Des interprétations sociales ou politiques émeutes en 2005

B. À propos du sens des émeutes

a. Des interprétations sociales ou politiques peu explicitées

Même si la plupart des journalistes évoquent la situation sociale des quartiers ou encore certaines attitudes politiques pour expliquer l’apparition des émeutes en 2005, il n’en reste pas moins qu’ils sont rares à véritablement doubler ce constat d’une interprétation sociale ou bien politique des événements. Ou tout du moins, ils sont peu nombreux à réellement le formuler. En effet, rares sont ceux qui, à l’instar de certains sociologues, parlent explicitement de mouvement social ou politique ou avancent l’existence d’un message politique présent dans ces émeutes. Si l’on retrouve ce type d’interprétation de manière sous-jacente dans certains entretiens – nous avons déjà pu le voir –, il est rarement énoncé comme tel. Seule l’abondance du discours sur les problèmes et les causes sociales des émeutes mais aussi quelques phrases plus explicites, nous renseignent sur l’interprétation sociale ou même politique que ces journalistes peuvent porter aux événements.

Si Karl Laske (Libération) parle quant à lui, au détour d’une phrase, de « révolte sociale »504, son confrère de L’Humanité, Laurent Mouloud, semble appuyer fortement sur « la dimension sociale des événements »505 :

« Il s’est passé quelque chose qui allait au-delà de la simple violence. C’était pas juste de la violence gratuite, ou pour de l’acquisition de biens, ou de la destruction. C’était pas pour du vol ou pour protéger seulement des trafics dans des quartiers. Il y avait une dimension sociale derrière tout ça, c’est évident. »506

Ce dernier va même jusqu’à pointer le caractère contestataire de ce « mouvement de masse »507, selon ses termes. Et s’il ne parle véritablement, à aucun moment, de “mouvement social” ou de “contestation politique”, l’évocation de son « âme révolutionnaire »508 semble signifier la croyance, de la part du journaliste, d’une dimension politique des émeutes :

« […] je me souviens d’une grande réunion qu’on avait eu ici à l’Huma, quelques jours après que ça ait explosé, on avait rassemblé toute la rédaction, enfin tous ceux qui voulaient y participer s’étaient rassemblés pour faire un point sur ce qui se passait et qui était exceptionnel. On était un petit peu abasourdi par l’ampleur que ça prenait. Je ne dis pas que ça a réveillé notre… âme révolutionnaire, faut pas exagérer. Mais quelque part ce côté mouvement de masse, de contestation en fait, de masse, un réveil de couche populaire humiliée, paupérisée, forcément ça nous parlait. »509

504 Entretien Karl Laske, 08/07/2008 « Mais bon la situation à mon avis l’exigeait complètement. Parce que c’est quand même un contexte de révolte sociale jamais vu depuis longtemps. »

505 Entretien Laurent Mouloud, 09/07/2008 « Et tout de suite on a compris, enfin assez rapidement, au bout de deux jours, non pas que ça allait prendre un telle ampleur mais que ça allait au-delà du fait-divers même, d’un drame de deux jeunes qui se sont faits électrocuter, qu’immédiatement il y avait une dimension sociale derrière, sur laquelle il fallait travailler. »

De son côté, Jacky Durand (Libération), identifie « de la revendication »510 dans les émeutes de novembre 2005, un « discours »511 qu’auraient produit les jeunes émeutiers. Alors, si le caractère politique n’est pas explicitement souligné, le journaliste met tout de même en avant l’existence d’un discours et une forme de revendication chez les émeutiers, chose que nombre d’observateurs n’accorde pas aux événements.

« Je trouve que la presse a été assez unanime à mettre en avant cet espèce de… ces formes de… on a beaucoup parlé quand même de la revendication, de ce que ça disait, de ce que les gamins produisaient comme discours. En tout cas, plus qu’à d’autres moments. »512

Le seul qui pointe explicitement la dimension politique des émeutes de 2005, est Luc Bronner (Le Monde). Selon lui, cette dimension politique est visible, tout d’abord parce que les jeunes avaient des revendications et ensuite, parce que cette crise a mis à mal le gouvernement de l’époque. Le journaliste parle également d’“événement social” et va même jusqu’à opérer une comparaison, quoique timide, avec Mai 68.

