Guerre, collaboration, exil - Louis-Ferdinand Céline - WikiMemoires

Guerre, collaboration, exil – Louis-Ferdinand Céline


2. Guerre, collaboration, exil

En octobre 1939, le docteur Destouches est mobilisé pour la guerre, il est affecté comme médecin au bord du Chella, un paquebot qui assure la ligne vers le Maroc. Durant la nuit du 05 au 06 janvier 1940, le bateau éperonne un navire britannique. Le bilan est lourd, « il y a vingt-sept morts du côté anglais et le docteur Destouches soigne les victimes1. » Après cet épisode, il regagne Paris pour reprendre ses fonctions de médecin-chef au dispensaire de Sartrouville. Le 10 juin 1940, le maire de Sartrouville évacue la population de la ville, car la menace allemande approche. Céline et Lucette quittent la ville à bord d’une ambulance en direction de Gien. Cependant, la ville est bombardée par l’armée allemande, il décide de quitter les lieux. Le 20 juin, il se met à la disposition de la préfecture de Charente-Inférieure qui l’envoie à la caserne de l’armée de l’air comme médecin. L’auteur avait l’opportunité de quitter le pays pour se réfugier en Angleterre, mais il décide de rester auprès de ses concitoyens.

Le 24 juin, le maréchal Pétain signe l’armistice avec le gouvernement allemand, les Français sont soulagés de voir la guerre se terminer. Céline et Lucette retournent à Paris, où le docteur reçoit une circulaire de la part du maire qui lui demande de préciser les raisons qui l’ont poussé à quitter son poste à Sartrouville. Sa réponse est amère :

Je suis parti avec la colonne administrative d’évacuation commandée par le maire en personne – et pour rendre service – presque rien ne m’y obligeant – n’ayant aucune situation médicale ou administrative stable à Sartrouville […] je ne regrette rien. Curieux de nature et si j’ose dire de vocation, j’ai été fort heureux de participer à une aventure qui ne doit se renouveler j’imagine que tous les 3 ou quatre siècles1.

La curiosité de l’auteur et son âme de guérisseur l’entraînent dans une aventure tout à fait rocambolesque et même si Céline avait la possibilité de quitter le pays, il a préféré rester en France, afin d’aider ses compatriotes. On voit ici que le médecin des pauvres est toujours présent, bien que Ferdinand Destouches ait tout fait pour construire une image d’un misanthrope aguerri, ses actes démontrent le contraire, car il continue de sacrifier son temps et sa fortune pour le bien des autres, et cela bien avant ses débuts littéraires.

En juillet 1940, le pays est divisé en deux : le sud, la zone dite « libre » contrôlée par la IIIe république à sa tête le Maréchal Pétain et au nord, la zone occupée par les nazis. Le gouvernement de Vichy abandonne la République française pour instaurer l’État français, ainsi que la collaboration avec l’Allemagne nazie. Le peuple est unanime, la défaite de l’armée française face aux Allemands est due aux Juifs, francs-maçons, communistes et le gouvernement du Front populaire à sa tête Léon Blum. Ainsi, « tout ce que Céline a écrit dans ses pamphlets s’est réalisé point par point, y compris la défaite2. »

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1 François GIBAULT, Lire, HORS SÉRIE N° 13, Novembre 2011, p.13.

1 David ALLIOT, op.cit., p91.

2 David ALLIOT, op.cit., p92.

Dès la fin de 1940, le gouvernement français, entame une politique de répression envers la communauté juive et les francs-maçons en retirant la nationalité française à plus de « 15 154 personnes 1». Une nouvelle époque commence en France, celle du collaborationniste. Les éditeurs s’arrachent les écrivains pronazis : Gallimard, Denoël, Grasset ont collaboré d’une manière ou d’une autre avec l’Allemagne. Après la libération en 1945, Denoël est assassiné la veille de son procès, il portait des papiers importants « tel un dossier établissant le comportement collaborationniste de tous les éditeurs parisiens pendant la guerre, rédigé pour préparer sa défense dans un procès intenté à sa maison d’édition 2». Jusqu’à aujourd’hui les documents restent introuvables.

