grâce au mouvement littéraire « le Nouveau Roman » et des écrivains tels que : Raymond Queneau avec son livre intitulé Exercices de style1. Ils ont essayé de remettre le style d’écriture au centre de l’œuvre, en chassant les idées. Cependant, l’aspect émotif dans l’écriture chez ces écrivains n’est nullement pris en considération et leur tentative de créer un nouveau style entraîne la création d’un style mécanique, voire hybride, dénué de toute émotion.

Dans son livre La littérature française au présent, Dominique Viart finit par résumer la littérature contemporaine en trois grandes branches :

Il qualifie la première de littérature consentante qui se résume à une littérature imaginaire, dont les genres littéraires privilégiés sont le Fantastique, le surréaliste et la science-fiction, « elle pioche dans un réservoir fictionnel et globalement demeure dans la répétition du connu 2». La deuxième branche est nommée littérature concertante, car elle succombe aux clichés de la société et alimente les scandales sociaux, sa « préoccupation n’est pas ici l’écriture, mais plutôt le coup ou le bruit de fond médiatique 3». La dernière branche est qualifiée de littérature déconcertante, dans le mesure où elle nage à contre-courant des autres littératures, tout en dérangeant les attentes de la société et échappe à la bien-pensance, « elle s’extrait du simple régime de la consommation (la consommation des signes du spectacle et du spectaculaire) 4».

Cet effacement des émotions dans l’écriture littéraire a connu son apogée avec l’industrialisation de l’édition du livre qui a mis l’accent sur les deux premières branches de la littérature contemporaine, en marginalisant la troisième qui peu à peu s’est éclipsée du marché de l’édition.

Céline tel un prophète prévoyait cette tournure que prendrait la littérature française durant le XXe siècle. Une littérature dénuée de toute émotion, robotisée par des écrivains qui n’écrivent qu’à travers une langue plate et objective, afin de ne créer aucun sentiment de révolte ou d’appartenance. Elle devient par conséquent un objet de consommation, « une matière » portée par les critiques et la publicité. Elle essaye de véhiculer les clichés et les stéréotypes de la société, sans pour autant créer de divergences. Elle représente en quelques sortes le bien- pensant de la société et tout cela dans le but de créer un monde robotique ; robotique dans le sens où il n’y a plus d’émotivité, ni de révolte, car :

Pour le monde robot qu’on nous prépare, il suffira de quelques articles, reproductions à l’infini, fades simulacres, cartonnages inoffensifs, romans, voitures, pommes, professeurs, généraux, vedettes, pissotières tendancieuses, le tout standard, avec énormément de tam-tam d’imposture et de snobisme La camelote universelle1.

À l’aube du XXIe siècle, ce monde robotique que Céline présageait en 1937, s’est réellement concrétisé, du moins en ce qui concerne la question des arts. Ce domaine est dominé à présent par la publicité et l’argent qui créent à leur guise des écrivains robotiques, inoffensifs pour la bien-pensance des peuples et pour les « élites », c’est-à-dire, qu’ils ne sont jamais critiques vis-à-vis de ces « élites » et ne représentent aucun danger pour la doxa, car leur travail est non pas de la faire évoluer, mais de l’alimenter avec les stéréotypes. C’est ce que souligne le pamphlétaire dans Bagatelles pour un massacre en affirmant que « les [écrivains] « standard », nés de la publicité juive, ne peuvent jamais être redoutables pour le pouvoir juif. Jamais idoles, à vrai dire, ne furent aussi fragiles, aussi friables, plus facilement et définitivement oubliables, dans un instant de défaveur 2». Cet art robot, ne peut exister, sans un lent processus de standardisation que Céline critiquait dans ses pamphlets d’avant-guerre et estimait qu’il constituerait un danger non seulement pour la littérature, mais aussi pour tous les autres arts.

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1 Louis-Ferdinand CÉLINE, op.cit., 1937, .p.110.

