La main-d’œuvre familiale et l’agriculture familiale : déf.

Qu’est-ce que la main-d’œuvre familiale ? L’agriculture

II – La main – d’œuvre familiale : l’agriculture familiale au centre des débats

La présentation de la main-d’œuvre familiale nous conduit à revenir sur le large débat des formes d’organisation en agriculture dans lequel deux formes d’organisation principales ont été souvent opposées : l’exploitation familiale et l’exploitation capitaliste à salariés.

En effet, la place de la main-d’œuvre familiale et ses caractéristiques ont fait l’objet d’une attention particulière dans ce débat. Même si, comme nous le verrons, le type de main-d’œuvre mobilisé n’est pas l’unique critère de distinction des formes d’organisation en agriculture, il n’en reste pas moins central.

II.1- Qu’est-ce que la main-d’œuvre familiale ?

Peu de travaux sur la main-d’œuvre agricole reviennent sur la définition de la main-d’œuvre familiale et plus largement sur la définition de la famille.

Si, comme nous le verrons dans la suite de ce chapitre, nombre d’auteurs ont cherché à expliciter la notion d’exploitation familiale [Gasson et al., 1988 ; Reinhardt et Barlett, 1989 ; Lamarche, 1991 ; Schmitt, 1991 ; Hill, 1993 ; Errington et Gasson, 1994 ; Allen et Lueck, 1998], la famille en tant que telle n’a que très rarement été définie.

Comme le rappelle R. Gasson et al. [1988] la famille « n’est pas une unité naturelle mais une unité culturelle » (p.9) et celle-ci prend des formes extrêmement diverses selon la société considérée.

Caractériser la famille par l’absence de rapports salariaux est loin d’être satisfaisant : d’une part, certains membres de la famille peuvent avoir un statut de salarié sur l’exploitation, d’autre part, certaines personnes étrangères à la famille peuvent travailler sur l’exploitation sans recevoir de salaire par le système d’entraide.

Dans la plupart des pays développés, pays sur lesquels vont porter plus spécifiquement nos analyses, la famille se définit par « un système de parenté bilatérale ; le lien de parenté passant par chacun des parents » [Gasson et al., 1988].

Deux types de systèmes familiaux sont distingués au sein de la parenté bilatérale :

  1. la famille nucléaire, regroupant les parents et les enfants non majeurs, et
  2. la famille étendue, regroupant les parents et les enfants majeurs ou mariés.

R. Gasson et al. [1988] rappellent cependant que la famille reste non seulement un concept « subjectif » mais aussi un « phénomène temporaire », la famille étant continuellement engagée dans une dynamique cyclique de génération, maturation, déclin et régénération.

A. Tchayanov [1925 (Ed. 1990)] avait d’ailleurs déjà souligné cette dynamique cyclique de la famille et son impact sur la dynamique de l’exploitation agricole familiale.

II.2- L’agriculture familiale

II.2.1- Le travail familial au cœur de la définition de l’agriculture familiale

La part du travail agricole effectué par la main-d’œuvre familiale est au cœur des définitions de l’agriculture familiale.

Elle représentait, d’ailleurs, l’unique critère de définition lors de l’émergence du débat sur les formes d’organisation de l’agriculture à la fin du XIXesiècle.

Dans la lignée de Marx, qui consacra une partie du Capital25 au développement pressenti des formes capitalistes de production en agriculture, des auteurs tels que K. Kautsky [1900 (Ed.1970)], Lénine [1901 (Ed. 1973) ; 1908 (Ed.1977)] ou R. Luxembourg [1913 (Ed.1969)] opposaient l’agriculture familiale (ou paysanne26) sans salariat à l’agriculture capitaliste dans laquelle le salariat est au centre des rapports sociaux de production.

Pourtant, l’agriculture familiale est une notion plus ambiguë que ne le laisse transparaître la simple distinction fondée sur la présence ou l’absence des rapports salariaux.

Comme le souligne H. Lamarche [1991], la notion d’exploitation familiale recouvre des réalités très diverses selon les pays ou les secteurs de production.

