Jeunes italiens et un marché du travail qualifié peu concurrentiel

  1. L’expérience de mobilité des étudiants ERASMUS
  2. L’institutionnalisation de la mobilité étudiante et la migration
  3. Le programme Erasmus : la réciprocité des échanges en question
  4. La mobilité étudiante institutionnalisée intra-européenne
  5. Erasmus, un programme qui reproduit des affinités sélectives
  6. Procédures locales de sélection des étudiants ERASMUS en France
  7. Qui sont les étudiants Erasmus ? Analyse de la morphologie sociale
  8. Erasmus serait- il un programme de féminisé ?
  9. Etudiants Erasmus, population jeune aux parcours scolaires rapides
  10. Démocratisation de la mobilité étudiante ou massification? ERASMUS
  11. Erasmus : Un outil de distinction dans une université massifiée
  12. Les compétences migratoires des étudiants et le programme Erasmus
  13. Lieux et pratiques d’accueil des étudiants Erasmus à l’étranger
  14. Hospitalité institutionnalisée de l’enseignement supérieur Britannique
  15. L’hospitalité de l’enseignement supérieur dans les pays latins
  16. Le foyer parental: des temps et des issues variables en Europe
  17. Indépendance résidentielle et satisfaction des étudiants Erasmus
  18. Des réalités résidentielles différentes suivant les universités
  19. Assiduité et Travail personnel des étudiants Erasmus à l’étranger
  20. Evaluation de la période d’études à l’étranger (Erasmus, France)
  21. Du temps d’adaptation au temps des voyages, les étudiants Erasmus
  22. Etudiants Erasmus, visites dépendantes de ressources économiques
  23. Une migration de maintien soutenue par une mobilité virtuelle
  24. Identifications a-territoriales, références multi-territoriales et séjour Erasmus
  25. La sociabilité des étudiants Erasmus français
  26. La famille, une valeur sûre pour les étudiants Erasmus
  27. Activités syndicales et politiques délaissées – Etudiants Erasmus
  28. Université de Bristol, Implication dans des activités festives
  29. Les loisirs des étudiants Erasmus et la mobilité étudiante
  30. Le financement de l’expérience Erasmus
  31. Situation économique des étudiants Erasmus et Types de loisirs
  32. Homogénéisation des pratiques de loisirs étudiants à l’étranger ?
  33. Des apprentissages de l’international aux réseaux Erasmus
  34. Le programme Erasmus, un apprentissage expérientiel loué
  35. L’apprentissage de la différence, Acquis culturels du séjour Erasmus
  36. Conséquences de la rencontre ou de la co-existence des cultures
  37. Les comportements des étudiants Erasmus et les codes socioculturels
  38. Maintien et dynamique du réseau Erasmus Européen
  39. L’intégration des étudiants immigrés en Europe
  40. L’insertion des étudiants mobiles Erasmus sur le marché du travail
  41. Un diplôme garant d’un emploi stable chez les jeunes français ?
  42. Jeunes italiens et un marché du travail qualifié peu concurrentiel
  43. Maintien des privilèges des diplômés britanniques du supérieur
  44. Mobilité géographique des étudiants et Compétences internationales
  45. Diversité des points de départs nationaux des étudiants Erasmus
  46. La mobilité étudiante et les racines de la science
  47. La circulation des cerveaux, Brain drain ou brain movement
  48. L’immigration choisie en France et en Angleterre
  49. Une démocratisation ségrégative de la mobilité étudiante
  50. Une recomposition sociale des flux migratoires en Europe ?

6.2.2 Jeunes italiens devant un marché du travail qualifié peu concurrentiel
En Italie, depuis l’ouvrage de Marzio Barbagli63, beaucoup d’études, même relativement récentes, sont allées dans le sens d’une carence de l’offre de travail qualifié. Selon une étude conduite récemment par la chambre de commerce du ministère de travail italien dans laquelle 89 776 entreprises était consultées, (Excelsio Project) reprise par Moscati (R) et Rostan (M)64, la demande de diplômés est particulièrement basse et le degré d’absorption des travailleurs hautement qualifiés apparaît extrêmement limité, surtout dans les petites et moyennes entreprises, qui constituent l’élément essentiel du système de production italien. Cette thèse s’illustre par les difficultés d’insertion sur le marché du travail des jeunes diplômés entre 20 et 34 ans, qui connaissent souvent de longues périodes de chômage ou la précarité. Nous avions vu que la population active italienne se caractérise par un niveau d’instruction modeste (par rapport à la moyenne européenne). Malgré les progrès enregistrés par l’entrée des jeunes générations plus diplômées, l’Italie continue à se placer aux derniers postes pour la proportion, parmi les actifs, de ceux possédant un diplôme supérieur professionnel. Ce pays présente aussi un manque de correspondance assez fort entre les caractéristiques de la force de travail occupée (en se référant au diplôme le plus élevé obtenu) et celles de la profession exercée. Ce qui fait dire aux auteurs du rapport annuel 2005 de l’ISTAT65 que l’Italie utilise « inefficacement » les apprentissages scolaires dans le processus productif, reproduisant ainsi une inadéquation entre les résultats du système formatif et l’offre de travail. Ainsi, dans les études comparatives internationales,66 l’Italie est classée parmi les pays dont le lien entre système éducatif et marché du travail est faible et dont l’emploi non salarié reste important. D’après Fabrizio Bernardi67, les néo-entrants sur le marché du travail entre 1980-97 en Italie étaient environ 14% à commencer une activité comme indépendants.