2 Ibid., p.112.

1 Ibid., p.112.

2 Louis-Ferdinand CÉLINE, op.cit., 1937, p.116.

3 Ibid., p.171.

4 Ibid., p.171.

5 Ibid., p.174.

1 Raymond QUENEAU, Exercices de style, Folio, Paris, 1947.

2 Dominique VIART et Bruno VERCIER, La littérature française au présent, Bordas, Paris, 2008, p.240.

3 Ibid., p341.

4 Ibid., p.421.

1 Louis-Ferdinand CÉLINE, op.cit., 1937, p.122.

2 Ibid., p.123.

2. Vers la standardisation

La standardisation pour Louis-Ferdinand Céline est un processus qui vise à éliminer toute originalité dans les arts et il œuvre pour une universalité de celle- ci.

Pour arriver à ce but, la première étape consiste à éliminer toute émotivité qui puisse provoquer un sentiment de révolte ou d’appartenance chez un lecteur, dans une société donnée, car cela peut créer des divergences donc des conflits idéologiques, ethniques… etc. qui peuvent nuire à la standardisation de la masse.

Après avoir dépouillé l’écriture de son émotivité en la rendant mécanique, c’est-à-dire en obéissant au même processus d’écriture, l’auteur standard se soumet aux stéréotypes dominants dans la société en construisant toute son œuvre selon les attentes du grand public et se soumet ainsi aux instances de la masse.

Enfin, la dernière étape de la standardisation consiste à valoriser l’œuvre standard, grâce à une forte campagne publicitaire pour la rendre une référence aux yeux des lecteurs et de la génération montante des écrivains qui vont considérer le livre à succès comme un exemple à atteindre. La publicité ici joue un double rôle, à la fois elle valorise l’écriture standard, par le biais de la critique et les prix littéraires et dévalorise en même temps, toute écriture susceptible de créer un clivage qui constitue un danger pour le grand public et le bien-pensant de la société, en le marginalisant tout simplement de la scène médiatique.

Yves Reuter est le premier à s’atteler sur les points de divergences qui existent entre la littérature classique qu’il qualifie de  » production restreinte  » et la littérature contemporaine qu’il désigne de  » production élargie « . Son travail est repris par Christian Achour dans son livre : Le texte littéraire : outils de lecture où elle classe c’est deux littératures dans un tableau :

PRODUCTION RESTREINTE PRODUCTION ÉLARGIE

Dénégation de l’économie, recherche d’un capital symbolique Soumission à l’économie, recherche d’un capital économique

Refus de toute promotion tapageuse (relations publiques, conférences, colloques) Techniques de promotion, publicité, marketing, pressions, jacquettes tapageuses

Cycle de production long, pas de marché présent, acceptation du risque Cycle de production court, minimiser les risques, rentrée rapide des profits et obsolescence rapide des produits

Cible visée : les producteurs, les pairs, les fractions intellectuelles de la classe dominante Cible visée : le « public » les fractions non intellectuelles de la classe dominante (« le public cultivé ») et les autres couches sociales

Espoirs : reconnaissance des pairs. Succès différé et durable > « classique » Espoirs : succès immédiat et temporaire > « best-sellers »

Produit sa demande, conteste et détruit les normes en vigueur. Recherches formelles Ajustement à une demande préexistante soumission aux normes dominantes : thèmes, stéréotypes, modes d’écriture ; produit socialement quelconque, gommage des clivages

Recherche d’une prise de pouvoir de la légitimité culturelle Soumission aux instances en place ; ou refus de s’y soumettre. Assurance de sa propre légitimité

Auteur se voulant libre, inspiré et novateur Auteur subordonné aux détenteurs des moyens de production et de diffusion

Éditeur se présentant comme découvreur audacieux Éditeur subordonnant l’auteur aux attentes du public

Critique suspectant le succès Critique faisant du succès du livre sa valeur

Tableau représentant la littérature classique et la littérature contemporaine 1

Ce tableau résume parfaitement les propos de Louis-Ferdinand Céline sur la standardisation des arts, principalement pour le cas de la littérature contemporaine. Il démontre tout d’abord que le livre est devenu une matière de consommation qui obéit à l’économie mondiale et dont le but principal est de gagner du profit, au lieu de chercher un capital symbolique, c’est-à-dire; marquer les consciences et s’inscrire dans la littérature incontournable, voire classique, le livre contemporain cherche tout d’abord à réaliser un chiffre d’affaires. Notamment avec l’industrialisation du monde de l’édition qui a développé le cycle de production des livres en les rendant plus accessibles à la consommation des masses, en vue de susciter un succès rapide et temporaire et de réaliser des profits commerciaux, comme le cas des Best-sellers qui s’éclipsent de la scène littéraire, après quelques années de leur édition.