Elle a, de plus, quelque peu évolué au cours du temps. La place centrale donnée à l’auto-subsistance dans les définitions du début du siècle a été progressivement remise en question.

L’idéal Jeffersonien27 de la famille agricole auto-suffisante possédant et travaillant sa terre s’approchait plus de la définition que H. Mendras donnera plus tard de l’exploitation « paysanne » [Mendras, 1967 (Ed. 1984)].

L’exploitation familiale : définition

Les propositions de définition de l’exploitation familiale avancées dans la littérature n’en restent pas moins variées [Pollak, 1985 ; Gasson et al., 1988 ; Reinhardt et Barlett, 1989 ; Lamarche, 1991 ; Schmitt, 1991 ; Hill, 1993 ; Errington et Gasson, 1994 ; Allen et Lueck, 1998].

Parfois sensiblement différentes, ces définitions ont toutes en commun le questionnement du type de main-d’œuvre mobilisée : famille ou salariat.

La définition de l’agriculture familiale que donne R.A. Pollak [1985], reprise par G. Schmitt [1991] est la plus sommaire.

Elle se centre essentiellement sur les liens qui unissent les personnes qui travaillent sur une exploitation : « une exploitation familiale est typiquement une exploitation sur laquelle travaillent ensemble un couple marié et ses enfants ou, dans beaucoup de sociétés, les membres d’une famille élargie vivant ensemble dans un ménage unique »28 (p. 591).

25 [Marx, 1867 (Ed. 1985)] Livre I, Tome 3.

26 Ces deux termes semblent relativement équivalents dans l’esprit des auteurs cités. La distinction entre agriculture paysanne et agriculture familiale ne sera conceptualisée que plus tardivement notamment avec les travaux de H. Mendras [1967 (Ed. 1984)].

27 Du nom du troisième président des États Unis Thomas Jefferson (Jefferson 1781-1785, Notes on Virginia ).

28 Traduction par l’auteur.

N. Reinhardt et P. Barlett [1989] considèrent, quant à eux, deux critères pour distinguer l’exploitation familiale de l’exploitation capitaliste : d’une part, les objectifs que se donne l’unité de production, d’autre part, l’organisation du travail.

Dans l’exploitation capitaliste, l’activité agricole est perçue comme un investissement.

L’exploitation vise alors à maximiser son profit en tenant compte du prix de marché de l’ensemble des ressources. Dans le cas de l’exploitation familiale, et comme nous le verrons plus en détails dans le paragraphe II.3.1 de ce chapitre, les objectifs poursuivis sont plus complexes.

Ils prennent entre autres en compte la consommation et le travail du ménage ainsi que le caractère patrimonial de l’exploitation. L’organisation du travail diffère aussi sensiblement entre l’exploitation familiale et l’exploitation capitaliste.

Dans l’exploitation capitaliste, il y a « séparation entre la propriété, le management et le travail. Les opérations quotidiennes ne sont pas faites par le manageur mais par des travailleurs salariés. […] Le propriétaire n’est pas impliqué dans les tâches quotidiennes et déplacera ses fonds si des opportunités d’investissement plus profitables se présentent ».

L’exploitation familiale se distingue par « la centralité des relations de parenté et l’engagement direct du propriétaire dans les opérations quotidiennes ».

P.M. Raup [1986] souligne l’importance du travail familial mais ajoute aussi la notion de contrôle des actifs, notamment celui de la terre, en distinguant le contrôle de la propriété.

Pour lui, une exploitation familiale est « une entreprise dans laquelle la plus grande part du contrôle des inputs les plus durables (que sont le travail et la terre) est exercée par une unité familiale » (p.1).

Cette idée d’un double critère alliant le contrôle des actifs et le travail familial se retrouve dans nombre de définitions proposées dans la littérature. B. Hill [1993] considère ces deux critères de définition : la propriété et/ou le contrôle des actifs, d’une part, et la part du travail familial dans le processus de production, d’autre part.

Ces critères sont repris par D.W. Allen et D. Lueck [1998] dans le modèle théorique qu’ils construisent.