« Mais en tout cas, dans un certain nombre de cas et dans un certain nombre de lieux il y avait une sorte de prise de pouvoir géographiquement limitée… limitée aussi au niveau du temps, mais une prise de pouvoir par, notamment, des groupes de jeunes avec des revendications, plus ou moins claires, une dimension politique réelle […] Donc ça, c’est déjà un point qui est vraiment très fort. Ça avait une dimension politique majeure c’est-à-dire qu’on a vu l’État en difficulté, on a vu au sommet de l’État un conflit ouvert pour savoir quelles solutions apporter à cette crise-là. C’était aussi un révélateur de tensions et de difficultés sociales accumulées depuis des décennies, donc en tant que tel, un sujet vraiment important. Tout ça réuni, pour moi, ça dresse le portrait d’une crise exceptionnelle. Je ne sais pas si on peut comparer à Mai 68 mais, en tout cas, ça fait partie des événements sociaux majeurs des vingt ou trente dernières années, pour moi, avec certitude. »513

Si l’on peut identifier certains indices d’une interprétation sociale et politique dans le discours des journalistes de Libération, de L’Humanité ou encore du Monde, il apparaît tout de même que celle-ci est peu explicitée. Aussi, on ne peut déceler les nuances de politisation des émeutes que peuvent révéler l’étude des travaux sociologiques sur la question, que nous avons abordés en introduction. Nuances qui “opposent”, dans ce type d’interprétation politique, ceux qui considèrent (à l’image de Gérard Mauger ou de Didier Lapeyronnie) que, les émeutes de 2005 sont infra ou proto-politiques et ceux qui estiment, comme Laurent Mucchielli et Véronique Le Goaziou ou encore Michel Kokoreff qu’elles sont pleinement politiques. Par ailleurs, certains journalistes, ceux du Figaro et du Progrès exclusivement, n’ont pas développé ou même présenté les signes d’une quelconque interprétation sociale ou politique des émeutes. Et si comme précédemment, on ne peut augurer la signification de ces absences, on peut en revanche souligner le fait que Richard Schitlly (Le Progrès) ait abondamment parlé des problèmes sociaux au cours de l’entretien et que Cyrille Louis (Le Figaro) ait davantage évoqué, parallèlement à d’autres éléments, la dimension ludique des événements. Aussi, cette interprétation, que nous allons maintenant analyser, peut apparaître comme opposée à la prise en compte d’une dimension sociale et politique des événements.

b. Une dimension ludique des événements

Certains semblent donc trouver une dimension sociale et politique aux événements – nous venons de le voir. D’autres en revanche, voire même parfois les mêmes, soulignent plus volontiers leur dimension ludique. En effet, pour certains journalistes, ces émeutes s’expliqueraient moins par le besoin d’exprimer un mal-être social ou des revendications politiques que par l’envie de s’amuser, de “jouer” ou d’imiter. C’est notamment ce que met en avant Cyrille Louis (Le Figaro). Même si celui-ci ne nie pas explicitement, à aucun moment, la dimension sociale et politique des événements, il considère que si, dans les premiers jours des émeutes, les jeunes expriment leur douleur et leur colère par rapport à la mort de leurs camarades, cela tourne vite à un phénomène de contagion et d’imitation. Les émeutes se développent et se propagent alors sur le mode du jeu.

« Je pense qu’après il se passe tout à fait autre chose, dans les trois semaines qui suivent, avec ce phénomène de contagion, où là, d’après ce que j’ai compris, on n’est plus sur le registre du jeu, de l’imitation, sur le mode du défi qu’on se lance d’un quartier à l’autre. Je pense que les jeunes de Villeurbanne ou du Mirail qui incendiaient des bagnoles quinze jours après la mort de Zyed et Bouna à Clichy, ils étaient pas dans le même état de colère que les frères ou les amis des deux gamins qui étaient morts. Ce qui ne veut pas dire qu’ils avaient pas une légitimité à être en colère par ailleurs, parce qu’ils vivent dans ces quartiers et que la vie dans ces quartiers n’est probablement pas facile. Mais je pense que c’était pas la même colère et donc pas le même phénomène. »514

Luc Bronner (Le Monde), qui souligne par ailleurs la dimension politique et sociale de ces émeutes – nous l’avons vu –, estime également que la dimension ludique n’est pas à négliger. Selon lui, elle explique toute une partie des attitudes et des comportements des émeutiers en 2005. Car si des « éléments politiques »515 ou encore un « sentiment d’injustice »516 étaient présents, il y avait également des choses qui relevaient uniquement de l’amusement.

« Y a aussi une dimension ludique, qui ne faut surtout pas oublier, qui est vraiment importante. […] Ludique parce que brûler une voiture, c’est extraordinaire quand on a 14 ans. Vous ne l’avez sans doute jamais fait, moi non plus, mais visiblement ils adorent ça les gamins. Voilà, c’est tout con mais… à un moment donné, vous êtes adolescent, en situation de besoin d’expression personnelle, de construction d’une identité et a un moment donné vous prenez le pouvoir dans un quartier et vous intéressez le monde entier, vous êtes le centre du monde, de manière relative mais… et en plus vous jouez avec le feu au sens propre comme figuré, c’est formidable. Donc, c’est une dimension qu’il ne faut pas oublier. »517

D’autres journalistes identifient ces phénomènes mais y accordent une importance bien moindre dans l’interprétation des événements de 2005. C’est le cas de Richard Schitlly (Le Progrès) qui les mentionne, lorsqu’il évoque l’extension des violences de la banlieue parisienne en province et à Lyon plus particulièrement, mais de manière très brève. De plus, le fait qu’il cite au milieu d’autres facteurs explicatifs, ces phénomènes « d’entraînement »518 et « d’imitation »519, semble démontrer qu’il ne leur attribue pas une place si importante dans son interprétation des événements.