Quant à la presse, elle nourrit la propagande et diffuse des textes pronazis et antisémites, à l’instar de Je suis partout, des hebdomadaires tels que Le Canard enchaîné et L’Intransigeant alimentent l’opinion publique, avec des articles antisémites et apologiques au gouvernement de Vichy. De nombreux écrivains ont publié des textes et ont réalisé des interviews dans ces différents journaux comme Montherlant pour n’en citer qu’un et ont bénéficié d’une rémunération de la part des nazis.

La situation de Ferdinand Céline face à la collaboration est ambiguë, car l’auteur depuis Bagatelles pour un massacre appelait la France à se rallier avec Hitler. On sait que Céline « adhéra à une organisation antijuive dans laquelle […] il sema la pagaille ; qu’il fréquentait assidûment les bureaux de la délégation vichyssoise 3». Cependant, l’écrivain n’a joué aucun rôle dans la propagande nazie. Certes, son éditeur réédite les pamphlets polémiques en 1942 qui ravivent le discours antisémite en France, mais Céline n’écrit aucun article dans la presse par contre il donne des interviews, comme celle du 7 mars 1941, lorsqu’il est interrogé sur la situation politique, il déclare que :

Pour le Juif, j’avais fait de mon mieux dans les deux derniers bouquins… Pour l’instant, ils sont quand même moins arrogants, moins crâneurs. Le secrétaire des médecins de Seine-et-Oise s’appelle Menckietzwick à part ça… J’ai d’ailleurs entendu dans une queue une bonne femme qui disait : au temps des Juifs, on mangeait bien 1!

Il refuse catégoriquement de donner des discours pronazis dans les conférences de ces derniers. La seule trace écrite de l’auteur est des lettres envoyées à des hebdomadaires et qui ont été utilisées à son insu. Ces lettres, pour la majorité ne dénonçaient aucun Juif, ni franc-maçon et se résumaient à un flot d’injures envers les juifs. Autre fait singulier, Céline « n’a pas dénoncé Simone, la résistante qui à Paris logeait juste au-dessus de lui 2 ». Ce qui démontre que par-dessus ses vociférations, l’auteur « n’était pas porté à faire du mal directement à qui que ce fût 3» et que son humanisme a toujours pris le dessus sur sa colère, mais cela confirme aussi que Céline n’en avait pas après les Juifs, mais envers une secte bien déterminée. Son refus de rejoindre, ainsi que de défendre une association ou parti est justifiable, car l’auteur avant la déclaration de guerre savait que « tous les complots, toutes les  » associations  » plus ou moins secrètes, sont montés de A jusqu’à Z par la police4 ».

Il faut aussi préciser que les livres de Ferdinand Céline « dès l’arrivée d’Hitler au pouvoir ont été interdits en Allemagne 5» et les pamphlets n’échappent pas à l’interdiction. Quant à l’auteur, il ne visite l’Allemagne qu’une seule fois durant l’occupation, dans le but de cacher son argent et préparer son exil vers le Danemark. De plus, dès la déclaration de guerre, Céline ne plaide plus pour Hitler et « le traite de singe 6» dans un dîner organisé par l’ambassade d’Allemagne et provoque un tumulte dans la salle.

Cependant dans l’ouvrage Céline, la race, le Juif : légende littéraire et vérité historique rédigé par Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff, ils prétendent que Céline s’est livré :

À plusieurs reprises à cet « acte de parole » qu’est la dénonciation, quand cela peut valoir arrestation par la Gestapo. […] Sont attestées à ce jour les dénonciations de judéité de six voire sept personnes, ainsi que deux dénonciations de communistes.1

Un ouvrage lourd d’accusations, envers Ferdinand Céline, mais qui avance des spéculations sans fondements. Les preuves trouvées par les deux chercheurs demandent à être analysées par d’autres chercheurs spécialistes de Louis- Ferdinand Céline comme Émile Brami qui critique ainsi le livre « 1180 pages et beaucoup de bruit pour rien dire2 ».