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1 Christine ACHOUR, Amina BEKKAT, Le texte littéraire : outils de lecture, Barzakh, Alger, 2019, p.23

Yves Reuter souligne aussi le rôle de la publicité dans la littérature contemporaine qui a pris l’ascendant sur l’objet lui-même, car c’est à l’aide de la publicité que les livres contemporains connaissent un succès et les maisons d’édition surexploitent ce moyen d’information, à travers des spots publicitaires, des conférences et d’interviews. La couverture du livre est aussi utilisée comme outil de vente, grâce à une jaquette tapageuse et colorée, les ventes de livres vont ainsi considérablement augmenter.

L’utilisation excessive de la publicité par les maisons d’édition confirme que les livres contemporains visent tout d’abord l’image et l’esthétique du livre et cela même pour l’écrivain en personne qui est propulsé au-devant de la scène littéraire et médiatique, grâce à la publicité. C’est de cette manière que s’opère la standardisation des auteurs, du moment que ces derniers se plient à la règle économique et publicitaire du marché, il suit automatiquement le troupeau des auteurs standards. Et contrairement à la littérature classique, c’est la critique littéraire qui fait le succès du livre et devient une indicatrice de qualité.

Cependant, la similitude est plus sidérante entre la prophétie de Céline sur la standardisation des arts et les propos du théoricien, en ce qui concerne la littérature contemporaine, lorsqu’il révèle que la littérature moderne est soumise à la doxa et ajuste son style et ses idéologies aux instances en place. L’auteur ne cherche nullement à bouleverser la norme imposée par la société et par les maisons d’édition. Ainsi, il cède à la majorité dominante en adoptant une écriture standard qui connaît un succès dans le monde littéraire de son époque, ainsi que l’exploitation de thèmes et stéréotypes d’actualités. L’exemple le plus évident aujourd’hui dans la littérature contemporaine sont les thèmes traités tels que : le racisme, le féminisme, LGBT, et la montée de l’extrémisme en Europe.

Ces thèmes / stéréotypes sont prédominants dans toute la littérature contemporaine, aucun auteur n’y échappe et s’il omet d’aborder un de ces thèmes dans son livre, les conséquences peuvent être fatales pour la réussite de son œuvre. Il est pour ainsi dire, otage des instances du public et dans la majorité des cas, il est utilisé comme moyen de standardisation à son insu par les maisons d’édition.

C’est ce que Céline désigne de « nettoyage par les idées 1», ainsi à force de traiter les mêmes thèmes et clichés, la société est conditionnée par ces derniers, en ne désirant consommer que de la littérature standard. Quant à l’artiste standard avec son œuvre contemporaine, il gomme tous les clivages qui puissent exister dans la masse et tend à l’universalité de cette littérature standard.

Ainsi, la littérature contemporaine s’est transformée en un art robotique dépouillé de toute émotion, de créativité et de révolte. Les théoriciens sont unanimes sur la question et affirment que l’art moderne est en décadence et n’apporte rien de nouveau sur le plan créatif.

L’évolution industrielle a rendu la littérature mécanique qui suit le même schéma archétypal dans la confection d’un livre, au niveau de la forme (tous les auteurs contemporains adoptent le même style d’écriture, car leur « travail sur le langage et sur les formes d’écriture vise à une saisie plus juste et non à une pure complexification du matériau verbal 2 » en résumé, à une saisie plus standard) ainsi que sur le fond de l’œuvre qui puise son inspiration sur les stéréotypes et les clichés. À ce sujet, Alain Goulet souligne que pour les écrivains contemporains « leur hantise du stéréotype […] ressemble bien parfois à de la fascination, à tel point que, pour plusieurs d’entre eux, le stéréotype est devenu le moteur de leur œuvre, le générateur de leur écriture, l’hydre aux cent têtes avec laquelle ils se débattent, avec des problématiques et des modalités diverses 1».