« Alors est-ce qu’ils se tirent la bourre en regardant les voitures brûler ? Je pense que y a un effet de concurrence, c’est possible, mais je pense qu’il est marginal. »520

De son côté, Jacky Durand (Libération), considère, quant à lui, que ces éléments d’imitation et de compétition entre quartiers ou cités ne sont pas véritablement prégnants dans les émeutes de 2005. En effet, selon lui, même s’ils sont présents, ils restent marginaux.

« Alors après que ça ait pété à Lyon un peu après, je ne pourrais pas dire. Je pense qu’il y a un effet, un peu d’entraînement, d’imitation et puis d’exprimer, à un moment donné, cette sorte de rage de vivre là… c’est un peu des impasses. »521

Cette idée est également celle de Laurent Mouloud (L’Humanité) pour qui les phénomènes de compétition alimentés notamment par la médiatisation télévisuelle et le caractère ludique des émeutes de 2005 restent « ponctuels »522 et donc également marginaux.

« Et puis il y a le côté compétition. Alors là les agissants, les bras qui jetaient les cocktails Molotov ou qui décidaient d’aller brûler tel truc ou tel truc, évidemment l’effet de l’image, y a un effet entraînant, de compétition entre banlieues qui existe malheureusement. Pour moi, c’est des problèmes ponctuels. Enfin y a des phénomènes de rivalité mais comme il y avait des rivalités entre villages dans la France des années 30. Voilà Borzine-Pané ils pouvaient pas blairer les gars de Bézieu-les-Machins. Oui, les jeunes s’affrontaient entre eux, oui, c’était la guerre des boutons… Aujourd’hui, sauf que c’est à une échelle de 300 jeunes avec… qui ont tous la peau noire en plus, les pauvres, alors donc ça facilite pas la question. »523

Ainsi, certains journalistes identifient dans ces émeutes une dimension ludique non négligeable. C’est le cas des journalistes rencontrés du Monde et du Figaro. Ils rejoignent donc quelque peu la thèse de Sébastian Roché, sociologue, que nous avons étudiée en introduction, selon laquelle la participation des jeunes aux émeutes s’expliquerait par le « goût du frisson »524, par le goût du risque et du danger. Le fait que Cyrille Louis en fasse son principal élément interprétatif des émeutes et qu’il ne mentionne à aucun moment une quelconque dimension politique, laisse également penser qu’il se rapproche des auteurs, comme Sébastian Roché, qui réfutent l’idée d’un mouvement politique, qu’il soit pleinement politique ou protopolitique.

c. Une lecture ethnique jugée inadéquate

D’autres lectures interprétatives des événements auraient pu être mobilisées par les journalistes, pour expliquer les émeutes de 2005. C’est le cas notamment de la lecture des événements en terme ethnique, qui a été largement développée par les médias étrangers. Ceux-ci voyaient dans les émeutes un soulèvement des minorités et des étrangers, bien plus que celui de jeunes défavorisés appartenant aux classes populaires ou celui de délinquants à la recherche de sensations fortes. Aussi, le facteur explicatif des événements était purement ethnique et non social ou politique ou encore relevant d’une dimension ludique. Pour autant, ces lectures sont peu visibles dans le traitement des quotidiens français et notamment dans ceux que nous avons étudiés – ainsi que nous l’avons vu précédemment – tout comme dans le discours des journalistes rencontrés. En effet, selon la majorité d’entre eux, cette lecture n’est que peu pertinente pour expliquer les émeutes françaises de 2005. C’est le cas de Cyrille Louis (Le Figaro) notamment qui reconnaît la présence dans ces émeutes de jeunes issus de l’immigration ou fils d’immigrés, mais considère que cette donnée n’est pas véritablement explicative des événements.