Ils distinguent en effet trois types d’exploitations agricoles. L’exploitation familiale « pure » correspond à une exploitation sur laquelle l’exploitant est propriétaire de la production, contrôle tous les actifs et travaille seul sur l’exploitation.

Ils l’opposent à l’entreprise agricole de type industriel dans laquelle les actifs sont détenus par plusieurs personnes et le travail est fourni par des salariés.

Ils distinguent enfin une forme intermédiaire : l’exploitation partenariale dans laquelle deux ou trois propriétaires se partagent la production et le capital et fournissent l’ensemble du travail sur l’exploitation.

Cette typologie, bien qu’extrêmement schématique pour les besoins de la modélisation, révèle bien l’importance des deux critères que sont la propriété (ou le contrôle) et la place du travail familial dans la réalisation des opérations de production.

H. Lamarche [1991] étend ce double critère en faisant intervenir les notions de patrimoine et de transmission : « L’exploitation familiale […] correspond à une unité de production agricole où propriété et travail sont intimement liés à la famille.

L’interdépendance de ces trois facteurs dans le fonctionnement de l’exploitation engendre nécessairement des notions plus abstraites et complexes, telles que transmission du patrimoine et reproduction de l’exploitation. » (p. 10-11)

A. Errington et R. Gasson [1994] proposent un idéal type de l’entreprise familiale agricole (« farm family business »). Cet idéal type combine six éléments :

  1. La propriété de l’entreprise est associée au contrôle managérial dans les mains des dirigeants,
  2. Des liens de parenté ou un mariage unissent ces dirigeants,
  3. Les membres de la famille (y compris les dirigeants) apportent du capital à l’entreprise,
  4. Les membres de la famille (y compris les dirigeants) effectuent du travail sur l’exploitation,
  5. La propriété de l’entreprise et le contrôle managérial sont transférés d’une génération à l’autre,
  6. La famille vit sur l’exploitation.

Bien que tenant compte du travail familial comme critère de définition, A. Errington et R. Gasson [1994] relativisent son importance.

La place prédominante que prend le capital dans le processus de production par rapport au travail justifie, selon eux, de privilégier le critère de propriété et de contrôle.

G. Djurfeld [1996] revient sur la définition de A. Errington et R. Gasson qu’il considère comme étant trop contextualisée (A. Errington et R. Gasson étudient l’agriculture britannique) et trop peu discriminante.

D’après cette définition, selon lui, l’ensemble des agricultures des pays d’Europe de l’Ouest serait qualifié de familial.

Pour G. Djurfeld [1996], la place du travail familial revêt un caractère central dans la définition des exploitations familiales et ce pour deux raisons : d’une part, parce que la substitution du capital au travail s’est faite au détriment de la main-d’œuvre salariée et non de la main-d’œuvre familiale, d’autre part, parce que ce critère permet de distinguer les exploitations « à travail familial » des exploitations « à management familial ».

Selon lui, lorsque le travail salarié est nécessaire à la reproduction de l’exploitation, le fonctionnement de celle-ci est modifié. En effet, comme nous le verrons plus en détails par la suite, le travail salarié, qui représente un coût fixe dans le budget de l’exploitation, peut sensiblement modifier les choix de production de celle-ci.

G. Djurfeld [1996] définit donc l’exploitation familiale comme « l’intersection entre trois unités fonctionnelles : une unité de production (la ferme), une unité de consommation (le ménage) et une unité de parenté (la famille) » et souligne qu’une exploitation ne peut être considérée comme familiale si elle n’a pas besoin de travail familial pour sa reproduction.

Les différentes définitions de l’agriculture familiale proposées ici montrent toute la complexité que renferme le concept d’exploitation familiale.

L’agriculture des pays développés : une agriculture familiale

II.2.2 L’agriculture des pays développés : une agriculture familiale

Pour évaluer quels sont les modes d’organisation qui prédominent en agriculture, des critères opérationnels de définition de l’agriculture familiale sont nécessaires.

La définition de ces critères est un enjeu important à la fois pour les travaux empiriques et pour la définition des politiques publiques.