62Nous verrons qu’il existe une différence entre la France et le Royaume-Uni à ce sujet : le taux de chômage des diplômés est moins élevé six mois après la sortie au Royaume-Uni et trente mois après l’obtention du diplôme en France.
63BARBAGLI (M), Disoccupazione intellettuale e sistema scolastico in Italia (1859-1973), Bologna: Il Mulino, 1974, 482p.
64MOSCATI (R), ROSTAN (M), « Higher Education and Graduate Employment in Italy” in European Journal of Education, Vol.35, n°2, 2000
65 Rapporto annuale : la situazione del Paese nel 2004, ISTAT, 2005

De même, dans le rapport de l’ISTAT 2005, on peut relever plusieurs données intéressantes, dont les 9% d’actifs occupés qui exercent une activité relativement plus qualifiée par rapport à leur diplôme et 16,5% d’actifs occupés qui possèdent au contraire un niveau d’études supérieur à celui normalement requis pour l’exercice de leur profession. Ces résultats reflètent une partie des caractéristiques séculaires du tissu productif italien, composé de petits entrepreneurs, surtout des générations plus anciennes, avec des titres scolaires qui souvent ne dépassent pas la licenza media (diplôme du secondaire inférieur). L’écart avec la moyenne des pays de l’Union européenne à 25 est élevé ; en Italie 41,8 % des actifs occupés du premier groupe professionnel possèdent au mieux la licenza media, contre 18,1% pour la moyenne européenne. Le phénomène de surqualification par rapport aux métiers exercés, concerne, nous dit l’ISTAT, majoritairement de jeunes de moins de quarante ans. Plus de la moitié ont moins de 44 ans et ont commencé à travailler depuis moins de cinq ans. En Italie, l’offre de travail d’encadrement tend à accorder un poids important aux connaissances informelles « conoscenza informale » (sic !) et au « training on the job » nous dit le rapport68, ce qui exclut les jeunes en début de carrière.
En outre, parmi les diplômés universitaires en sciences humaines et sociales, la part de ceux qui exercent un travail sous-qualifié est quasiment le double de celle de leurs homologues scientifiques et ingénieurs (pratiquement la moitié des premiers et un quart des seconds). De manière générale le risque d’être surdiplômé par rapport au futur métier exercé, est plus important pour les diplômés des filières universitaires générales (laureati), que pour les diplômés du secondaire supérieur, et est nettement plus bas pour ceux possédant une qualification professionnelle. Le phénomène s’accentue aussi en allant du Nord vers le Sud de l’Italie. Le Mezzogiorno se caractérise depuis longtemps par une carence d’opportunités professionnelles pour les niveaux moyens et supérieurs de certifications. Les Laureati qui ne trouvent pas à s’employer dans des professions hautement spécialisées ont un risque très élevé de chômage. (32,7% des Laureati du Mezzogiorno étaient au chômage en 2004, l’année de l’enquête ISTAT, contre 22% de ceux du Nord). De plus, on enregistre en Italie une forte incidence de la surqualification dans des formes de travail « atypiques ». Pour les jeunes (moins de 34 ans69), l’incidence des contrats à durée déterminée sur le phénomène de dévaluation de diplômes est important. 47,4% des jeunes occupant ce type d’emploi sont surqualifiés. Les différences existantes entre jeunes et adultes au niveau de l’activité et du chômage semblent encore plus accentuées en Italie qu’en France. Les taux d’activité des jeunes sont largement au- dessous de la moyenne européenne dans les deux pays, mais l’Italie, au contraire de la France, conserve pour les adultes (au-delà de 29ans) des valeurs inférieures à la moyenne70.

66Dont la suivante: MULLER (W), SHAVIT (Y), From School to Work: A comparative Study of Qualification and Occupations in Thirteen Countries, Oxford University Press, 1998, 576p.
67BERNARDI (F), “Returns to Educational Performance at Entry into the Italian Labour Market”, In European Sociological Review, Vol.19 N°1, 2003, pp25-40
68Op. Cit Rapporto annuale p170.

