Conclusion du mémoire, formation duale des enfants travailleurs

Conclusions générales

La paupérisation progressive de la population, notamment due aux politiques économiques adoptées par les différents gouvernements péruviens, a pour conséquence que les familles pauvres ont recours au travail de leurs enfants pour compléter les revenus familiaux.

Cette pratique ne répond pas seulement à des nécessités économiques mais aussi à des habitudes profondément enracinées dans la société péruvienne. Ainsi, en général, les enfants travaillent à l’intérieur du cercle familial, ce qui n’empêche toujours pas que dans certains cas ils soient exploités et maltraités.

Malgré le fait que la loi sur la protection des mineurs prévoie que tout type de travail infantile soit déclaré, qu’il soit rémunéré ou non, dans la pratique, cette disposition n’est pas respectée. Le travail en famille n’est jamais déclaré.

Les familles connaissent en général les droits des enfants, mais pas ceux des enfants qui travaillent. De l’opinion des parents et des enfants eux-mêmes, le travail au sein du cercle familial fait partie de l’éducation des enfants et y reste le libre arbitre des parents.

Cette conception est acceptée par la société péruvienne en général. Ni les parents, ni les enfants, ni les autorités n’établissent de différence entre un enfant qui travaille, quel que soit son motif (aide à la famille ou choix individuel), et celui qui ne le fait pas. L’effort supplémentaire que réalisent ces enfants et l’importance de leur contribution économique (participation à l’appareil productif) ne sont pris en compte par personne.

Le concept d’enfant au travail est en général mis en relation avec les enfants qui travaillent dans la rue. Les institutions qui travaillent dans l’intérêt des enfants, les parents, les enfants eux-mêmes et les autorités, suivent tous ce schéma.

Les enfants qui travaillent dans les rues sont considérés par l’opinion publique comme les « enfants à problèmes » ou à « risque élevé », et les programmes et politiques adoptés sont de type assistanat et répressifs.

L’État promulgue des lois pour éradiquer le travail infantile sous l’influence de la pression internationale et sans effectuer une étude profonde de la réalité socioéconomique du pays. Les mesures adoptées, au lieu d’apporter une solution au problème, empirent la situation des enfants, surtout de ceux qui sont exploités et se cachent.

Les facteurs légaux et culturels sont les éléments qui limitent fortement quelque type de projet que ce soit, destiné à améliorer les conditions de travail de ces enfants pour favoriser leur développement intégral.

En ce qui concerne l’éducation, la forte augmentation de la demande éducative, effet de la démocratisation de l’éducation, et surtout la réduction progressive de la dépense publique dans ce secteur (notamment de la formation technique et professionnel), provoqua le déplacement de la charge financière éducative vers les acteurs sociaux dont la position est la plus fragile : les professeurs, les parents, et de manière indirecte, les enfants.

Cette politique a provoqué une baisse de la qualité de l’enseignement public et a limité les possibilités pour les enfants de familles pauvres (qui en général travaillent) d’accéder à une éducation de qualité, adaptée à leur réalité.

Pour résoudre le problème de la qualité de l’éducation, le gouvernement a adopté des modèles éducatifs externes, qui, bien qu’ils correspondent aux modèles culturels péruviens, n’apportent pas de réponse à la réalité socioéconomique du pays. Ceci provoque une inadéquation entre l’offre et la demande de formation, et une déficience structurelle de qualité au sein du système productif.

La nécessité est reconnue de mettre en place des actions conjointes pour améliorer l’efficience et l’efficacité (interne et externe) du système éducatif dans le but de répondre de manière plus adéquate à la demande de qualification du secteur productif (avant tout des micro, petites et moyennes entreprises qui sont la base du système).

Pourtant rien n’est mis en pratique. Certains schémas organisationnels ont été élaborés à cette fin, mais le manque de bases culturelles et d’habitude pour travailler de manière coordonnée, ainsi que l’absence d’un organisme officiel capable de promouvoir et d’articuler ces actions, neutralise toute initiative.

La formation technique et professionnelle sous forme d’apprentissage dual paraît répondre non seulement aux déficiences des systèmes éducatif et productif, mais aussi aux nécessités des enfants travailleurs.

L’apprentissage permettrait à ces enfants de jouir d’un cadre légal adéquat, de continuer leurs études générales, et d’accéder à un titre professionnel qui pourra leur permettre de valoriser leur expérience au travail.

Même si, comme nous l’avons vu, l’apprentissage ne constitue pas du point de vue économique une option véritablement meilleure à long terme pour ces enfants (à cause du faible degré de valorisation de la formation par de meilleurs salaires), il leur donne à court terme la possibilité de combiner travail et études dans un cadre légal et sans coûter plus cher.