Céline clôt sa trilogie des pamphlets en publiant Les Beaux draps, le 28 février 1941. Un livre qui tient plus d’un manifeste politique que d’un pamphlet proprement dit. L’auteur exprime une nouvelle fois au début du pamphlet son aversion envers les Juifs et les francs-maçons, mais aussi envers le gouvernement de Vichy qui n’arrive pas à faire sortir la France de la crise engendrée par la guerre. Par la suite, sa critique lui vaudra une interdiction de diffusion pour son livre dans la zone libre et occupée, car les deux camps estiment que son pamphlet peut fragiliser l’unité nationale. Toutefois, cette critique laisse rapidement place au programme politique proposé par Céline, afin de redresser la France.

Un programme qui prône l’égalitarisme dans tous les domaines de la société française et qui apporte des solutions concrètes aux maux dénoncés par le communisme. Dans une interview qui date de 1941, Céline lance un appel contre le communisme en affirmant qu’« On ne renversera le communisme qu’en le dépassant, en en faisant plus… Contre le communisme, je ne vois rien que la Révolution, mais alors là, pardon ! La vraie ! Surcommunisme3 ». Le pamphlétaire propose dans son programme le plein emploi comme lutte contre le chômage, tout le peuple doit travailler et celui qui refuse, il est emprisonné. Le temps du travail est aussi au centre de son programme, car il préconise les 35 heures pour tous les travailleurs sans exception. Quant au salaire, il est fixé à 100 francs par jour pour tous les travailleurs y compris les dictateurs, c’est-à- dire ; les directeurs et les hommes politiques.

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1 Robert O. PAXTON, La France de Vichy 1940-1944, Éditions du Seuil, coll. « Points Histoire », Paris, 1999 p. 221.

2 A. Louise STAMAN, Assassinat d’un éditeur à la Libération : Robert Denoël (1902-1945), E, dite, Paris, 2005, p.229.

3 Paul DESANGES, «Louis-Ferdinand Céline tel qu’on ne le dit pas », In: Raison présente, n° 45, Janvier

– février – Mars 1978. Nouvelle philosophie, positivisme, marxisme. p. 90.

1 Robert KLEIN, Je suis partout, les Juifs, 1941, Independently published, 2018, p.190.

2 Paul DESANGES, Loc.cit., p.91.

3 Id.Ead.p.91.

4 Louis-Ferdinand CÉLINE, Lettres des années noires, Paris, Berg International Éditeur, 1994, p.65.

5 Louis-Ferdinand CÉLINE, op.cit., p.55.

6 David ALLIOT, op. cit., p.101.

1 Annick DURAFFOUR et Pierre-André TAGUIEFF, Céline, la race, le juif : légende littéraire et vérité historique, Fayard, 2017, p.170.

2 Émile BRAMI, « Céline, agent nazi : où sont les preuves », L’Express, 05 février 2017, p.02.

3 Germinal, N° 1, 28 avril 1944. Cité dans Jacqueline MORAND, Les idées politiques de Céline, Écriture, Paris, 1972.p.84.

Son programme est perçu comme une menace pour le gouvernement de Vichy et débusque sa supercherie, car d’après l’auteur, la devise « Travail, Famille, Patrie » est loin d’être respectée. Le pamphlet est rapidement interdit, ce qui pousse Robert Denoël à monter au créneau et à défendre son auteur, en publiant un plaidoyer, où il avance que « si l’on veut redresser la France on trouvera là de sages conseils, d’utiles réflexions, la bonne méthode […] vous n’avez qu’à prendre1 », des mots forts qui ne remanient pas la décision du gouvernement.

