Capital social, Configuration collective et mode d'action individuel - WikiMemoires

Capital social, Configuration collective et mode d'action individuel


2.1.3. Le capital social, entre configuration collective et mode d’action individuel

S’il y a une part de points en commun entre ces différentes approches, elles se distinguent sur d’autres. Les approches collectives s’appuient plutôt sur les relations entre pairs ou membres d’un même groupe social. Si le capital social existe c’est parce que les membres du groupe, très fortement liés entre eux, le souhaitent ainsi. Dans cette acception, le capital social est plutôt l’attribut de groupes basés sur des liens forts, organisant une certaine fermeture vis à vis de l’extérieur. Les approches individuelles, quant à elles, se ramènent toutes à l’accès d’ego aux ressources ou aux contacts de ses contacts. Le capital social du point de vue individuel définit alors une capacité d’agir dans telle circonstance et pour tel objectif, ce n’est pas l’attribut d’une personne, mais ce qui lui permet de réaliser des actions.
Et cela est aussi vrai pour une personne appartenant à un groupe détenteur de capital social collectif : la mobilisation de ce capital pour agir se fait à titre individuel. Ainsi, ressource individuelle ou attribut d’un groupe peuvent en fait être considérés comme deux formes différentes d’un même phénomène, comme le montrent Sandefur et Laumann (1998). L’opposition étonnante entre les exemples de Burt et de Coleman met en valeur le fait qu’on peut obtenir des bénéfices des structures sociales ayant des formes opposées, cela dépendant du but poursuivi :
Figure 3. L’opposition des conceptions du capital social selon Burt et Coleman. Source Sandefur & Laumann 1998

Burt Coleman
réseau ouvert, diversifié=>
bénéfice en information
carrière des managers
pas de surveillance interpersonnelle
réseau fermé complet=>
bénéfice en information
socialisation des enfants surveillance interpersonnelle forte

Par ailleurs, une autre distinction se fait jour entre ces approches, entre celles qui se centrent plutôt sur ce qui circule dans le réseau et celles qui s’intéressent plutôt à la forme, à la structure du réseau, comme l’ont bien noté Burt (1992, 11-13) ou Sandefur et Laumann (1998). La figure 4 positionne ces différentes approches selon ces deux axes, en terme de tendance.
Figure 4. Conceptions du capital social selon deux oppositions : individu/groupe et contenu/forme

accent mis sur le groupe, lecollectif accent mis sur l’individu et saposition
attention à ce qui circule dans les réseaux (contenu des relations) – Coleman- Bourdieu – Lin
attention aux réseaux en eux-mêmes (forme, structure) – Granovetter 1985 – Granovetter (73-74)- Burt

Sans prétendre à l’exhaustivité, deux grandes oppositions traversant les différentes interprétations de la notion de capital social peuvent être identifiées, et permettent de les positionner les unes par rapport aux autres. Il s’agit bien sûr de tendances appuyées sur le point de vue central de chaque auteur. Aucune approche n’est totalement et uniquement à l’endroit où nous la situons, la plupart d’entre elles participent aussi peu ou prou des autres points de vue, mais cette caractéristique est alors plutôt marginale. Plusieurs facettes du capital social apparaissent ainsi selon la perspective choisie et la nature des phénomènes étudiés.

L’opposition collectif / individuel

Le premier axe horizontal oppose le point de vue collectif au point de vue individuel. Dans le premier cas, le capital social est une émanation globale du groupe, un attribut collectif disponible pour les membres du groupe, produit par des configurations sociales plus ou moins sciemment entretenues, et relativement indépendant de l’action d’un seul individu au sein du groupe. Il est généralement conçu comme multiforme. Se centrant sur les mécanismes de création, de production et d’entretien de ces formes de capital social, ces approches collectives permettent de comprendre pourquoi il existe un moment donné du capital social. De l’autre côté, les approches plus individuelles s’intéressent à l’individu et à sa place dans l’espace social, à l’effet de la position qu’il occupe, à la composition de ses relations comme atout ou handicap. Le capital social est alors la ressource de celui qui l’utilise pour une action donnée, à la fois les individus qu’il connaît et les ressources que ceux-ci détiennent (financières, de pouvoir, d’information, etc..), et répond à la question : comment agit l’individu, et quelles sont ses chances de succès selon les ressources auxquelles il a accès ?

L’opposition contenu / forme

L’axe vertical spécifie ce à quoi on accorde de l’importance dans ces approches. D’un côté, elles se centrent sur ce qui circule à l’intérieur du réseau de relations que ce soit de la confiance, des normes locales, des valeurs, des règles, du contrôle, des savoirs communs, des ressources de contacts auxquels on a accès, des informations, etc. Elles indiquent ce qui est mobilisé (ou mobilisable) par ego comme ce qui est imposé (comme imposable) à ego. De l’autre, l’attention se porte sur le réseau en lui-même, sa forme, sa structure, les positions individuelles différenciées, le concept central est celui de lien31. Les analyses portent sur les « cartes » que les ensembles de liens dessinent, et les chances de succès des actions envisagées par les individus en fonction de leur position. Ces deux dimensions sont bien nécessaires pour saisir de quoi il retourne lorsqu’on parle de capital social. Les ressources auxquelles on a accès dans son réseau, les valeurs et les normes qui fondent la confiance interpersonnelle spécifient le contenu du capital social, contenu la plupart du temps référé à la nature du phénomène étudié. Ces approches répondent à la question : de quoi s’agit-t-il, qu’est-ce qui est mobilisé ? Alors que les approches centrées sur la forme du réseau cherchent plutôt à identifier une capacité d’action individuelle, un système de contraintes et d’opportunités qui la définit. C’est le sens consensuel du concept comme le retient Alejandro Portes à partir d’une revue sur la réémergence du capital social aujourd’hui (1998), réconciliant d’une certaine façon l’individuel et le collectif, dans la mesure où ce système est à la fois fruit de la composition d’actions de multiples individus et socle structurel à partir duquel s’effectue les nouvelles actions envisagées par les individus. Elles offrent une réponse à la question : comment peut-on agir ?