Ceci ne veut pas dire que l’apprentissage est l’unique option pour ces enfants, mais qu’il représente une alternative à la voie imposée de l’école générale qui existe actuellement.

Nous avons vu que malgré la volonté de certains secteurs, il serait très difficile d’instaurer un programme de formation duale (comparable mais non identique au modèle suisse) pour les enfants dans le contexte péruvien, sans effectuer une analyse préliminaire plus profonde encore que la nôtre. Les grandes lignes des difficultés à affronter pour mettre en place un tel programme, mis en évidence par notre étude, sont :

  1.  L’absence d’un cadre légal adéquat pour le développement d’un tel projet, qui reconnaisse l’existence du travail infantile. Ce cadre étant nécessaire pour que les différents acteurs institutionnels acceptent d’investir leur travail pour cet objectif.
  2.  La mauvaise reconnaissance du concept de travail infantile, réservé aux enfants des rues, ce qui explique l’absence d’un organisme qui puisse représenter les intérêts de ces enfants.
  3.  Le manque total de connaissance de ce type de formation par la « base », c’est-à-dire les parents et les enfants eux-mêmes. Ceux-ci répètent les conceptions des classes aisées qui mettent l’éducation générale au premier plan et ne sont pas à même de participer à un tel système.
  4.  L’absence d’un organisme officiel qui organise, supervise et régule les relations entre les diverses institutions et acteurs sociaux (y compris le secteur productif) qui prendraient part à la formation duale.
  5.  L’absence d’un organisme d’orientation chargé de diffuser une information ponctuelle et précise à « la communauté » (parents, enfants, acteurs productifs) sur les différentes professions et l’offre éducative.
  6.  Le manque d’intérêt des grandes entreprises, et l’indécision des petites, au sujet du rôle fondamental qu’elles peuvent jouer dans la formation professionnelle, et des fruits qu’elles peuvent en retirer.
  7.  Le manque d’expérience au sein du secteur éducatif pour offrir des programmes duaux, et de qualification et d’organisation au sein des entreprises pour offrir des postes d’apprentissage et effectuer la formation « sur le tas ».

Les conclusions que nous tirons de notre analyse déterminent les principes qui devraient diriger une action entreprise pour mettre en place ce système :

* Il est évident que pour surmonter tous ces facteurs contraignants, et en prenant en compte la logique d’un développement endogène, l’aide extérieure est nécessaire, non seulement sous forme de donations, mais surtout sous forme de coopération technique et d’exemple de la part des pays qui ont de l’expérience dans ce domaine.

Ainsi le Brésil, par exemple, présente une avance notable en ce qui concerne les politiques éducatives qui d’une part, encouragent la participation des entreprises dans la formation professionnelle, et d’autre part tiennent compte des expériences des ONGs locales dans l’organisation de programmes de formation professionnelle adressés aux enfants travailleurs.

De tels programmes existent aussi dans des pays comme la Colombie, le Venezuela et le Costa Rica, dans un contexte d’entreprises informelles. La Suisse est elle un exemple parfait de l’organisation complexe et efficace de la formation professionnelle. Il serait nécessaire d’analyser les conditions historiques de l’émergence de ces formations de type dual dans chacun des pays, pour pouvoir comparer les difficultés rencontrées et s’inspirer des méthodes utilisées pour les surmonter.

Il est probable que l’étude détaillée des exemples des différents pays conduise à un concept de séparation entre un « presque apprentissage » destiné plutôt aux élèves du primaire et visant à faire reconnaître leur activité productive pour adapter les programmes d’enseignement (ceci leur permettrait d’achever une formation générale de base et de ne pas être éjectés du système scolaire), et un « véritable apprentissage » destiné plutôt aux élèves du secondaire et visant à leur donner une qualification professionnelle sans les retirer de l’école, tout en évitant leur exploitation et en adaptant leur formation aux besoins des entreprises.

* Les premières difficultés rencontrées étant d’ordre légal et culturel, un tel programme ne pourrait commencer que si le cadre légal est modifié. La conception du travail infantile ne devrait plus se limiter aux enfants des rues, et la législation devrait être modifiée afin de permettre aux différents acteurs, y compris institutionnels, de travailler pour un programme qui ne soit bien entendu pas illégal.

* Pour garantir l’acceptation sociale de ce nouveau dispositif et son efficacité, il serait nécessaire de définir un projet qui ne soit pas seulement élaboré d’en haut (par les seuls acteurs institutionnels), mais qui soit le résultat d’une réflexion commune faisant participer les acteurs de base (professeurs, entrepreneurs, enfants et parents) pour concevoir les grandes lignes du projet.