En effet, la compréhension des évolutions des formes d’organisation en l’agriculture et la comparaison de leur efficacité relative nécessitent de pouvoir distinguer ces formes selon des critères pertinents et disponibles.

Comme le rappelle G. Djurfeldt [1996], « l’opérationnalisation » de la définition de l’agriculture familiale est la condition nécessaire pour que l’économie et la sociologie rurales « soient en mesure de répondre au problème basique de la discipline: celui de la prévalence, du développement et du futur possible de l’agriculture familiale ».

Nous présentons, dans un premier temps, un certain nombre de critères qui ont été retenus dans la littérature pour étudier les formes d’organisation de l’agriculture des pays développés.

Nous montrerons dans un second temps que, quel que soit le critère choisi, l’agriculture familiale reste la forme d’organisation majeure des agricultures de ces pays.

a) Les critères opérationnels de définition de l’agriculture familiale

L’analyse des différentes formes d’organisation de l’agriculture présente une difficulté empirique importante.

D’une part, certaines définitions de l’exploitation familiale sont difficilement « opérationnalisables ». L’« opérationnalisation » de la question de la propriété ou du contrôle des actifs pose notamment quelques problèmes.

En effet, la location des terres et/ou l’endettement transfère une grande partie du contrôle sur des agents extérieurs à l’exploitation [Djurfeldt, 1996]. La propriété des terres a parfois été utilisée comme critère de définition de l’exploitation familiale [Rodefeld, 1978].

Pourtant, comme nous le verrons par la suite, ce critère est discutable puisque beaucoup d’exploitants louent des terres à des membres de leur famille [Lifran, 1989].

D’autre part, les données statistiques disponibles coïncident rarement aux définitions théoriques. Les données sur les modes d’organisation sont extrêmement rares et correspondent le plus souvent à des définitions de types juridiques sans réel lien avec la forme d’organisation à proprement parler.

Certains travaux empiriques, notamment sur l’efficacité des exploitations, utilisent des classifications juridiques [Hallam et Machado, 1996 ; Mathijs et Swinnen, 2001].

Ainsi, en étudiant l’efficacité technique des exploitations laitières portugaises, Hallam et Machado [1996] considèrent les exploitations individuelles (selon la classification du RICA européen29) comme étant des exploitations familiales, par opposition aux autres types d’exploitation (formes partenariales comme les GAEC30 ou formes sociétaires comme les SARL31 ou les SCEA32).

29 Réseau d’Information Comptable agricole (ou FADN Farm Accountancy Data Network). Cette base de donnée, que nous allons utiliser par la suite, est présentée plus largement dans l’Annexe 1.

30 Groupement Agricole d’Exploitation en Commun.

31 Société à Responsabilité Limitée.

32 Société Civile d’Exploitation Agricole.

Or les statuts juridiques des GAEC ou des SCEA peuvent recouvrir des exploitations familiales associant père et fils pour les GAEC ou époux pour les SCEA [Barthélemy et Dussol, 2002].

On voit, dès lors, la limite de l’utilisation des statuts juridiques pour définir l’exploitation familiale. I. Vogeler [1981] avait déjà souligné le caractère trompeur des sociétés en agriculture, celles-ci correspondant, la plupart du temps, à des exploitations familiales.

L’opérationnalisation du critère du travail familial est plus facile et a été largement utilisé.

B. Hill [1993] propose de classer les exploitations selon la part de travail fournie par la famille et celle fournie par la main d’œuvre salariée.

Encadré 1- Critère pour définir l’exploitation familiale selon B. Hill [1993]

UTF= unité de travail effectué par la famille (plus précisément par les non-salariés dans les données du RICA européen utilisé par B. Hill)

UTA= unité de travail annuel total de l’exploitation

L’unité de travail correspond au travail agricole effectué par une personne employée à temps plein sur l’exploitation (1 600h)

Exploitation familiale : UTF/UTA >0,95

Exploitation intermédiaire : UTF/UTA 0,5;0,95

Exploitation non familiale : UTF/UTA <0,5

Ce critère pose un problème important : il est identique quel que soit le système de production considéré et ce malgré les différences d’intensité en travail.