Cette standardisation touche aujourd’hui tous les domaines artistiques, pas seulement la littérature, car même le cinéma et la musique ont subi le même sort. Comme l’indique une étude espagnole publiée dans la revue Scientific Reports qui dénonce la baisse de qualité, ainsi que de la créativité dans la musique durant le XXIe siècle, en comparaison au siècle dernier. Les scientifiques ont affirmé avoir « trouvé la preuve d’une homogénéisation progressive du discours musical. En particulier, […] des indicateurs numériques qui montrent que la diversité des transitions entre les combinaisons de notes […] a constamment diminué au cours des 50 dernières années2 » cet appauvrissement au niveau des mélodies et des accords est comparable à celui de l’émotion et du style dans la littérature, car avec la diminution des accords et des mélodies, il y’a par conséquent, une diminution de sentiments et d’émotions.

Les résultats de la recherche ne se sont pas arrêtés jusque-là, puisque les scientifiques ont découvert qu’il y ‘a « également un appauvrissement de la « palette de timbres », c’est-à-dire du nombre de tons différents 3» on voit nettement qu’il y’a un gommage de tout clivage dans la musique et tout porte à croire qu’en délimitant la palette de timbres n’importe quelle musique produite pas les musiciens aura les mêmes mélodies et tons, dans un futur proche. Cette musique du futur deviendra le standard imposé par les producteurs aux masses.

L’utilisation de l’art et en partie, la musique à des fins politico- économiques ne date pas d’aujourd’hui. Les systèmes totalitaires du XXe siècle ont mis l’accent sur la musique « en organisant des défilés géants soigneusement orchestrés sous l’œil de caméras [et] aujourd’hui, c’est au tour des décideurs économiques de s’en servir 1» comme moyen de standardisation, à l’aide de la publicité et de l’argent, les « élites » sont en train de créer une société universelle qui consomme la même littérature, la même musique et le même film. Elle est emprisonnée dans cet art robotique qui cherche à divertir le peuple et qui le conditionne ainsi aux idéaux dominants de la société. Tout esprit subversif, ainsi que de révolte est rapidement rejeté par l’industrie et la critique qui le considèrent comme un danger pour l’art robotique.

Quant à l’industrie du cinéma, elle n’est pas exempte de tout reproche, car depuis sa création elle a joué un rôle de propagandiste, particulièrement durant la Deuxième Guerre mondiale. Les deux camps ont utilisé le cinéma à des fins politiques comme le souligne Céline au sujet du cinéma américain :

Le cinéma new-yorkais donne son maximum […] Les films sont exorbitants de haine démocratique. Absolument démonstratifs de la fantastique dégueulasserie fasciste, irréfutables, tandis que tout transportés au contraire à l’admiration palpitante pour les chevaleresques armées démocratiques, de plus en plus pacifiques, protectrices des opprimés, défenderesses du droit menacé, rempart des libertés démocratiques républicaines et maçonniques2.

Le cinéma américain a construit une image péjorative du fascisme, afin d’inciter le peuple de défendre les idéaux de la démocratie, en déclarant la guerre aux nazis. Un des exemples le plus notable est le film Le dictateur de Charlie Chaplin, paru en 1940, dans lequel l’armée nazie est tournée en dérision par l’acteur qui se transforme en Hitler. À la fin du film, celui-ci fait l’apologie de la démocratie, en appelant le peuple américain à entrer en guerre contre les nazis.

Quant au cinéma nazi, les dirigeants allemands estimaient que les films étaient l’un des « moyens de manipulation des masses les plus moderne 3»

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1 Louis-Ferdinand CÉLINE, op.cit., 1936.p20.

2 Michèle TOURET et Francine DUGAST-PORTES, Le Temps des Lettres. Quelles périodisations pour l’histoire de la littérature française du XXème siècle ?, PU Rennes, Paris, 2001, p.336.

1 Alain GOULET, « L’écriture du stéréotype dans la littérature contemporaine », In ; Le stéréotype, Presses universitaires de Caen, Caen, 1944, p.181.