Ce serait la seule forme de garantir la validation de ce type de formation par ses destinataires, et de le faire accepter dans le contexte péruvien. Sans suivre cette démarche, par exemple en instaurant un simple projet pilote, il est peu probable que non seulement son succès, mais aussi sa continuité soient garantis.

* Pour que ce projet soit accepté par les différents acteurs, il serait nécessaire qu’un signe de tout en haut soit donné, par exemple la création d’un organisme coordinateur à l’échelon national ou tout au moins régional qui constitue le cadre de la réflexion mentionnée ci-dessus, et dont la première tâche serait sans doute de définir en détail sa propre mission de conception et de coordination.

Sans ce signe, il serait très difficile d’obtenir la coopération des différents acteurs institutionnels. Il faudrait assigner à cet organisme un rôle de coordination et d’orientation de tous les acteurs impliqués et lui conférer certains pouvoirs sans lesquels son action n’aurait aucun effet.

* Si un projet clair et défini est élaboré, il faudrait prévoir une campagne de communication, pour laquelle l’aide internationale pourrait être d’une grande utilité, afin d’informer les enfants, les parents, et surtout les entreprises.

Cette campagne devra être adaptée aux intérêts de chaque groupe et cibler les barrières identifiées : pour les enfants, exemples concrets et possibilités ultérieures; pour les parents, aspect économique et avantages à long terme; pour les entreprises, prise de conscience de l’intérêt que présente une meilleure formation des jeunes, et aspect économique.

Il est clair que ce dernier point, l’analyse économique pour l’entreprise, devrait être étudié en détail et sérieusement, afin d’avoir en main les instruments qui pourraient convaincre les entrepreneurs formateurs. Ceci devrait cibler les grandes, moyennes, et petites entreprises.

* Pour qu’un tel programme puisse être mis en œuvre efficacement, il faudrait, à partir des exemples et idées tirées de programmes à l’étranger, organiser une formation des professeurs et une adaptation des programmes, pour qu’ils puissent être à même d’encadrer des enfants qui travaillent parallèlement à leur scolarité.

Il est probable que le modèle choisi retienne un programme identique au programme d’éducation générale pour les enfants du primaire, en leur donnant peut-être plus de temps pour l’accomplir que les élèves ne travaillant pas.

Pour ceux de l’école secondaire, il est probable que l’enseignement à l’école devra comporter en plus des modifications de contenu pour pouvoir s’adapter à leurs besoins de connaissances dans le cadre de leur travail.

Quel que soit le type de modifications retenues, il est important que les élèves qui suivent une formation duale aient les mêmes possibilités d’évolution que les autres à l’issue de cette formation. Les meilleurs élèves, comme ceci est le cas dans le système suisse, doivent pouvoir continuer une scolarité générale secondaire, voire supérieure.

* De la même façon, il faudrait prévoir une formation des partenaires dans les entreprises qui encadreraient les apprentis. Celle-ci pourrait être axée sur deux priorités : une formation pédagogique limitée, d’explication du programme et des principes à suivre, et une formation technique pour qu’ils se mettent à jour dans leurs techniques de travail.

* Pour assurer la diffusion et la pérennité du programme, il faudrait qu’un organisme de diffusion de l’information soit créé (ou modifié), afin que parents, enfants et entreprises aient accès à ces connaissances et puissent faire le choix éducatif adapté à chaque situation infantile.

* Enfin, si le système est mis en place, il faudra une entité de contrôle qui vérifie la bonne application des principes définis par le projet et faisant l’objet d’une signature de la part des enfants, des parents et des entreprises. Celle-ci devra avoir les moyens de se rendre en particulier dans les entreprises pour contrôler les conditions de travail des enfants.

Pour achever notre conclusion, nous pensons pouvoir dire qu’il existe une possibilité dans le contexte péruvien d’instaurer un système de formation duale qui offrirait à la fois une solution au problème des enfants contraints à travailler, et à celui de l’inadéquation des formations existantes (surtout générale) aux besoins de qualification des entreprises.

Cette tâche serait cependant très ardue, principalement car les premiers obstacles rencontrés supposent une action préliminaire à haut niveau dans les institutions et la législation péruvienne, ce qui élimine la possibilité de faire un simple « test » dans un projet pilote isolé. Un projet pilote, s’il existe, devrait être la première étape d’un projet clairement défini, d’envergure nationale et répondant aux exigences mentionnées ci-dessus.

Bibliographie

 

Pour citer ce mémoire (mémoire de master, thèse, PFE,...) :
La première page du mémoire (avec le fichier pdf) - Thème :
La formation professionnelle duale: alternative éducative
Auteur·trice·s :
Dana Torres & Carmen Vulliet
Dana Torres & Carmen Vulliet
Université :
Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Education
Année de soutenance :
Mémoire de licence - Novembre 2001
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