Il est à noter, de plus, que, du fait des données utilisées par B. Hill (celles du RICA européen), la définition de la famille est problématique : l’égalité posée entre la catégorie statistique de la « main-d’œuvre non salariée » et la famille pose question étant donné que les membres de la famille peuvent avoir le statut de salarié.

Ce critère s’apparente à celui que M. Gervais et al. [1976] proposent pour l’agriculture française : « les exploitations qui, du point de vue de la nature du travail utilisé, méritent l’appellation d’exploitation familiale sont les établissements qui n’emploient aucun ouvrier, ceux qui emploient un ouvrier et ceux sur lesquels le travail familial est plus important que le travail salarié. »

D’autres critères de ce type ont été proposés comme celui de P.M. Raup [1986]. Celui-ci considère qu’une exploitation peut-être qualifiée de familiale si la quantité de travail salarié employé sur cette exploitation n’excède pas une personne et demi par an. R. Nikolitch [1972] avait déjà proposé ce critère pour étudier l’agriculture américaine.

G. Djurfeldt [1996] opérationnalise ses deux critères de définition, le critère de travail familial et le critère de reproduction à partir du concept de « travail salarié net » et à partir de l’analyse du budget des ménages agricoles (voir Encadré 2).

Encadré 2- Critères pour définir l’exploitation familiale selon G. Djurfeldt [1996]

Critère de travail familial :

Critères pour définir l’exploitation familiale selon G. Djurfeldt

Critère de reproduction :

  • Critère calculatoire : les revenus de l’exploitation suffisent à couvrir les besoins de consommation du ménage (évaluer à partir du salaire moyen agricole ou industriel) et les besoins de reproduction de l’exploitation elle-même (achat d’intrants, de machines…).
  • Critère déclaratif : les exploitants classent leurs sources de revenus par niveau d’importance.

Le concept de « travail salarié net » est emprunté à U. Patnaik [1987] qui étudie les exploitations agricoles indiennes dans lesquels il est courant que la famille travaille à l’extérieur de l’exploitation en tant que salarié agricole et, simultanément, emploie des travailleurs salariés sur sa propre exploitation.

Dans ces exploitations, les familles sont à la fois demandeuses et offreuses de travail. Le concept de « travail salarié net », défini comme la différence entre la quantité de travail salarié employée sur l’exploitation et celle offerte hors de l’exploitation, permet, dès lors, de classer les exploitations.

G. Djurfeldt [1996] reprend ce concept dans les contextes américain et européen en considérant la pluriactivité des ménages agricoles, c’est-à-dire, l’exercice par au moins l’un des membres de la famille d’une activité ou d’un emploi non agricole.

Les différents critères opérationnels sont donc en partie fonction du contexte agricole qu’ils étudient. Dans le contexte américain, le critère de définition de l’USDA33 est relativement simple [USDA, 2007] : une exploitation est familiale tant qu’il n’existe pas de gérant ou de dirigeant salarié.

33 United States Department of Agriculture.

Ces différents critères ont permis d’étudier les formes d’organisation de l’agriculture et plus particulièrement la place de l’agriculture familiale dans les pays développés.

b) La place prédominante de l’agriculture familiale dans les pays développés

L’ensemble des travaux sur les formes d’organisation de l’agriculture dans les pays développées s’accorde à dire que l’agriculture familiale reste une forme d’organisation majeure de l’agriculture de ces pays.

Pour G. Schmitt [1991], l’importance du déclin de la main-d’œuvre salariée par rapport à la main-d’œuvre familiale tout au long du XXe siècle est la preuve de la prédominance de l’agriculture familiale dans ces pays.

G. Djurfeldt [1996] montre, à partir de ses deux critères opérationnels appliqués à l’agriculture suédoise, que les exploitations familiales prédominent et se maintiennent entre 1930 et 1990 avec cependant un renforcement sensible des exploitations salariales à partir de 1960.

Le Tableau 3 présente les résultats du travail de B. Hill [1993] sur les exploitations agricoles de certains pays européens.