« Je pense pas que ces incidents aient une clé de lecture ethnique, que ça soit plus les africains subsahariens ou maghrébins qui soient impliqués dans ce type d’événements. Ce que je crois comprendre quand même de ma petite expérience de ces quartiers que j’ai, c’est que les populations immigrées y sont quand même plus fortement représentées que dans d’autres zones du pays, que souvent la concentration de ces populations s’est associée à la concentration de difficultés économique, de difficultés d’accès à l’emploi, que ces difficultés sont corrélées en partie à des problèmes de délinquance. […] Donc, vraisemblablement il y a un certain nombre de jeunes qui ont été impliqués dans des incidents qui étaient issus de parents immigrés, ou issus même de l’immigration mais je ne suis pas sûr qu’on puisse en tirer grand chose comme conclusions. Il y a aussi des français de souche qui ont été impliqués, arrêtés, jugés à la suite des événements. »525

Pour Claire Bommelaer (Le Figaro) en revanche, le rejet de ce type de lecture paraît moins franc et moins clair. En effet, elle n’écarte pas complètement l’idée d’une certaine dimension ethnique des événements. Même si elle estime que celle-ci n’est pas une clé d’analyse des émeutes, notamment parce que la grande majorité des émeutiers étaient français, il ressort tout de même de son discours une certaine prise en compte de cette manière d’interpréter les événements.

« Tu voyais bien qu’ils essayaient de te ramener souvent à un truc ethnique et étranger. Ce qui n’était pas exactement le cas. C’était des français. Enfin il y avait une part d’étrangers mais… pour des immigrés récents. Mais les trois quarts des jeunes, si c’était que des jeunes, ils étaient français. […] Ben il y en avait [une lecture ethnique au Figaro] mais pas complètement. Parce que c’était pas ça. C’était aussi une question de logement, de social, de drogue, de bande, d’autorité, de tout ce qu’on veut. Mais c’était pas qu’une question d’immigration. La preuve par dix, je crois que les deux jeunes, il y en avait un seul qui était étranger, non ? Il me semble me souvenir, non ? Il me semble qu’il n’y en avait qu’un seul, que c’était des immigrés français, mais sinon ils étaient français. »526

525 Entretien Cyrille Louis, 09/07/2008

526 Entretien Claire Bommelaer, 08/07/2008

De son côté, Luc Bronner (Le Monde) considère quant à lui que cette dimension ethnique n’est pas pertinente pour analyser et comprendre les émeutes en elles-mêmes mais qu’elle peut l’être sur d’autres sujets, qui concernent les banlieues françaises comme le racisme, la discrimination ethnique ou encore la ségrégation.

« Non simplement, c’est quasiment jamais apparu comme une clé sur la partie émeutes en tout cas. C’est apparu à d’autres moments, sur d’autres sujets. Je pense que ça peut à être, à certains moments, très fort. Sur les émeutes, non. »527

« On peut porter tous les jugements qu’on veut mais il n’empêche que quand on va dans les quartiers ce sont des critères de lecture qui existent. Et ce sont des critères de lecture qui, par ailleurs, sont importants à décrire. Y compris dans mon journal. Mon journal, les seuls noirs que vous croisez font le ménage, s’occupent de la restauration, un peu de technique… Si on le dit pas, si on reste dans un discours général en disant « on est dans un société égalitaire où il n’y a pas de discrimination », très bien, moi sur le principe je suis entièrement d’accord. Si on veut décrire la réalité, il faut dire que tous les journalistes sont blancs, que tous les cadres sont blancs, que les seuls noirs qui travaillent ici, et je prends Le Monde mais c’est vrai dans plein d’entreprises, c’est vrai dans la fonction publique, dans le monde de la recherche, en passant, ben, ils font le ménage. »528

Pour Jacky Durand (Libération), si cette grille de lecture n’est pas spécialement pertinente, il considère que, contrairement à la presse étrangère, la presse française et même la société française dans son ensemble a encore quelques problèmes avec les questions ethniques. Selon lui, ces problèmes relèvent avant tout d’une frilosité à nommer les choses, qui découle principalement d’un manque de considération et de compréhension des minorités ethniques françaises mais aussi d’une peur vis-à-vis de ces minorités et des banlieues françaises où elles sont fortement représentées.

« Je pense qu’on n’est pas à l’aise avec toutes ces questions. La société française et les médias en général. Parce que je pense qu’on n’est pas sorti non plus de nos vieux démons liés aux guerres coloniales et qu’en même temps ces vieux démons font que la société française continue d’être empêtrée dans tout ça et elle a du mal à formuler et à dire les choses. Je pense que ça panique les gens de dire…[…] A la fois y a des gens qui se disent que… en parler c’est diaboliser les gens, en même temps je pense que y a des gens qui… Je pense qu’on est dans une société aussi qui a peur de ces quartiers. Et comme elle a peur de ces quartiers ben elle ne sait pas comment les nommer, comment en parler. Vous me parliez tout à l’heure, je vous disais la confiance, je pense que c’est l’énorme problème des médias. Si on a du mal à mettre des mots sur tout ça, c’est qu’on est effrayé. »

Pour le journaliste de L’Humanité, Laurent Mouloud, cette grille de lecture ne correspond pas à la vision que son journal se fait de la banlieue, vision qu’il partage totalement. Au vu de son discours, cette lecture en terme ethnique ne lui semble pas être pertinente pour la compréhension des problèmes en banlieue.