Une différenciation par sexe, montre également qu’en Italie, le niveau de participation des femmes est inférieur (pour les femmes de moins de 30 ans il est l’un des moins élevés en Europe). L’Italie présente des taux de chômage féminins supérieurs à ceux des hommes de tous les âges. Une différence de genre des plus significatives persiste dans ce pays, également par la diffusion des contrats à temps partiel ; un phénomène connoté au féminin d’une manière plus accentuée en Italie qu’au Nord de l’Europe. De même, la part du temps partiel involontaire pour les jeunes (60% du total) est deux fois supérieure à la moyenne européenne. Ceci étant, pour les jeunes diplômé(e)s universitaires le taux d’activité est-il plus élevé que pour l’ensemble des jeunes ? Et le risque de chômage est-il moindre, comme en France ?
L’Italie a un taux d’activité plus fort des jeunes possédant un niveau scolaire bas, en comparaison avec ceux qui détiennent un diplôme plus élevé (Cf. graphique n°14 ci-après). C’est l’unique pays européen où le taux d’activité des jeunes « laureati » est inférieur à celui de ceux qui ont un niveau d’études moindre. Le taux de chômage des « laureati » italiens entre 20 et 29 ans est d’environ 24%, de loin le pourcentage le plus important parmi les 25 pays de l’Union Européenne (voir le graphique n°15 ci-après). Cette valeur est également supérieure pour les jeunes italiens qui possèdent des niveaux d’instruction plus bas, comme le montre le graphique suivant. L’expatriation, l’émigration d’une partie des plus jeunes diplômés, pourraient alors être une solution momentanée aux difficultés rencontrées sur le marché du travail italien, car les auteurs du rapport de l’ISTAT notent qu’en Italie, la laurea réduit la probabilité d’être au chômage seulement après 30 ans. Scherer71 parle ainsi de « bottle neck situation » (situation en entonnoir). Avec un marché du travail qualifié si peu favorable aux diplômés de moins de 30 ans, on comprend mieux le désir exprimé par une partie des jeunes étudiants Erasmus de vouloir commencer leur carrière à l’étranger.

69Les instances statistiques de la communauté européenne, lorsqu’elles analysent le difficile rapport entre jeunes et marché du travail, utilisent en général la catégorie d’âge 20-29, alors que dans la plupart des enquêtes nationales italiennes la limite est repoussée à 34 ans, en raison des effets de l’âge tardif dans l’obtention des diplômes universitaires sur la péninsule. Rappelons que la moyenne pour l’obtention d’un diplôme universitaire est de 27 ans en Italie.
70 L’Italie se distingue par le taux d’activité des jeunes de 20-29ans le plus bas d’Europe, qui s’explique en partie par l’âge avancé d’obtention des diplômes universitaires.

La recherche du premier travail qualifié semble particulièrement problématique en Italie, avec comme effet, une proportion élevée de diplômés qui poursuivent des études au delà de la Laurea, parfois au-delà des frontières de l’Etat. De nombreux auteurs relèvent le rôle que joue la famille dans le soutien économique des jeunes sous contrat court, au chômage ou poursuivant des études. Certains en termes de cause, d’autres plutôt en terme de conséquence du manque de dynamisme du marché du travail qualifié.
Graphique 14 : Graphique 15 :
Jeunes italiens et un marché du travail qualifié peu concurrentiel
Source : EUROSTAT, Labour force survey

71Op. cit. p435

Il est vrai que la faiblesse de la redistribution sociale pour l’insertion des jeunes en Italie rend plus important le soutien inégal familial. Quant à l’acceptation de la dépendance vis- à-vis de la famille, les situations sont variables. Mais ceci mériterait des analyses plus approfondies. Nous retiendrons de cette analyse générale, que cette situation des jeunes diplômés à la sortie de l’université, qui empire au niveau Doctorat de la structuration en trois cycles, rend l’attrait pour l’étranger puissant, avec les conséquences que nous tenterons d’analyser. Mais que se passe-t-il au Royaume-Uni, susceptible de rendre plus compréhensible les différences qui existent entre Italiens, Français et Anglais face aux choix de mobilité ?
L’expérience de mobilité des étudiants ERASMUS
Les usages inégalitaires d’un programme d’«échange» Une comparaison Angleterre/ France/Italie
Thèse pour obtenir le grade de DOCTEUR EN SOCIOLOGIEO – UFR Civilisations et Humanités
l’Université AIX-MARSEILLE I & Università degli studi di TORIN
 

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