Selon le critère de travail familial, en 1989, 70% des exploitations européennes sont des exploitations familiales (elles emploient donc moins de 5% de travail salarié). Près de 95% des exploitations européennes emploient moins de 50% de travail salarié.

B. Hill [1993] note cependant la grande disparité rencontrée entre les pays. Les exploitations familiales représentent entre 70% et 80% de l’ensemble des exploitations en France, en Allemagne et en Italie.

Elles sont responsables, dans ces pays, de près de 60% de la production et représentent près de 60% du travail agricole. À l’inverse, la part des exploitations familiales est beaucoup plus réduite en Grande-Bretagne.

Alors que dans la plupart des pays européens, les exploitations non familiales représentent moins de 10% de l’ensemble des exploitations, en Grande-Bretagne, elles représentent près de 25% de l’ensemble des exploitations et plus de 55% de la production.

Si, dans l’ensemble des pays de l’Europe des douze, la place des exploitations familiales s’est légèrement réduite entre 1981 et 1989, elle augmente dans certains pays, comme en France et en Grande-Bretagne.

Tableau 3- Répartition des exploitations de certains pays européens (Europe des 12) selon le critère de B. Hill en 1989

États membres Exploit. familiales Exploit. intermédiaires Exploit. non-familiales Total
Allemagne % Nombre en 1981 71,3 23,9 4,8 100
% Nombre en 1989 67,7 27,9 4,4 100
% Production (€ 89) 54 35,6 10,4 100
% Travail (UTA 89) 57,6 36,7 5,7 100
France % Nombre en 1981 76,1 19,5 4,4 100
% Nombre en 1989 78,9 17 4,1 100
% Production (€ 89) 66,2 22,9 11 100
% Travail (UTA 89) 66,5 24,4 9,1 100
Grande- Bretagne % Nombre en 1981 31,8 33,9 34,3 100
% Nombre en 1989 41,1 35,1 23,6 100
% Production (€ 89) 16,3 28,4 55,4 100
% Travail (UTA 89) 24,5 34,9 40,6 100
Italie % Nombre en 1981 80 17 3 100
% Nombre en 1989 79 18,2 2,9 100
% Production (€ 89) 69 23 8 100
% Travail (UTA 89) 72,2 22,2 5,7 100
Total Europe des 12 % Nombre en 1981 74,9 19,9 5,2 100
% Nombre en 1989 70,4 22,9 6,8 100
% Production (€ 89) 54,4 27,1 18,5 100
% Travail (UTA 89) 63,8 23,7 12,5 100

Sources : RICA européens 1981-1989 selon B. Hill [1993] (p.363)

Le critère de propriété des terres a été relativement peu utilisé pour définir les exploitations familiales en Europe. Le Tableau 4 présente la proportion de la surface agricole utile exploitée en propriété dans différents pays européens.

Tableau 4- Proportion de la surface agricole utile exploitée en propriété en 2000

Pays % de surface agricole utile en propriété
Allemagne 37
Belgique 33
Espagne 73
France 37
Italie 77
Pays-Bas 72
Portugal 74
Royaume-Uni 66

Sources : European Communities 2003 cité par M. Calus [2009]

Il montre le faible lien qu’il peut exister entre le pourcentage de terres en propriété et le caractère familial des exploitations. En effet, le taux de terre en propriété est fort au Royaume-Uni (66%) et faible en France (37%) alors que les exploitations familiales semblent plus nombreuses en France qu’en Grande-Bretagne [Hill, 1993].

Le critère de propriété des terres semble peut fiable. Comme le montre R. Lifran [1989] dans une étude sur le contrôle réel des terres en France, si seulement 44% de la surface agricole utile est en propriété du ménage exploitant, 65% des terres sont en fait propriété de la famille puisque 21% des terres sont en location familiales (avec ou sans redevance).

Dans son article, B. Hill [1993] précise que, selon lui, le critère de propriété des actifs ne peut être discriminant dans les pays européens : toutes les exploitations auraient en effet été considérées comme familiales selon ce critère.