« Nous, on n’a pas fait ça du tout, par exemple. Le côté de rebeus, noirs, les problèmes ethniques en banlieues, nous… d’autres s’en sont chargés. Nous, c’était pas notre problème. Parce qu’au fond, politiquement et philosophiquement, c’est pas quelque chose auquel… je ne pense pas que ça soit un problème à pointer. On n’a pas une vision comme ça de la banlieue. »530

Quant à Richard Schitlly (Le Progrès) et Karl Laske (Libération), ils n’ont pas voulu s’exprimer sur le traitement de la presse étrangère, sujet qui nous permettait d’aborder cette question d’une lecture ethnique. Si le premier n’avait pas spécialement prêté attention à la presse étrangère au moment des émeutes, le second n’a pas voulu s’exprimer sur le travail de ses confrères, de manière générale. Aussi ils n’ont, ni l’un ni l’autre abordé ce thème de la lecture ethnique des événements. Pour autant, nous pouvons tout de même supposer que si cette lecture leur avait paru pertinente, ils en auraient fait part spontanément au cours de l’entretien.

Ainsi, même si on observe des nuances, on peut conclure à un rejet quasi unanime de la part des journalistes de cette interprétation ethnique des émeutes.

d. Un choix de qualificatifs révélateur

Le fait que la dimension politique des événements ne soit que très peu évoquée par les journalistes – nous l’avons vu – et que d’autres dimensions comme la dimension ludique soit par ailleurs plus développée, se retrouve dans les choix de qualificatifs opérés par les journalistes et par leurs quotidiens, pour nommer les émeutes. En effet, dans la grande majorité des cas, ce sont les termes d’ « émeute » ou de « violences urbaines » qui sont préférés pour désigner les événements, termes qui de part leur définition, sous tendent l’idée d’un mouvement collectif au caractère violent, spontané et non organisé. Les termes de « révolte », de « sédition » ou d’« insurrection » qui renvoient plus directement à l’idée d’une contestation politique sont par ailleurs très peu utilisés. Ainsi, avant de voir dans quelles proportions ces différents termes sont utilisés par les quotidiens et ce qu’en pensent les journalistes, penchons nous sur les significations de ces deux termes, particulièrement significatives.

Le mot « émeute » vient de l’ancien français esmote ou esmuete qui signifie « mouvement » ou « émoi ». Le Petit Robert de la langue française, édition 2006, le définit comme un « soulèvement populaire, généralement spontané et non organisé, pouvant prendre la forme d’un simple rassemblement tumultueux accompagnés de cris et de bagarres ». Une définition quasi similaire à celle que l’on retrouve dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française pour lequel une émeute est une « explosion de violence, agitation populaire, la plus souvent spontanée » ou dans celui du Trésor de la langue française informatisé, qui définit l’émeute comme « mouvement, agitation, soulèvement populaire qui explose en violence à l’occasion d’une situation tendue ». Aussi, si ces définitions paraissent floues et imprécises, il en ressort toute de même un consensus sur l’idée de soulèvement populaire, de spontanéité et d’inorganisation. Ces définitions nous renvoient également sur d’autres termes. Notamment sur celui d’« agitation » dont les différentes significations sont particulièrement éclairantes. Le Petit Robert 2006 définit le mot « agitation » ainsi : « état de ce qui est agité, parcouru de mouvements irréguliers en divers sens ; état d’une personne en proie à des émotions et à des impulsions diverses et qui ne peut rester en repos ; mécontentement d’ordre politique ou social se traduisant par des manifestations, des revendications, des troubles ». Il y a donc l’idée de quelque chose d’impulsif et d’irrégulier. Ainsi, utiliser le terme d’émeute revient à insister, consciemment ou inconsciemment, sur leur caractère irréfléchi et impulsif, sur le caractère violent (« explosion de violence », « accompagnés de cris et de bagarres » …), spontané et non organisé des violences collectives. Et cette idée de désorganisation paraît même renforcée par l’emploi quasi- systématique du terme « émeute » dans sa dimension plurielle. L’idée de mécontentement d’ordre politique ou social est évoquée, mais il ne constitue pas le trait principal, mis en avant lorsque l’on parle d’émeute. Pour preuve, cette dimension n’est évoquée que dans la définition d’ « agitation », à laquelle nous renvoyait celle d’« émeute ».