Après Les Beaux Draps, Ferdinand Céline renoue avec l’écriture romanesque et entame la rédaction de Guignol’s Band. Une autobiographie fictionnelle qui traite du séjour de Céline en Angleterre entre 1915 et 1917. Dans ce livre, il n’est plus question d’injures ni de haine envers les Juifs et les francs- maçons. Céline sait que la défaite des Allemands est proche, il délaisse le discours polémique pour se consacrer à l’écriture. En parallèle, il se marie avec Lucette Almanzor et se retire de la scène médiatique pour achever son ouvrage. Le livre est publié en mars 1944, il est reçu par le monde littéraire dans l’indifférence totale. Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, depuis la publication de Les Beaux Draps. Les rafles qui s’abattent sur la population, ainsi que la résistance menée par la milice attire l’attention du peuple. Le livre se solde par un échec en librairie.

À Paris, Céline raréfie les apparitions en public. Les menaces de mort par lettres affluent à sa porte et « à Londres la BBC l’a placé en tête des personnes à juger 2». Les pamphlets, ainsi que ses fréquentations évasives pendant la guerre n’ont pas été oubliés par certaines personnes qui demandent à le voir jugé et exécuté. Au-dessous de son appartement, des réunions clandestines s’organisent par la résistance du STO (Le service du travail obligatoire), mais Céline ne les dénonce pas et il finit même par les soigner lorsque ces derniers sont blessés.

Le 06 juin 1944, les Alliés débarquent en Normandie et Céline sait quel sort on lui réserve lors de la Libération. Il quitte la France en direction de l’Allemagne avec sa femme et son chat Bébert. Arrivés à Baden-Baden, Les Destouches se retrouvent bloqués dans le pays, car le but de Céline était de se réfugier au Danemark, là où se trouve son argent. Après un long séjour d’attente et de misère, on informe Céline que le gouvernement de Vichy a fui la France pour Sigmaringen. Il entre en contact avec Fernand de Brion, Premier ministre du régime de Vichy, en lui proposant ses services en tant que médecin. La réponse ne se fait pas attendre, à Sigmaringen, on manque cruellement de médecin. En octobre, Céline et Lucette quittent la ville pour Sigmaringen.

Lors de son arrivée, Céline retrouve 1500 Français exilés à Sigmaringen, ainsi que le gouvernement de Vichy amoindri et vaincu par les Alliés. Il est rapidement nommé médecin de colonie et s’occupe de soigner les exilés. Faute de matériels et de médicaments, le docteur Destouches achète les provisions de sa propre poche pour soigner les malades. Son illusion sur Sigmaringen est vite dissipée, la misère est plus présente qu’à Baden-Baden. Il soigne aussi les ministres du régime comme Laval, ainsi que Abel Bonnard, ministre de l’Éducation nationale du gouvernement de Vichy. en 1948, Céline explique son choix de rejoindre Sigmaringen, en déclarant que :

Je suis descendu à Sigmaringen par patriotisme parce qu’on y parlait français et que je ne peux souffrir l’allemand […] si j’étais resté à Paris… qui a le culot de me prétendre entre quatzyeux – que je n’aurais pas été automatiquement, arrêté, torturé, assassiné, dès les premiers jours ?1

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1 David ALLIOT, op. cit., p.100.

2 David ALLIOT, op. cit., p.104.

1 Louis-Ferdinand CÉLINE, op.cit., 2016, p.58.

Une spéculation tout à fait fondée, car durant son exil à Sigmaringen, l’épuration contre les collaborationnistes avait commençait, après le débarquement de Normandie. Des auteurs tels que : Robert Brasillach ont été condamnés à mort par le gouvernement provisoire.

Pendant que les survivants du régime de Vichy sont tapis à Sigmaringen, le Führer lance l’offensive des Ardennes et repousse les Alliés. Une lueur d’espoir renaît chez les exilés, mais qui sera de courte durée, car l’armée américaine contre-attaque et le 4 janvier, elle franchit le Rhin. La défaite de L’Allemagne est à présent inévitable.