Aux États-Unis, et comme le montre un certain nombre de travaux [Nikolitch, 1972 ; Rodefeld, 1978 ; Reinhardt et Barlett, 1989 ; USDA, 2007], les exploitations familiales restent majoritaires en nombre même si la part de la production réalisée par des exploitations non familiales est conséquente.

À la fin des années 70, selon un critère de travail familial et de propriété des terres, les exploitations familiales représentaient encore 80% des exploitations américaines [Rodefeld, 1978].

En 2004, selon le critère de l’USDA qui considère le statut de salarié ou non des dirigeants, 98% des exploitations américaines sont des exploitations familiales [USDA, 2007].

Bien que les critères de définition puissent varier sensiblement, l’agriculture des pays développés semble donc être constituée en grande partie d’exploitations familiales.

Nous étudions plus précisément la situation française.

c) La place de l’agriculture familiale en France

Comme le montre les données de la statistique agricole française (les différentes bases de données nationales sont présentées plus largement dans l’Annexe 1), la part du travail familiale dans le secteur agricole français reste prédominante encore aujourd’hui.

Le Tableau 5 présente la répartition du travail entre les différents types de main-d’œuvre agricole dans les exploitations françaises en 2007. Les différentes catégories de main-d’œuvre agricoles sont explicitées dans l’Encadré 3.

Encadré 3- Définition de la population et de la main-d’œuvre agricole selon la statistique agricole française (Sources : Agreste)

Les recensements agricoles considèrent quatre types de population et de main-d’œuvre :

  • La population agricole familiale qui regroupe les chefs d’exploitations et co-exploitants, les membres de leur famille vivant avec eux ainsi que les membres de leur famille travaillant de façon régulière sur l’exploitation qu’ils vivent ou non avec eux.
  • La main-d’œuvre non familiale salariée permanente qui regroupe les salariés non membres de la famille du chef d’exploitation ou des co-exploitants qui effectuent un travail régulier tout au long de l’année, quelle que soit la durée hebdomadaire ou mensuelle de travail effectif.
  • La main-d’œuvre saisonnière ou occasionnelle qui regroupe toutes les personnes qui occupent un emploi occasionnel ou saisonnier indépendamment des caractéristiques de leur éventuel contrat de travail. Les travaux effectués occasionnellement par les membres de la famille vivant loin de l’exploitation y sont inclus.
  • Le travail effectué par les Entreprises de Travaux Agricoles (ETA) ou par les Coopératives d’Utilisation de Matériel Agricole (CUMA).

Les actifs agricoles peuvent être employés de la production jusqu’à la commercialisation des produits (travaux des champs, travaux liés à l’élevage, transformation, stockage et conditionnement des produits, travaux de direction, de gestion et de comptabilité…).

Le chef d’exploitation est la personne physique qui assure la gestion courante et quotidienne de l’exploitation. Il s’agit de la personne qui prend les décisions au jour le jour.

Par convention, on ne retient qu’une seule personne comme chef d’exploitation : celle qui assure la plus grande part de responsabilité. Les autres personnes physiques qui participent à la gestion courante sont des co-exploitants dans le cas des formes sociétaires (GAEC, SCEA…).

Les membres de la famille du chef de l’exploitation et de chaque co-exploitant comprennent :

  • les conjoints du chef d’exploitation ou des co-exploitants même s’ils ne travaillent pas sur l’exploitation
  • les autres actifs familiaux ou autres membres de leur famille (ascendants, descendants et autres apparentés) qui travaillent de façon régulière sur l’exploitation qu’ils vivent ou non avec le chef d’exploitation ou les co-exploitants.

Certains actifs familiaux peuvent percevoir un salaire pour leur activité sur l’exploitation (feuille de paie et paiement de cotisations sociales de salariés). Ils sont alors considérés comme des actifs familiaux salariés.

Le chef d’exploitation peut éventuellement être salarié. La distinction entre membres familiaux salariés et non salariés n’apparaît qu’en 1979 dans les recensements.

