L’agriculture familiale : persistance ou performance ?

II.3 – L’agriculture familiale : persistance ou performance ?

La dominance de l’agriculture familiale dans les pays développés va à l’encontre des prédictions qu’ont fait un certain nombre d’auteurs dans la littérature. K. Marx a été le premier à prédire la concentration des exploitations agricoles et la progressive disparition des exploitations « paysannes » face à la pression concurrentielle de grandes unités de productions. « Dans la sphère de l’agriculture, la grande industrie agit plus révolutionnairement que partout ailleurs en ce sens qu’elle fait disparaître le paysan, le rempart de l’ancienne société, et lui substitue le salarié ». (Capital, Livre I, section IV, Chapitre XV). Cette idée a été reprise par un grand nombre d’auteurs, à la fois marxistes [Kautsky, 1900 (Ed.1970) ; Lénine, 1908 (Ed.1977)] et non marxistes [Griffin, 1979 ; De Janvry, 1981].

Pourtant, comme nous l’avons vu, l’exploitation familiale reste la forme d’organisation majoritaire des pays développés. Ce constat a été à l’origine d’une large littérature. Devant l’échec des prédictions de Marx et devant le non-développement du capitalisme agraire, nombres d’économistes agricoles ont cherché, dans un premier temps, à comprendre les éléments susceptibles de freiner le « développement des rapports sociaux de production capitaliste (notamment le salariat) en agriculture » [Blanc, 1994]. Les auteurs, principalement marxistes, ont essayé de comprendre les raisons de la « persistance » ou de la « résistance » Continue reading


L’agriculture des pays développés : une agriculture familiale

II.2.2 L’agriculture des pays développés : une agriculture familiale

Pour évaluer quels sont les modes d’organisation qui prédominent en agriculture, des critères opérationnels de définition de l’agriculture familiale sont nécessaires. La définition de ces critères est un enjeu important à la fois pour les travaux empiriques et pour la définition des politiques publiques. En effet, la compréhension des évolutions des formes d’organisation en l’agriculture et la comparaison de leur efficacité relative nécessitent de pouvoir distinguer ces formes selon des critères pertinents et disponibles. Comme le rappelle G. Djurfeldt [1996], « l’opérationnalisation » de la définition de l’agriculture familiale est la condition nécessaire pour que l’économie et la sociologie rurales « soient en mesure de répondre au problème basique de la discipline : celui de la prévalence, du développement et du futur possible de l’agriculture familiale ».

Nous présentons, dans un premier temps, un certain nombre de critères qui ont été retenus dans la littérature pour étudier les formes d’organisation de l’agriculture des pays développés. Nous montrerons dans un second temps que, quel que soit le critère choisi, l’agriculture familiale reste la forme d’organisation majeure des agricultures de ces pays.

a) Les critères opérationnels de définition de l’agriculture familiale

L’analyse des différentes formes d’organisation de l’agriculture présente une difficulté empirique importante.

D’une Continue reading

Qu’est-ce que la main-d’œuvre familiale ? Agriculture familiale

II – La main – d’œuvre familiale : l’agriculture familiale au centre des débats

La présentation de la main-d’œuvre familiale nous conduit à revenir sur le large débat des formes d’organisation en agriculture dans lequel deux formes d’organisation principales ont été souvent opposées : l’exploitation familiale et l’exploitation capitaliste à salariés. En effet, la place de la main-d’œuvre familiale et ses caractéristiques ont fait l’objet d’une attention particulière dans ce débat. Même si, comme nous le verrons, le type de main-d’œuvre mobilisé n’est pas l’unique critère de distinction des formes d’organisation en agriculture, il n’en reste pas moins central.

II.1 – Qu’est-ce que la main-d’œuvre familiale ?

Peu de travaux sur la main-d’œuvre agricole reviennent sur la définition de la main-d’œuvre familiale et plus largement sur la définition de la famille. Si, comme nous le verrons dans la suite de ce chapitre, nombre d’auteurs ont cherché à expliciter la notion d’exploitation familiale [Gasson et al., 1988 ; Reinhardt et Barlett, 1989 ; Lamarche, 1991 ; Schmitt, 1991 ; Hill, 1993 ; Errington et Gasson, 1994 ; Allen et Lueck, 1998], la famille en tant que telle n’a que très rarement été définie.

Comme le rappelle R. Gasson et al. [1988] la famille « n’est pas une unité naturelle mais une unité culturelle » (p.9) et celle-ci prend des formes extrêmement diverses selon la société considérée.

Caractériser la famille par l’absence de rapports salariaux Continue reading


Qualification du travail agricole, Polyvalence et Savoir tacite

I.2 – La qualification du travail en agriculture, la polyvalence et le savoir tacite

Afin de mieux comprendre les caractéristiques du travail en agriculture, nous revenons brièvement sur la notion de qualification.

