Les contextes de la migration étudiante chinoise en France

1 March 2013 | Education et Enseignement

1.1 Les contextes de la migration étudiante chinoise et les politiques françaises

1.1.1 Les données des étudiants chinois en France

Les établissements français connaissent une explosion du nombre d’étudiants chinois ces dernières années. De 1998 à 2008, ces étudiants sont passés de 1200 à plus de 20 000, c’est-à- dire, un taux de croissance de 10% environ chaque année. Le nombre des étudiants chinois représente maintenant 8.3 % des étudiants étrangers en France, juste derrière les étudiants maghrébins. La France se situe désormais au cinquième rang des pays accueillant le plus d’étudiants chinois, derrière les Etats-Unis, la Grande Bretagne, l’Australie, le Japon.

Selon les données de la DEPP, les universités françaises ont inscrit une grande majorité de ces étudiants (73% pour l’année 2006-2007), la moitié en premier cycle, avec de forts contingents dans les disciplines littéraires et économiques (Agulhon, 2009, p.114.).

Une minorité de ces étudiants sont boursiers du gouvernement chinois, français ou d’autres organisations et s’inscrivent dans les Grandes Ecoles (An Yan, 2009). Tous les autres, la majorité, sont venus de leur propre initiative et financent eux-mêmes leurs études. Dans cette étude, nous nous intéressons à ces derniers.

Alors, comment expliquer cette migration étudiante massive en France et qu’est ce qui attire les jeunes Chinois en France ? Il nous faut commencer notre réflexion à partir des contextes internationaux de cette mobilité étudiante chinoise vers l’Europe, particulièrement vers la France.



1.1.2 Le marché international de l’enseignement supérieur

A l’entrée du XXI siècle, notre société, désormais nommée « société de la connaissance », voit ses moyens techniques et de communication se développer à grande vitesse et à grande échelle. La mobilité étudiante (essentiellement vers les pays développés) au niveau international est une des caractéristiques de cette société d’avenir. Au niveau mondial, au cours des cette dernière décennie, le nombre de jeunes faisant des études supérieures dans un pays étranger a été multiplié par 2,5 1 . Depuis 1998, le nombre des étudiants étrangers a progressé de 75% en France et le même phénomène s’observe dans la plupart des pays développés. Les grandes organisations comme l’OCDE2, et l’UE ont accordé un intérêt croissant à la promotion de la mobilité étudiante.

Quels sont les soubassements idéologiques de ces politiques ? Cette nouvelle vague de migration étudiante est marquée par une nette augmentation du poids des objectifs économiques et de l’intervention des entreprises dans la sphère universitaire : dans un marché de plus en plus mondialisé, se multiplient les besoins de mains d’œuvre qualifiées qui savent prendre leurs responsabilités et travailler dans un contexte multiculturel. L’augmentation spectaculaire du nombre des étudiants chinois en Europe en est un exemple : c’est à la demande expresse des entreprises qui s’y sont installées que les établissements universitaires occidentaux ont considérablement ouvert leurs portes aux étudiants chinois.

Il faut souligner un autre élément également important : les pays occidentaux, connaissant une baisse du nombre d’inscriptions des jeunes nationaux dans des universités, de première importance dans les filières scientifiques, cherchent à pallier ce manque d’effectifs en ouvrant leur porte aux étudiants ou chercheurs étrangers.

1Les étudiants en mobilité étaient près d’un million en 1985, et plus de 2,5 millions en 2004. Selon les données de l’UNESCO, plus de 85% des étudiants étrangers dans le monde s’inscrivent dans l’un des établissements d’enseignement supérieur des pays de l’OCDE, et 70% d’entre eux sont originaires des pays dits « du sud ».

2 Depuis 1992, l’OCDE publie chaque année un ensemble d’indicateurs de l’enseignement « Regards sur l’éducation» qui vise à examiner l’évolution de l’enseignement dans les pays membres et de suivre les modifications progressives du cadre conceptuel mis en place. Depuis 2005, il a ajouté un indicateur sur « La mobilité internationale des étudiants ».