Céline rentre en contact avec la Suisse pour être admis, mais il est rapidement refusé. C’est Hermann Bickler, un colonel de l’armée SS qui sauve le docteur Destouches, en lui apportant un « laissez-passer » pour le Danemark. Sans perdre de temps, Céline quitte les lieux en compagnie de sa femme et Bébert pour le Danemark. Le 25 mars 1945, après un long voyage, les Destouches arrivent à destination en laissant derrière eux une Allemagne en ruine. Ils logent dans l’appartement de leur amie Karen Marie Jensen, en menant une vie semi-clandestine. Pour dissimuler sa présence aux autorités danoises, Céline se fait pousser la barbe et utilise le pseudonyme de Courtial, son ancien mentor. Pendant ce temps, les mauvaises nouvelles ne cessent d’affluer chez les Destouches, il apprend la mort de sa mère, ainsi que l’assassinat de son éditeur Robert Denoël, un crime qui n’a jamais été élucidé. La situation de ses compagnons d’exil n’est guère meilleure, la moitié est en fuite, l’autre a été fusillée par le gouvernement provisoire.

Le ciel s’assombrit pour Céline, quand le ministre Guy de Girard de Charbonnière arrive au Danemark et est informé de la présence de Céline dans le pays. Il demande aux autorités danoises l’extradition de ce dernier, afin d’être jugé pour ses crimes. L’information est diffusée par toute la presse française et danoise. Le journal Samedi-Soir rapporte que :

L’écrivain Céline vit comme réfugié politique à Copenhague. Céline est célèbre pour son roman Voyage au bout de la nuit ; il fut durant la guerre

un nazi et un antisémite acharné. Ses livres antisémites ont donné à penser que cet homme était pratiquement fou1.

Deux jours plus tard, les Destouches sont arrêtés par la police danoise. Lucette et Bébert sont rapidement relâchés, mais le cas de Céline est plus grave. Il est accusé de « Haute trahison » par les autorités françaises, à cause de la réédition de ses pamphlets : Bagatelles pour un massacre, l’École des cadavres durant la guerre. L’écrivain est menacé par l’article 75 qui condamne à mort toute intelligence avec une puissance étrangère, comme le cas de Robert Brasillach. L’avocat de Céline, Thorvald Mikkelsen tente de gagner du temps pour éviter l’extradition de son client, car il sait que si Céline quitte le pays, il sera exécuté par les autorités françaises. Quant aux autorités danoises, elles sont divisées sur le cas de l’auteur, certaines veulent renvoyer Céline et en finir avec cette histoire, tandis que d’autres attendent plus d’informations pour juger l’accusé sereinement.

Face aux accusations Céline nie tout en bloc, en affirmant n’avoir jamais traité avec l’intelligence allemande et que c’est un farouche patriote français, ayant tout sacrifié pour la France et que :

Pour Bagatelles et École publiés avant la guerre […] Ces livres étaient parfaitement légaux à l’époque […] Je n’ai eu aucune action antisémite pendant la guerre […] Si je m’étais occupé d’eux, j’aurais pu en faire facilement déporter 3 ou 400 000 de plus en Pologne2.

Des arguments qui peinent à être contredits, par l’ambassade de France qui n’arrive pas à rassembler de preuves tangibles contre Céline. Bien que le docteur Destouches ait été le compagnon du régime de Vichy à Sigmaringen et qu’il ait côtoyé des infréquentables, il n’existe aucune preuve qui démontre que Céline ait collaboré avec l’ennemi. Son extradition est reportée par les autorités danoises qui décident de l’emprisonner, en attendant de nouvelles preuves.