2 Maxime LAMBERT, 28 /12/2018/« La qualité de la musique s’est nettement dégradée, selon une étude », Maxisciences, Consulté le 10/03/2020 à 11 h, URL : https://www.maxisciences.com/musique/la- qualite-de-la-musique-s-est-nettement-degradee-selon-une-etude_art25944.html

3 Ibid.

1 Yves MICHAUD, 20 mai 2006, « L’art en mutation », Le Monde, consulté le 10/03/2020 à 10 h, URL : https://www.lemonde.fr/culture/article/2006/05/20/yves-michaud-evoque-l-art-contemporain-du- xxie-siecle_774107_3246.html

2 Louis-Ferdinand CÉLINE, op.cit., 1938, .p.27.

3Leiser ERWIN, « Deutschland erwache! ». Propaganda im Film des Dritten Reiches, Reinbek, Rowohlt, 1968, p. 40. [Notre traduction].

C’est pour cette raison qu’ils ont mis l’accent sur cet art moderne, dans le but de glorifier leur combat « Kampf » tout en dévalorisant la démocratie et le capitalisme aux yeux du monde. Le but était de surpasser l’ennemie sur le plan cinématographique et Hitler encourageait cette entreprise en clamant que « les Américains peuvent le faire, pourquoi pas les Allemands 1? » Un des films les plus réputés de la propagande nazie est Le juif éternel réalisé par Fritz Hippler, mettant en scène des Juifs comploteurs qui visent à dominer le monde avec l’argent et reprend le discours antisémite des années trente. Ce réalisateur revient sur l’influence des films sur la masse en expliquant que :

En comparaison avec tous les autres arts, le film, par sa capacité à agir prioritairement sur le sens poétique et l’émotion, donc sur ce qui ne relève pas de l’intellect, a, d’un point de vue de la psychologie des masses et de la propagande, un effet particulièrement profond et durable2.

Ceci démontre que le cinéma a depuis sa genèse été utilisé à des fins politiques et économiques. Il n’est pas surprenant d’assister à l’utilisation du cinéma comme outils de standardisation par les élites, dans le but strict selon Céline :

D’abrutir le goye toujours davantage… De l’amener le plus tôt possible à renier toutes ses traditions, ses malheureux tabous, ses « superstitions », ses religions, à lui faire abjurer en somme tout son passé, sa race, son propre rythme au profit de l’idéal juif. De faire naître en lui, par le film, le goût bientôt irrésistible pour toutes les choses juives qui s’achètent, de la matière, du luxe, qu’il se fabrique ainsi lui-même, l’Aryen, les verges pour se battre et les chaînes pour s’enferrer, qu’il paye pour comble, chemin faisant, avec quel exorbitant « surplus » tout l’appareil de son servage et de tout son abrutissement3.

Aujourd’hui, le cinéma joue le même rôle que la littérature, dans la mesure où il utilise les stéréotypes de la société, afin d’« exploiter l’énergie pulsionnelle des individus au profit des objectifs culturels 4» avec des films qui traitent des sujets d’actualités comme : le féminisme pour ne citer qu’un seul exemple. Cet art essaye d’édifier une Weltanschauung1 commune à l’humanité et combattre les conflits idéologiques qui existent au sein de la société.

Un grand nombre de productions cinématographiques du XXIe siècle obéissent à cette règle et ils véhiculent les clichés de notre époque, comme c’est le cas du film franco-algérien Papicha, réalisé par Mounia Meddour qui s’est vu décerner le César du meilleur premier film 2020.

Ce film est le parfait exemple, lorsqu’il s’agit d’illustrer les thèmes de standardisation et de propagande, par le biais du cinéma. Porteur d’un grand nombre de clichés du XXIe siècle, Papicha se soumet aux instances de la société européenne, à travers le discours féministe, anti-extrémiste et libéral. Le film critique la société algérienne de la décennie noire en pointant du doigt l’extrémisme musulman.