Parallèlement à cette nouvelle politique d’accueil d’étudiants étrangers, la tendance d’une marchandisation de l’enseignement supérieur est très marquée. Autrefois, la plupart des étudiants à l’étranger étaient des boursiers. La règle, aujourd’hui, est que la majorité des étudiants financent eux-mêmes leur parcours. L’exemple au Royaume-Uni est très révélateur à ce titre. Celui-ci a décidé de faire payer le prix fort aux étudiants étrangers et de réduire les bourses qu’il leur octroyait. En mars 2002, les droits d’inscription réglés par les étudiants non européens en Grande-Bretagne équivalaient à 7 % du budget du ministère des Universités, soit environ 10,4 milliards de livres, les étudiants chinois en apportant 1,73 milliard (Zhu Xue Hui, 2006).

1.1.3 Le contexte chinois pousse les étudiants à partir

Concernant non plus l’offre, mais la demande de la part des étudiants, l’intérêt des Chinois pour les études à l’étranger ne cesse de croître. Dans les années 1980, « étudier à l’étranger » était encore un mythe et un rêve. Désormais, il s’agit d’un projet à réaliser. Cela est étroitement lié à la transition socio-économique de la Chine et aux caractéristiques de son système d’enseignement supérieur.

L’enseignement supérieur amorce son développement en 1992, avec pour particularité le fait que l’offre de diplômés du supérieur ne satisfait pas à la demande générée par la croissance. A partir de 1999, le système d’enseignement connaît un « développement accéléré ». Un véritable tournant stratégique s’opère à cette époque. L’enseignement supérieur voit ses effectifs croître de façon fulgurante (20% en moyenne par an). Le taux de nouveaux étudiants dans l’enseignement supérieur était supérieur à 19% de la tranche d’âge en 2004, soit une hausse de 2% par rapport à 2003 et le double d’il y a six ans.

Avec cette accélération remarquable en termes d’effectif, le problème de « qualité » de formation se pose de plus en plus. D’abord, l’enseignement supérieur chinois reste encore fermé au monde extérieur et loin d’être internationalisé. Par exemple, la méthode pédagogique n’a pas changé depuis une décennie et ne s’adapte pas au monde extérieur qui lui ne cesse d’évoluer radicalement.

Les critiques de l’enseignement supérieur se multiplient dans un contexte de précarisation des conditions d’accès à l’emploi des jeunes diplômés. Trente pour cent des diplômés se retrouvent au chômage à l’issue de leur formation, en particulier ceux sortant d’universités peu connues ou de cursus courts. – touche en particulier les diplômés des universités peu connues et de cursus courts. On constate une dévalorisation des diplômes depuis la massification de l’enseignement supérieur. L’inadaptation de la formation au marché du travail est également la cible de nombreuses critiques.

Face à Un marché du travail concurrentiel, nombreux sont ceux qui n’ont pas réussi à commencer leurs études supérieures dans une université suffisamment prestigieuse et qui veulent « se faire dorer »3, par un diplôme étranger. D’ailleurs, une expérience à l’étranger est considérée comme un atout pour trouver un « bon » travail.

La croissance économique chinoise est marquée par l’émergence des classes moyennes (classe moyenne supérieure et classe moyenne inférieure), qui représentent 30% de la population urbaine. Cette couche sociale à une aspiration relativement forte concernant les études à l’étranger de leurs enfants, dont la majorité sont des enfants uniques, nés dans ou après les années 1980. Elle dispose souvent des moyens financiers pour réaliser un tel projet. Elle constitue la plus grande clientèle du marché international de l’enseignement supérieur. Face à ce marché immense dont la demande s’accroit rapidement, les pays d’accueil ont mis en œuvre des politiques pour séduire les étudiants chinois, exemple : le Royaume –Uni et l’Australie.

Depuis l’ouverture de la Chine, il y a un flux important des étudiants chinois vers l’Occident, essentiellement vers les pays anglophones et le Japon. La politique française a longtemps privilégié l’accueil des étudiants africains. C’est à l’entrée du nouveau siècle qu’elle connait l’importance d’une clientèle chinoise. Les Anglais ont gagné4 beaucoup en ouvrant la porte aux étudiants chinois qui veulent payer cher pour une formation à l’étranger. Cela a l’effet bien sûr d’accélérer les échanges économiques avec la Chine.

3 Hu Yu explique dans sa thèse cette expression chinoise : « Se faire dorer, djinn, est effectivement une métaphore en vogue dans la langue chinoise, qui renvoie à un changement non pas qualitatif, mais limité à une amélioration de l’apparence par la dorure du diplôme étranger. Selon cette seconde attitude, les étudiants partiraient avec l’unique objectif opportuniste d’obtenir un diplôme sans intention d’étudier ».