En prison, Céline est profondément atterré par les événements et se sent trahi par ses compatriotes. Il a perdu sa notoriété, sa fortune pour sauver le peuple français d’une guerre sordide et au final, on l’emprisonne pour son acte patriotique. Tout son sacrifice lui semble vain à présent, car toute cette expérience lui a fait comprendre beaucoup de choses sur la guerre et ses acteurs, puisque dans une lettre envoyée à sa femme Lucette, Céline avoue que :

J’en suis arrivé à penser que le jeu où je m’étais si fort engagé, où je m’étais détruit de fond en comble, n’était qu’un jeu de dupes, où toutes les cartes étaient fausses et pipées. Don Quichotte au moins lui se ruait contre de véritables moulins à vent, je n’ai rien rencontré de semblable, seulement un cauchemar, une friponnerie inepte, où des têtes, les mêmes, jouaient tous les rôles1.

Il pointe du doigt ces nombreux acteurs de la guerre qui ont joué des rôles dans les deux camps, afin d’en tirer du bénéfice et qu’au final, le seul perdant était et restera le peuple. Cette haine envers tous les humains qu’il estime être « complice de [son] martyre 2» l’incite à reprendre la plume pour rédiger Féerie pour une autre fois3, ainsi que la suite de Guignol’s Band.

En février 1947, Céline est transféré à l’Hôpital national de Copenhague, à cause de son état de santé qui s’est considérablement dégradé au cours de son séjour en prison. Il est libéré sur parole le 06 juin, par les autorités danoises qui attendant le verdict de son procès qui se tiendra en France. Son séjour en prison le détruit moralement et physiquement et c’est un Céline vieilli prématurément qui en sort. En attendant son procès, l’auteur renoue avec ses amis de France, en rentrant en contact avec Albert Paraz et Jean Paulhan pour se refaire éditer en France, car après la mort de Denoël, les livres de Céline ne sont plus publiés. Il fait aussi la connaissance de Milton Hindus, un universitaire juif américain, avec qui il correspondra énormément, mais finit par couper les liens avec lui, lorsque ce dernier publie un livre portrait caricatural sur Céline.

Mais c’est en novembre 1947 que Louis Ferdinand Céline refait son apparition dans le monde littéraire, en publiant À l’agité du bocal4. Une réponse cinglante à l’article de Sartre, publié en 1945 dans Les Temps modernes puis repris par Gallimard sous le titre de Réflexion sur la Question juive, qui affirmait que « Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des nazis, c’est qu’il était payé1. ». Un coup bas pour Céline, dont la réponse ne se fait pas attendre, il le traite de tous les noms, à travers quatre pages virulentes et ne manque pas l’occasion de lui rappeler son attitude opportuniste, lors de l’Occupation : « M’avez-vous assez prié et fait prier par Dullin, par Denoël, supplié « sous la botte » de bien vouloir descendre vous applaudir ! Je ne vous trouvais ni dansant, ni flûtant, vice terrible à mon sens, je l’avoue2. ». Pourtant, Sartre était un admirateur de Céline avant la Seconde Guerre mondiale et sa femme, Simone de Beauvoir, révélait que :

Le livre français qui compta le plus pour nous cette année, ce fut Voyage au bout de la nuit de Céline […] Céline avait forgé un instrument nouveau : une écriture aussi vivante que la parole. […] Sartre en prit de la graine3.

Cependant, ce dernier n’a jamais pardonné à Céline de n’avoir pas « intercédé en sa faveur auprès des Allemands pour qu’on joue à Paris sa pièce les Mouches4. », car il pensait, comme bon nombre d’écrivains et personnalités françaises que Céline avait un pouvoir auprès des Allemands, mais « rien n’était plus absurde comme idée. C’était ne pas connaître [Céline], à la solde de personne, intransigeant avec tout le monde, incapable de pactiser avec qui que ce soit, toujours seul contre tous 5». Le différend entre les deux auteurs s’arrêtera là, car Sartre ne veut nullement entrer en conflit avec Céline et préfère éviter de faire de la publicité pour Céline en lui répondant.

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1 Helga PEDERSEN, Le Danemark a-t-il sauvé Céline ?, Plon, Paris, 1975, p.84.

2 Louis-Ferdinand CÉLINE, Lettres de prison à Lucette Destouches et à Maitre Mikkelsen 1945-1947, Gallimard, Paris, 1998, p.247.