Dans cette œuvre assez manichéenne, où sont mis en scène l’extrémisme musulman et par ailleurs la société patriarcale qui représente le mal, l’obscurantisme qui ne laisse pas les sociétés maghrébines évoluer. Un conflit mené par l’héroïne, ainsi que son groupe d’amis qui représentent le libéralisme occidental et l’ouverture d’esprit. Elles jouent le rôle du bien dans cette œuvre, dont la standardisation est bien explicite, à travers les clichées. Cependant, à travers cette critique récurrente de l’islam radical dans l’art moderne, Papicha essaye d’intégrer les idéaux de la société occidentale dans la société orientale, en voulant démontrer que « le contrôle du corps des femmes, et ce qu’elles ont le droit — ou non — de porter 2». Certes, c’est une cause noble et défendable, mais qui perd toute crédibilité, à cause de la manière avec laquelle elle est mise en scène. C’est-à-dire ; le film propose deux choix à ses personnages, soit adopter l’universalité avec tous ses clichés et stéréotypes qui évoquent le progrès, l’ouverture d’esprit, soit opter pour l’obscurantisme des sociétés patriarcales et musulmanes qui sont vouées à disparaître dans un futur proche.

C’est une description erronée et réductrice de la société orientale, car le film met en scène une catégorie minoritaire de la société orientale qui n’est pas représentative (ce qui en soi est critiquable) et en fait une généralité. Il piétine en quelque sorte toute la culture et les traditions de ces pays qui sont loin d’être primitives, en leur proposant comme finalité de s’occidentaliser, afin d’être considérés comme évolués, ou bien de rester dans l’obscurantisme et être voués à la disparition. N’est-ce pas cela le but de la standardisation ? Gommer les clivages des sociétés, afin d’imposer une seule est unique vision des choses qui vise à l’uniformisation.

Cette description d’un monde assez apocalyptique et conformiste dans sa vision des choses, décrit par Louis-Ferdinand Céline dans ses pamphlets se concrétise de plus en plus au fil du temps. Sa prédiction sur l’art contemporain s’est indéniablement affirmée au XXIe siècle et ses propos prophétiques catalogués, comme relevant du délire par la société de l’entre-deux-guerres, ont pris tout leur sens dans la société moderne.

Standardisation, le Nouvel Ordre mondial, la société de consommation sont des maux qui gangrènent la société moderne et ils ont été diagnostiqués avant l’heure par le docteur Destouches dans Bagatelles pour un massacre et L’École des cadavres et comme tout bon médecin qui se respecte, Céline ne s’est pas contenté d’établir un diagnostic sur la situation sociopolitique de l’Europe du XXe siècle, en particulier celle de l’entre-deux-guerres, mais il a aussi élaboré un remède contre les fléaux qui menacent son époque, ainsi que ceux qui menaceront le futur de l’humanité. Ce remède est conceptualisé sous forme de programme politique dans Les Beaux Draps qui prône l’égalitarisme au sein des sociétés. Ce pamphlet, écrit-il est le seul :

À paraître […] en France depuis la guerre à tendances vaguement politiques […] Œuvre bien anodine, où il n’est même plus question des Allemands, livre de pacifisme, de poésie et de philosophie. Livre qui a profondément déçu les milieux « Collaborateurs », qui a été même éreinté dans le grand journal collaborateur de Luchaire « Les Nouveaux Temps », qui a été interdit en Allemagne (comme tous mes autres livres) et au surplus dans la Zone Vichy, où il a été saisi par la Police sur les ordres de Pétain1.

Le programme politique avancé par Céline dans Les Beaux Draps est le sujet central du troisième chapitre, à travers l’étude duquel nous tenterons de démontrer en quoi et comment ce pamphlet est prophétique dans sa conception d’une société égalitaire.

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1 Carsten LAQUA, Wie Micky unter die Nazis fiel. Walt Disney und Deutschland, Reinbek, Rohwoldt, 1992.p.54. [Notre traduction]

2 Hoffmann HILMAR, Und die Fahne führt uns in die Ewigkeit“. Propaganda im NS-Film, Francfort, Fischer Taschenbuch, 1988, p.05. [Notre traduction]

3 Louis-Ferdinand CÉLINE, op.cit., 1937, p.197.

4 Pablo Bergami G. BARBOSA, « Le film de fiction comme instrument de propagande : le cas Tropa de elite. », In : Topique 2010/2 (n° 111), p.118.

1 Conception du monde.

2 Elli MASTOROU, 22/10/19/, « Papicha, un film de Mounia Meddour: « féministe et musulmane, c’est possible » », rtbf, Consulté le 13/03/20, URL : https://www.rtbf.be/info/dossier/les- grenades/detail_papicha-un-film-de-mounia-meddour-feministe-et-musulmane-c-est- possible?id=10347710


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