4 En mars 2002, les droits d’inscription réglés par les étudiants non européens en Grande-Bretagne équivalaient à 7 % du budget du ministère des Universités, soit environ 10,4 milliards de livres, les étudiants chinois en apportant 1,73 milliard.

1.1.4 Les politiques françaises d’accueil des étudiants chinois

Dans ce marché international de l’enseignement supérieur, la France n’a ouvert largement sa porte aux étudiants étrangers que tardivement. A la fin des années 1970, les autorités françaises ont freiné le flux d’entrée des étudiants étrangers pour satisfaire la demande croissante des étudiants français, ce qui a conduit à une stagnation des effectifs étrangers au sein des établissements supérieurs et à la perte de la deuxième place de la France au niveau mondial au profit du Royaume-Uni et de l’Allemagne.

A l’entrée du 21 siècle, le gouvernement a voulu, apparemment, rattraper son retard et maintenir le rang international de l’université française. Il a mis en place une politique d’« ouverture tous azimuts » pour attirer les étudiants étrangers et diversifier les origines géographiques de ceux-ci (Ridha ENNAFAA, Saeed PAIVANDI, 2008, p.25.).

L’arrivée massive des étudiants chinois s’inscrit dans ce marché de l’enseignement supérieur. D’un côté, le contexte chinois pousse les étudiants à partir. De l’autre côté il y a cette politique d’une nouvelle ouverture internationale du gouvernement français.

La France a pris conscience récemment de l’importance de ce marché international de l’enseignement supérieur et a mis en œuvre ensuite des politiques d’attraction des étudiants chinois. Campus France 5 mènent des actions offensives pour organiser les séjours des étudiants chinois. Rien n’est plus puissant dans la concurrence du marché que le coût plus faible des études et la facilité d’obtention du visa. Selon l’information d’Egide, en 2003, dans le sillage d’une politique française plus souple en matière de visas étudiants, seuls 20% de ces demandes sont refusées.

Il faut souligner la dualité des politiques françaises vis-à-vis des étudiants étrangers, liée étroitement à ses enjeux économiques et à son système d’enseignement supérieur. D’un côté, elle ouvre les portes de l’enseignement supérieur, et l’entrée aux grandes écoles. Quelques rares étrangers vont pouvoir y accéder, avec des facilités institutionnelles non négligeables (An Yan, 2009). De l’autre, « elle s’empresse d’ouvrir au plus grand nombre, les portes de l’université, non sans arrière pensée mercantile, lorsqu’il s’agit d’une clientèle d’étudiants chinois qui, dans leur pays, n’ont pas réussi à commencer leurs études supérieures dans une université suffisamment prestigieuse et qui veulent « se faire dorer » par un diplôme étranger » (René Barbier, 2004).

Mais, en même temps, les politiques d’accueil demeurent balbutiantes pour ces étudiants et quasiment rien n’est fait pour eux (sur le plan du logement, de la langue française, de la culture). L’accueil des étudiants est assuré par le CROUS d’une part, par les institutions de l’autre, ce qui crée déjà un brouillage de la mission (Agulhon, 2009, p.116.), An Yan a indiqué dans sa recherche que ces intuitions ont privilégié les services aux étudiants boursiers. Une politique d’accueil qui est elle-même divisée en deux comme son système d’enseignement supérieur unique au monde, nous incite à penser à la production d’un effet Matthieu6. « L’institution universitaire les traite comme n’importe quel étudiant de France et de Navarre, dans un imaginaire de la supposée égalité des chances. Le peu qui est fait s’inscrit dans une politique de commercialisation des nouveaux « biens de salut » comme dirait Pierre Bourdieu, qui sont les diplômes universitaires » (René Barbier, 2004).

5 CampusFrance Chine est le service de l’Ambassade de France en Chine spécifiquement dédié à la mobilité des étudiants chinois vers la France et est le relais de l’agence nationale CampusFrance basée à Paris. Les centres CampusFrance Chine sont en charge de la promotion de l’enseignement supérieur français, du conseil d’orientation, ainsi que de la procédure pré-visa. Leur Site internet est : http://chine.campusfrance.org/

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(L’expérience des étudiants chinois en France : Entre mobilité et intégration)
Mémoire de Master Recherche : Sociologie de l’éducation et de la formation
Université Paris Descartes – Paris V – Faculté des Sciences Humaines et Sociales – Sorbonne

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