1 Louis-Ferdinand CÉLINE, op.cit., 1998, p.69.

2 Ibid., p.244.

3 Louis-Ferdinand CÉLINE, Féerie pour une autre fois, Gallimard, Paris, 1958.

4 Louis-Ferdinand CÉLINE, À l’agité du bocal, 1948.

1 Jean-Paul SARTRE, « Portrait d’un antisémite », Les Temps modernes, décembre 1945, p.462.

2 Louis-Ferdinand CÉLINE, op.cit., 1948, p.02.

3 Simone DE BEAUVOIR, La force de l’âge, Gallimard, Paris, 1989, p.158.

4 Véronique ROBERT, Lucette DESTOUCHES, op.cit., p.30.

5 Ibid.,. p.30.

Après un long moment d’attente, le procès de Céline s’ouvre le 21 février 1950. Tout le monde littéraire est impatient de connaître le verdict, des auteurs tels que René Barjavel estiment que « Céline n’est pas à notre mesure. Vouloir le juger, c’est mesurer une montagne avec un mètre de couturière. Ses juges devront se résigner à entrer dans l’histoire avec un visage de caricature1. ». Tandis que André Breton déclare que « L’antisémitisme de Céline, le soi-disant « nationalisme intégral » de Maurras, sous la forme ultra-agressive qu’ils leur ont donnée, ne sont pas seulement des observations, mais le germe des pires fléaux2 » quant à l’écrivain Albert Camus, il est « d’avis d’arrêter ce procès et de laisser Céline tranquille 3 ».

Céline est condamné par contumace, c’est-à-dire en son absence, à un an de prison et 5000 francs d’amende, à l’indignité nationale et à la confiscation de la moitié de ses biens. Il faut préciser que lorsqu’une personne est jugée par contumace, la peine est toujours alourdie, sauf que Céline a été jugé à un an de prison, autant dire l’acquittement. Cela, démontre que son procès était symbolique, car le gouvernement français en condamnant l’auteur, condamnait en quelques sortes l’antisémitisme des années 40. Céline a subi les conséquences de tous les actes antisémites commis, pendant la Seconde Guerre mondiale. Un acharnement de la part des hommes politiques qui aurait pu être évité selon sa femme :

Je me souviens qu’en 1941, un ami à lui qui était médecin voulait le faire devenir franc-maçon. Il a dit : « non, mais je veux bien voir » Nous sommes allés tous les deux à une réunion en sous-sol […] longtemps après j’ai pensé que s’il avait accepté, il aurait été défendu4.

Céline est mécontent de son jugement qu’il trouve injuste, certes il ne fera pas un an de prison qui est couvert par sa détention au Danemark, mais il est surtout hors de question de les laisser saisir ses biens. Il décide de faire appel de son jugement, après un coup ingénieux de la part de son avocat qui le présente à la cour sous le nom de Louis-Ferdinand Céline et non pas Destouches, ainsi qu’en utilisant la loi du 16 août 1947 qui accorde l’amnistie aux invalides de guerre, il est amnistié par les juges en 1951 et à le droit de retourner en France. Furieux de cette entourloupe, le ministère de la Justice convoque le juge pour demander des explications, ce dernier lui répond que « moi, monsieur le ministre, en littérature je me suis arrêté à Flaubert 1 ».

Le 1er juillet 1951, Céline quitte le Danemark pour retourner en France, après sept années d’exil, il retourne dans son pays pour regagner son public, ainsi que sa notoriété perdue.

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1 Louis-Ferdinand CÉLINE, Cahiers Céline VII, Céline et l’actualité littéraire, 1933-1961, Gallimard, 1986.p.240.

2 Ibid., p.241.

3 Ibid., p.243.

4 Véronique ROBERT, Lucette DESTOUCHES, op.cit., p.119.

1 François GIBAULT, Céline 3 – Cavalier de l’Apocalypse : 1944-1961, Paris, Mercure de France, 1981, p.384.


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