Cette idée est en revanche bien plus présente dans les termes d’«insurrection » ou de « révolte », termes proches, mais qui ont été très peu utilisés pour qualifier les émeutes de l’automne 2005 – nous allons le voir. Ils renvoient directement à l’idée d’une contestation politique, d’une contestation portée contre une autorité politique. Ainsi le terme d’« insurrection » est défini comme « action de s’insurger, soulèvement contre un pouvoir établi, une autorité » (Dictionnaire de l’Académie française), comme un « soulèvement qui vise à renverser le pouvoir établi » (Petit Robert 2006). Et la notion de révolte, comme une « action collective, généralement accompagnée de violence, par laquelle un groupe refuse l’autorité politique existante, la règle sociale établie et s’apprête ou commence à les attaquer pour les détruire » (Petit Robert 2006). Le fait d’employer ces termes revient donc à mettre clairement l’accent sur la dimension protestataire d’un mouvement.

Pour ce qui est de l’expression « violences urbaines », elle ne fait pas partie du vocabulaire usuel, mais a été inventée par la police. Il s’agit d’une catégorie policière, créée par les fonctionnaires du ministère de l’intérieur à la fin des années 1980 pour désigner, à l’origine, une section des Renseignements généraux de la Préfecture de police de Paris (RGPP) pour s’occuper de ces formes de violences. Elle désigne aujourd’hui également le nom de l’« échelle d’évaluation » qui mesure de 1 à 8 la gravité des affrontements dans les cités, élaborée par la commissaire Lucienne Bui-Trong, responsable de la section « Banlieues » des Renseignements Généraux. Cette échelle va du vandalisme (degré 1) et des agressions physiques contre ceux qui portent un uniforme (degré 2) à « l’émeute à proprement dite », degré suprême des violences urbaines (degré 8). Ainsi, comme l’explique Michel Kokoreff, parler de violences urbaines, de par son héritage purement policier, conduit « à mettre en relief le caractère délictuel de l’émeute et à faire des émeutiers des délinquants, bref à en dépolitiser le sens pour légitimer une solution répressive à la violence »531. Et cette locution de « violences urbaines », pourtant très critiquée lors de son apparition fin des années 1980 – début des années 1990, notamment par les sociologues –, est aujourd’hui largement reprise dans le discours médiatique et politique.

En effet, dans l’ensemble des corpus, les termes de « violences » et de « violences urbaines » représentent près de 60 à 75% des termes utilisés pour désigner les événements532. S’ils ne sont pas en nombre équivalent selon les quotidiens, ils sont systématiquement les plus utilisés et apparaissent dans des proportions, en terme de pourcentage des termes utilisés, quasi- équivalentes. Vient ensuite le terme d’« émeute » qui est généralement utilisé dans sa forme plurielle. Deuxième terme le plus présent dans les corpus, il n’apparaît pourtant pas dans tous les corpus dans des proportions similaires. En effet, s’il est fortement utilisé par Le Figaro (36% des termes utilisé avec 149 occurrences) et par Libération (30,5% et 105 occurrences), il l’est un peu moins par Le Monde (19% et 79 occurrences) et Le Progrès (20% avec 38 occurrences) et encore moins par L’Humanité (37 occurrences soit seulement 14%). Il n’en reste pas moins que ces termes restent largement les plus utilisés : à eux deux, ils représentent près de 95% des termes utilisés par les quotidiens533. Seul L’Humanité se démarque quelque peu, affichant un taux quelque peu inférieur de 89,5%. Pour autant, l’utilisation intensive de ces termes laisse peu de place à d’autres termes, notamment ceux que nous avons étudiés précédemment. En effet, le terme de « révolte » ne dépasse pas les 5% d’utilisation dans la majorité des quotidiens534. Seul L’Humanité de nouveau l’utilise dans des proportions plus importantes et dépasse les 9%. Les termes d’« insurrection » ou de « sédition » ne dépassent pas les 1% d’utilisation, quels que soient les quotidiens.

531 Kokoreff Michel, Sociologie des émeutes, Paris, Ed. Payot, 2008, p. 18.

532 Le Monde : 319 occurrences soit 75% des termes utilisés ; Le Figaro : 239 occurrences soit 59% des termes utilisés ; Libération : 135 occurrences soit 63% des termes utilisés ; L’Humanité : 197 occurrences soit 75,5% des termes utilisés ; Le Progrès : 144 occurrences soit 76% des termes utilisés.

533 Le Monde : 94% des termes utilisés ; Le Figaro : 95% ; Libération : 93,5% ; Le Progrès : 96%.

534 Le Monde : 22 occurrences soit 5% des termes utilisés ; Le Figaro : 12 occurrences soit 3% des termes utilisés ; Libération : 18 occurrences soit 5% des termes utilisés ; Le Progrès : 6 occurrences soit 3,2% des termes utilisés.