La notion de qualification a été au cœur des débats dans les années 1960-1970 [Naville, 1956; Friedmann, 1964 ; Iribarne et Virville, 1978]. La définition de cette notion reste, pour beaucoup d’auteurs, problématique. Comme le souligne P. Tripier [1991], la qualification est « une catégorisation pratique » et « comme beaucoup de catégories de la pratiques, [elle] est à proprement parler impensable » (p.136).

La qualification se définit souvent au regard de trois éléments « ayant des déterminants distincts et se hiérarchisant de façon différente selon les auteurs » [Rose, 2004] (p.230 à 232) :
– Le contenu du travail et les conditions dans lesquels il s’exerce : le degré de complexité du travail, ses exigences en terme d’autonomie, de responsabilité,
– L’emploi : la forme statutaire du contrat de travail et le niveau de rémunération,
– Les qualités du travailleur : ses connaissances, ses savoirs, son habilité acquis par la formation, initiale ou professionnelle, ou par l’expérience. P. Naville [1956] voit notamment un lien direct entre cette qualification individuelle est « le temps nécessaire à son apprentissage » (p.72).

Deux conceptions de la qualification sont souvent distinguées : la conception substantialiste, principalement associée aux travaux de G. Continue reading

Les caractéristiques du travail en agriculture familiale

Le contexte : la place du travail salarié dans l’agriculture familiale – Première partie :

Cette partie a pour but de présenter le contexte général de notre recherche. Plus spécifiquement, elle revient sur la place qu’a pu tenir le travail salarié dans l’agriculture familiale et sur la place qu’il y tient aujourd’hui.

Le premier chapitre fait un panorama des caractéristiques du travail en agriculture et des spécificités des deux grands types main-d’œuvre susceptibles d’être mobilisés sur les exploitations, à savoir, la main-d’œuvre familiale et la main-d’œuvre salariée. Nous montrons, dans ce chapitre, que l’agriculture française, comme celle de nombreux pays développés, est, encore aujourd’hui, majoritairement composée d’exploitations familiales. Pour ce faire, nous revenons sur la définition de l’agriculture familiale et sur le large débat qui a longtemps intéressé nombre d’économistes agricoles : le débat sur les formes d’organisation de l’agriculture qui oppose classiquement l’exploitation familiale à l’exploitation capitaliste à salariés. Nous montrons que, bien que le salariat agricole ait largement régressé tout au long du XXe siècle, il joue, encore aujourd’hui, un rôle important dans l’agriculture dite familiale.

Nous montrons, de plus, que les caractéristiques sociales, historiques et politiques de ce salariat ont contribué à le rendre invisible alors même que sa place se renforce depuis la fin des années 1980 et que sa composition évolue.

Le deuxième Continue reading

Demande de travail salarié permanent et saisonnier dans l’agriculture

“… salariés employés sous cette forme de contrat effectuent près de vingt pour cent du travail saisonnier dans les exploitations françaises de fruits et légumes20. Notre intérêt pour cette forme d’emploi se justifie donc par la place des travailleurs OMI dans l’emploi saisonnier mais aussi par le débat politique qu’elle suscite : les professionnels agricoles revendiquent de manière pressante un accès plus large à ce type de contrats21 alors que les associations dénoncent les conditions de vie et de travail des salariés …”

MONTPELLIER SUPAGRO

Centre International d’Études Supérieures en Sciences Agronomiques

École Doctorale d’Économie et Gestion de Montpellier

La demande de travail salarié
permanent et saisonnier dans l’agriculture familiale : mutations, déterminants et implications
Le cas du secteur des fruits et légumes français

Thèse présentée et soutenue publiquement pour obtenir le titre de Docteur en Sciences Économiques
(Section C.N.U. n° 05) le 27 mai 2010 par Aurélie DARPEIX

JURY
Rapporteur M. Alessandro CORSI, Professeur à l’Université de Turin
Rapporteur M. Bernard GAZIER, Professeur à l’Université Paris 1, Panthéon-Sorbonne
Examinateur M. Bertrand SCHMITT, Directeur de Recherche, INRA Dijon
Examinateur Mme Sophie THOYER, Professeur à Montpellier Supagro
Directeur de thèse M. Philippe PERRIER-CORNET, Directeur de recherche, INRA Montpellier
Co-encadrante Melle Céline BIGNEBAT, Chargée de recherche, INRA  Montpellier

La demande de travail salarié permanent et saisonnier dans l’agriculture familiale : mutations, déterminants et implications. Le cas du secteur des fruits et légumes français

Résumé : Le salariat agricole a toujours été invisible, socialement et politiquement. Pourtant, bien que son poids se soit réduit au XXe siècle, son rôle reste encore important dans l’agriculture familiale française. Sa place se renforce et sa nature se modifie : le travail saisonnier se développe. Dans un contexte d’exacerbation de la concurrence, la compréhension des Continue reading