31 et du même coup fait apparaître l’ambiguïté du terme « relation » en français par rapport à l’anglais ; ce mot désigne en effet à la fois la personne connue (« contact ») et le lien avec cette personne (« tie »).

Un dernier point mérite d’être souligné. En rapport avec leur objectif d’opérer un tri et un classement des types de mesure du capital social, trois auteurs, Borgatti, Jones et Everett proposent en 1998 un autre type de distinction entre les diverses conceptions du capital social. Ils retiennent bien la première opposition classique individuel/collectif, mais ils distinguent ensuite une seconde opposition selon que les analyses portent sur les relations entre l’unité d’analyse et l’extérieur ou bien au sein même de cette unité. L’idée est la suivante : dans les travaux de type « individuel », le capital social est composé des relations qu’un individu entretient avec son environnement, l’étude portant alors sur des relations externes à l’unité d’analyse ; dans les travaux de type « collectif », le capital social est composé des relations qui lient entre eux les individus au sein d’un même groupe, l’étude portant alors sur les relations internes à l’unité d’analyse. Le croisement des deux approches permet d’identifier une troisième catégorie de travaux dont l’objectif est d’étudier les relations qu’un acteur collectif peut développer avec son environnement extérieur32. Ces auteurs prennent comme exemple le capital social d’un département à l’intérieur d’une université et montrent qu’on peut l’étudier sous l’angle des relations qui le composent, ou des relations que ce département dans son ensemble entretient avec des individus ou des groupes (d’autres départements par ex.) à l’extérieur. Ce type de capital social est encore peu étudié ; ils citent quelques travaux montrant, par exemple dans le cas d’équipes au sein d’une entreprise, que celles qui entretiennent beaucoup de relations avec le reste de l’entreprise réussissent toujours mieux ; ou encore que l’importance des liens d’une organisation avec l’extérieur stimule leur capacité d’innovation. De fait, cette idée que les liens traversent les organisations et en influencent leur fonctionnement a déjà été argumentée par Nohria et Gulati (1994, cf. chapitre 1, § 1.2.4.4.). Borgatti, Jones et Everett en généralisent l’idée, en l’étendant à l’observation du capital social des groupes ou des ensembles sociaux, tout en limitant le regard aux seuls aspects potentiellement bénéfiques de ces ressources relationnelles. Il ne s’agit pas d’une conception différente de capital social, mais plutôt de configurations différentes relatives à un même phénomène, et qui posent une question parfois éludée ou ambiguë, celle des frontières ou des limites pertinentes des unités étudiées : si cela est encore assez clair quand il s’agit d’une entreprise, ou d’un département d’université, ça l’est moins quand il s’agit de groupes sociaux aux contours plus flous définis par exemple plutôt par des liens d’affinité que par une même attache institutionnelle.
Pour creuser la question, l’apport de Granovetter (qui n’est pas cité par ces auteurs) est justement d’avoir mis en évidence l’existence de liens jouant, pour un individu certes, un rôle particulier (d’accès, de connexion…) entre groupes sociaux par ailleurs disjoints (1973, les liens faibles constituant un pont) replacée dans son contexte social (1985, l’encastrement structurel des actions individuelles). L’accent mis sur cette force particulière de certains liens en fonction d’un objectif donné est encore plus net chez Burt ou chez Lin. Certes, chez le premier, il s’agit plus de choisir stratégiquement les liens qu’on souhaite développer pour un objectif de contrôle ou de pouvoir, que d’accéder à un autre milieu (1992, 1995). La dimension utilitariste et intentionnelle est ici très prégnante, et Burt ne se pose pas la question du fonctionnement collectif. Lin (1982, 1995, 2001) par ailleurs s’intéresse lui aux liens qu’entretiennent des individus situés dans des strates sociales différentes. Ce ne sont pas à proprement parler des liens inter-cercles, mais il s’agit tout de même de relations entre des individus situés dans des espaces sociaux différents. Mais il s’agit dans les trois cas du rôle particulier que jouent des liens permettant d’accéder ou de « passer » en quelque sorte d’un “ milieu ” à un autre.

32 Le croisement acteur individuel ou collectif et centre d’intérêt interne ou externe donne en fait quatre cases. Celle qui manque, que les auteurs présument vide, correspond aux relations « internes » à un individu, auxquelles il est en effet a priori difficile de s’intéresser.

Le point de vue de Granovetter comporte ainsi une dimension temporelle, processuelle, qui introduit la possibilité de passer d’un milieu à un autre ; dans la généralisation du concept opérée par Coleman, cette possibilité se perd au profit d’une dimension structurelle plus statique permettant de réintroduire les différences dans les niveaux de capital social auxquels chacun a accès en fonction de sa position dans le groupe ou de la place de son groupe d’appartenance vis à vis d’autres groupes.
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Thèse pour obtenir le grade de Docteur En Sociologie – UFR De Sciences Humaines Et Sociales
Université Paris 5 – René Descartes


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