L’emploi abondant des termes « violences urbaines » tout comme celui d’« émeute » participe donc, de part leur signification, à véhiculer une image dépolitisée et dépolitisante des événements de 2005. Car si les termes de révolte, d’insurrection ou encore de sédition mettent clairement l’accent sur la dimension protestataire d’un tel soulèvement, avec l’idée d’actions

« contre le pouvoir établi » ou celle de « mécontentement d’ordre politique et social » – nous l’avons vu – cela n’est pas le cas pour les termes d’émeute ou de violences urbaines où la dimension contestataire est reléguée au second plan, voire même totalement absente. L’accent est avant tout mis, pour ce qui est du terme « émeute », sur la spontanéité, la désorganisation de ce type de mouvement, sur leur caractère irréfléchi, impulsif et violent, et pour ce qui du terme « violence urbaine », sur leur forte dimension délictuelle. Ainsi les événements semblent peu construits, irrationnels, n’obéissant à aucun but précis et restent cantonnés à la sphère du droit commun. Ces termes participent donc à la construction et orientent clairement la représentation des émeutes de 2005. Ils traduisent également, de la part des quotidiens et des journalistes, une certaine interprétation des événements.

Pour autant, nous ne pouvons affirmer que le fait que les quotidiens et les journalistes aient utilisé les termes d’« émeutes » ou de « violences urbaines », plutôt que celui de « révolte », résulte d’un choix volontaire et réfléchi. Cela peut venir, et c’est cela dans la plupart des cas, d’habitudes de langage, de reprise des termes les plus utilisés. Aussi, ces termes n’ont pas véritablement fait l’objet de débats ou d’imposition dans les différentes rédactions étudiées.

En effet, Karl Laske confirme qu’il n’y a pas eu réellement de débat au sein de Libération pour définir quels termes étaient les plus appropriés, lesquels il valait mieux employer et lesquels il fallait éviter d’utiliser.

« Non, y a pas eu de débat. Autant il peut y avoir des débats sur des choses… par exemple y a un débat que, d’ailleurs j’ai suscité, sur la question du mot rafle par exemple « peut-on parler de rafle ou pas ? » […] Mais là, c’est pas des mots qui font vraiment discussion. »535

Pour autant, lui-même préfère parler de révolte plutôt que de violences urbaines ou d’émeutes.

« S’il faut qualifier c’est plutôt quand même une révolte d’ensemble, parce que c’est pas une situation de crise localisée. Donc on peut parler de révolte. Après elle reste au stade de la révolte c’est-à-dire qu’elle n’est pas non plus extrêmement… elle n’est pas du tout constructive. Enfin à part quelques embryons de réflexion qui sont arrivés de Clichy-sous- Bois, quelques petites choses intéressantes qui sont nées de ça… Violences urbaines c’est un qualificatif policier donc voilà… Émeutes, je pense que ça doit être, bon j’ai pas regardé dans le dictionnaire, mais ça doit être un peu péjoratif initialement. »536

Cette préférence ne s’est cependant pas véritablement retrouvée dans les articles du quotidien. Cela s’explique sûrement par le fait que dans la même rédaction, d’autres, et notamment Jacky Durand considèrent que le mot « émeute » correspond le mieux à ce qui s’est passé. Même si sa définition diffère de la véritable signification du mot et que dans son discours, il se rapproche plus du terme « révolte », il n’en reste pas moins qu’il a préféré employer le terme d’émeute, comme la majorité des journalistes, au vu des statistiques de l’emploi des termes par le quotidien.

« Moi il me semble que le mot qui sied le mieux c’est « émeute ». Émeute dans le sens où ça dit quelque chose. C’est une expression fait-diversielle qui dit autre chose. L’émeute c’est on sort dans la rue, on fait quelque chose pour signifier quelque chose. Alors que la violence, elle est davantage quelques fois dans la gratuité et dans la crapulerie. Là on est pas du tout dans la crapulerie. »537

La rédaction du Figaro ne semble pas non plus s’être posé de véritables questions sur les termes à employer et sur ce qu’ils étaient susceptibles de véhiculer. Par ailleurs, Claire Bommelaer explique qu’au Figaro, seuls les titres font l’objet d’une attention particulière quant aux termes utilisés. Mais cela est davantage fait pour repérer des redondances que pour opérer un véritable choix entre des termes par rapport aux représentations qu’ils véhiculent.

535 Entretien Karl Laske, 08/07/2008

536 Entretien Karl Laske, 08/07/2008

537 Entretien Jacky Durand, 08/07/2005

« Non, parce que tu es pris par le court terme tout le temps. On dit pas “chers amis, grande réunion, sur ce thème nous allons parler de révolte et pas d’émeutes”, les mots ils viennent comme ça. Alors peut-être que quand c’est trop… Les mots ils sont extrêmement choisis dans la titraille, dans les papiers ensuite y a pas de débat vraiment. Ça se fait en marchant, et ensuite les mots s’imposent aussi collectivement dans le débat et c’est dans les titres qu’on choisit. »538

Et comme nous l’avons vu, Le Figaro a principalement employé les termes de « violences » et de « violences urbaines ». Pour Cyrille Louis, ce terme est effectivement le plus approprié pour désigner les événements. Par contre, le terme d’« émeutes », pourtant beaucoup employé par le quotidien, ne correspondrait pas vraiment, selon lui, à la réalité de ce qui s’est passé sur le terrain.