Tableau 5- Répartition du travail agricole sur l’ensemble des exploitations françaises en 2007

Quantité de travail (UTA)
Chefs d’exploitation et coexploitants 419 559 56%
Conjoints non coexploitants 80 115 11%
Autres actifs familiaux 36 298 5%
Total actifs familiaux 535 972 71%
(Dont actifs familiaux salariés) 21 721 3%
Salariés permanents non familiaux 120 466 16%
Salariés saisonniers 86 681 12%
ETA, CUMA 8 035 1%
Total 751 154 100%

Sources : Agreste Enquête structure 2007, traitements de l’auteur

Champ : Exploitations agricoles professionnelles34

34 Une exploitation agricole est dite professionnelle lorsqu’elle satisfait à deux critères : un critère de taille (supérieure à l’équivalent de 12 hectares de blé) et un critère d’emploi (elle doit aussi utiliser au minimum l’équivalent de 75% du travail fourni par une personne occupée à plein temps pendant une année) (voir Annexe 1 pour plus de détail).

En 2007, les chefs d’exploitation et co-exploitants effectuent encore 56% du travail total. Le travail familial dans son ensemble représente 71% du travail agricole total.

Selon certains des critères opérationnels que nous avons présentés précédemment, la part des exploitations familiales dans l’agriculture française reste prépondérante (Tableau 6).

Tableau 6- Place des exploitations familiales en France selon différents critères de définition

Critères de définition de l’exploitation familiale Part d’exploitations familiales 1988
2000 2005
Critères touchant à la part de main-d’œuvre salariée

Moins de 1,5 UTA salariées sur l’exploitation (Critère de P. M. Raup [1986] )Moins de 5% de travail salarié sur l’exploitation (Critère de B. Hill [1993]))Moins de 50% de travail salarié sur l’exploitation (Critère de B. Hill [1993]))

95%69%

94%

92%63%

90%

91%60%

89%

Critère du statut juridique % d’exploitation individuelle (Critère de D. Hallam et F. Machado [1996]) 89% 70% 62%

Sources : Agreste Recensement agricole 2000, traitements de l’auteur

Bien qu’elle ait sensiblement diminué entre 1988 et 2005, elle reste toujours supérieure à 60% selon le critère de définition le plus restrictif, celui de B. Hill [1993].

En 2005, plus de 90% des exploitations françaises emploient moins de 1,5 UTA salariées (critère de P. M. Raup [1986]). Dans 89% des exploitations françaises la part du travail salarié représente moins de 50% du travail total (critère de B. Hill [1993]).

En considérant, comme D. Hallam et F. Machado [1996], que seules les exploitations de statut « Exploitant individuel » sont des exploitations familiales, en 2005, 62% des exploitations françaises sont des exploitations familiales.

Nous l’avons vu, ce critère est très restrictif étant donnée que d’autres types de structures juridiques comme les GAEC ou les EARL35, qui représentent plus de 30% des exploitations françaises (Tableau 7), peuvent aussi être des exploitations familiales

Tableau 7- Statut juridique des exploitations agricoles françaises en 2005

Statut juridique % des exploitations professionnelles
Exploitant individuel 62,2%
GAEC 12,4%
EARL 18,8%
Groupement de fait 0,5%
Société civile (SCEA) 4,7%
Société commerciale ou coopérative (SARL) 1,3%
Autres 0,1%

Sources : Agreste Enquête structure 2005, traitements de l’auteur

Champ : Exploitations agricoles professionnelles

Ainsi, quel que soit le critère de définition de l’exploitation familiale, ce type d’exploitations est encore largement majoritaire en France à l’heure actuelle, malgré un léger recul depuis 1988.

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Pour citer ce mémoire (mémoire de master, thèse, PFE,...) :
Auteur·trice·s :
Aurélie DARPEIX
Aurélie DARPEIX
Université :
Institut national d'enseignement supérieur pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement - Centre International d’Études Supérieures en Sciences Agronomiques (Montpellier SupAgro)
Année de soutenance :
École Doctorale d’Économie et Gestion de Montpellier - Thèse présentée et soutenue publiquement pour obtenir le titre de Docteur en Sciences Économiques - le 27 mai 2010
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