« Le fait de caillasser des pompiers, de caillasser des policiers ça me parait s’apparenter à des émeutes, le fait de mettre le feu à des bagnoles, moins. Et c’est quand même l’essentiel de ce qui s’est passé. […] je trouve que violences urbaines finalement, c’est vrai que c’est jargonnant mais ça rend assez bien compte. C’est un concept qui a été créé, me semble-t-il, par les policiers pour décrire tout un spectre de manifestations de violence et d’agressivité exprimées par une catégorie précise de la population, les jeunes de banlieues, qui vont des feux de voiture, aux affrontements avec les forces de l’ordre, en passant par des dégradations voire des agressions en marge de manifestations, avec souvent le caractère imprévisible et difficile à gérer par les services de police et de gendarmerie. Ils sont évidemment divers mais en même temps il me semble qu’il y a une unité dans le problème qu’ils posent aux forces de l’ordre, donc je trouve que c’est un terme qui n’est pas inadéquat, qui n’est pas mauvais. »539

538 Entretien Claire Bommelaer, 08/07/2008

539 Entretien Cyrille Louis, 09/07/2008

En définitive, seul L’Humanité semble s’être livré à un débat sur les termes à employer. Pas seulement sur les qualificatifs des événements mais sur le vocabulaire en général, pour traiter des violences et de la banlieue.

« C’était toute la difficulté de choisir le bon vocabulaire : est-ce qu’on peut parler de la banlieue en tant que telle ? Alors déjà, ça c’était le débat. Est-ce qu’il faut dire la banlieue ou est-ce qu’il faut parler des quartiers populaires ? Parce que c’était pas toute la banlieue. Neuilly c’est en banlieue ou Boulogne, c’est en banlieue mais c’était pas cette banlieue-là qui bougeait. Donc il y avait la problématique de régler ces questions de vocabulaire. […] Y a eu, je pense, un peu de doutes sur la manière dont… est-ce qu’il fallait parler d’émeute ? Il y avait ce débat-là. Est-ce qu’il fallait parler d’émeutes ou de révolte urbaine ? »540

Et le résultat du débat, selon Laurent Mouloud, a fait que L’Humanité a préféré parler de « révolte » plutôt que d’« émeutes ». Même si ça n’est pas flagrant lors de l’étude du corpus, il ressort tout de même que le quotidien a proportionnellement plus parlé de « révolte » que ses confrères. Laurent Mouloud, en accord avec le choix de son quotidien, l’explique ainsi :

« Émeute, ça avait une connotation anarchique, destructrice, sans but et sans rien. Une émeute ça n’a pas de sens, enfin c’est pas que ça a un sens, c’est comme un mouvement de foule. Alors que là, il y avait un sentiment de révolte derrière tout ça. Qui, bien sûr se concrétisait par des faits violents mais qu’est-ce qui était le terreau de tout ça, c’était la contestation de… […] Donc parler d’émeute ça aurait été péjoratif, restrictif et faux, à mon avis, politiquement derrière. Parler de révolte… le mot est peut-être pas bien employé parce que c’était pas non plus quelque chose d’organisé comme peut l’être une révolte. Mais ça relevait plus de ça que de l’émeute, pour nous ça a été évident. »541

La rédaction du Monde et plus particulièrement Luc Bronner, semblent également s’être posé quelques questions quant aux termes à utiliser. Mais rapidement Luc Bronner et par la même le quotidien ont penché pour le terme d’« émeute » et de « violences urbaines », plutôt que pour celui de « révolte »542.

« Donc, on a hésité, mais assez rapidement on s’est dit quand même… moi j’ai pas eu trop de scrupules à utiliser le terme d’émeute sachant qu’on avait plusieurs facteurs conjugués avec une intensité plus ou moins grande mais… Il y avait des affrontements entre jeunes et policiers, il y avait des destructions importantes de bâtiments publics, des destructions importantes de bien privés, notamment les voitures et il y avait une obligation de maintien de l’ordre avec des moyens de maintien de l’ordre lourds, avec des CRS, des gendarmes mobiles… Donc tous ces facteurs cumulés, pour moi, ça désigne une situation qui peut s’appeler une situation d’émeute. Mais sachant que c’est jamais parfait comme terme. »543

Abonnez-vous!
Inscrivez-vous gratuitement à la Newsletter et accédez
à des milliers des mémoires de fin d’études !
D'autres étudiants ont aussi consulté
Rechercher
Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *