Pour citer ce mémoire :

Auteur·trice·s : Aurélie DARPEIX

Thème : "La demande de travail salarié permanent et saisonnier dans l’agriculture familiale : mutations, déterminants et implications"

Université : École Doctorale d’Économie et Gestion de Montpellier – Centre International d’Études Supérieures en Sciences Agronomiques

L’agriculture familiale : salarié permanent et saisonnier

  1. L’agriculture familiale : salarié permanent et saisonnier
  2. Les caractéristiques du travail en agriculture familiale
  3. Qualification du travail agricole, Polyvalence et Savoir tacite
  4. Qu’est-ce que la main-d’œuvre familiale ? L’agriculture
  5. L’agriculture des pays développés: une agriculture familiale
  6. L’agriculture familiale : persistance ou performance ?
  7. Exploitation familiale comme construit politique, L’agriculture
  8. La performance de l’exploitation familiale en agriculture
  9. Les caractéristiques de la main-d’œuvre familiale
  10. L’histoire du salariat agricole en France
  11. La modernisation de l’agriculture française
  12. Le travail salarié et saisonnier, la main-d’œuvre en agriculture
  13. Le développement de la prestation de services française
  14. Les caractéristiques du salariat agricole français
  15. L’invisibilité sociale, syndicale et politique du salariat agricole
  16. Retards dans la législation issus de l’invisibilité du salariat agricole
  17. Caractéristiques du secteur des fruits et légumes français
  18. Caractéristiques des exploitations françaises de fruits et légumes
  19. Secteur des fruits français, peu aidé soumis à une forte concurrence
  20. Les mutations du secteur des fruits et légumes français
  21. La concurrence sur le coût du travail agricole en France
  22. Délocalisation multiforme du secteur des fruits et légumes français
  23. La modélisation du comportement du ménage agricole
  24. Modèle théorique du comportement du ménage agricole
  25. Résultats du modèle théorique du comportement du ménage agricole
  26. Limites du modèle théorique du comportement du ménage agricole
  27. Les décisions de travail des exploitations agricoles familiales
  28. Modélisation économétrique des décisions, Exploitations agricoles
  29. Base de données du recensement agricole de 2000 et ses limites
  30. Les exploitations familiales spécialisées en fruits et légumes
  31. Variables explicatives de la probabilité de recours au travail salarié
  32. Statistiques descriptives des exploitations agricoles familiales
  33. Effet des caractéristiques de l’exploitant agricole et de sa famille
  34. Analyse de l’effet des caractéristiques de l’exploitation agricole
  35. Effet des caractéristiques de localisation de l’exploitation agricole
  36. Flexibilité et Productivité de la main-d’œuvre en agriculture
  37. Productivité de la main-d’œuvre familiale et salariée en agriculture
  38. Composition du collectif de travail et Productivité des exploitations agricoles
  39. Impact du collectif de travail sur la productivité des exploitations agricoles
  40. Résultats économétriques, fonction de production agricole
  41. Forme de flexibilité originale de l’emploi saisonnier agricole
  42. Contrat OMI et Exploitations des fruits et légumes des Bouches
  43. Les introductions dans le département des Bouches-du-Rhône
  44. La mise en œuvre du contrat OMI dans les Bouches-du-Rhône
  45. La flexibilité du travail dans le secteur des fruits et légumes
  46. Les caractéristiques des travailleurs OMI selon les employeurs
  47. Flexibilité originale du contrat OMI et Diversité des usages
  48. Le caractère saisonnier du contrat OMI
  49. Le déséquilibre contractuel du contrat OMI
  50. L’emploi salarié et la compétitivité du secteur agricole

L’agriculture familiale : Salarié permanent et saisonnier

Demande de travail salarié agricole permanent et saisonnier

Institut national d’enseignement supérieur pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement
Montpellier SupAgro

Centre International d’Études Supérieures en Sciences Agronomiques

École Doctorale d’Économie et Gestion de Montpellier

Demande de travail salarié agricole permanent et saisonnier

La demande de travail salarié

permanent et saisonnier dans l’agriculture familiale : mutations, déterminants et implications

Le cas du secteur des fruits et légumes français

Thèse présentée et soutenue publiquement pour obtenir le titre de Docteur en Sciences Économiques

(Section C.N.U. n° 05) le 27 mai 2010 par Aurélie DARPEIX

JURY

Rapporteur M. Alessandro CORSI, Professeur à l’Université de Turin

Rapporteur M. Bernard GAZIER, Professeur à l’Université Paris 1, Panthéon-Sorbonne

Examinateur M. Bertrand SCHMITT, Directeur de Recherche, INRA Dijon

Examinateur Mme Sophie THOYER, Professeur à Montpellier Supagro

Directeur de thèse M. Philippe PERRIER-CORNET, Directeur de recherche, INRA Montpellier

Co-encadrante Melle Céline BIGNEBAT, Chargée de recherche, INRA  Montpellier

La demande de travail salarié permanent et saisonnier dans l’agriculture familiale : mutations, déterminants et implications. Le cas du secteur des fruits et légumes français

Résumé :

Le salariat agricole a toujours été invisible, socialement et politiquement. Pourtant, bien que son poids se soit réduit au XXe siècle, son rôle reste encore important dans l’agriculture familiale française.

Sa place se renforce et sa nature se modifie : le travail saisonnier se développe.

Dans un contexte d’exacerbation de la concurrence, la compréhension des déterminants de ces mutations et de leurs implications est au centre d’un double enjeu : social et de compétitivité.

Selon nous, la distinction faite en économie agricole entre famille et salariat est insuffisante pour saisir ces évolutions et leurs impacts sur la performance des exploitations.

Nous analysons, théoriquement puis économétriquement, les déterminants de la demande de travail des exploitations familiales en distinguant les salariés permanents des saisonniers.

Nous montrons qu’une telle distinction permet de mieux comprendre le comportement des exploitants, de révéler des phénomènes de substitution entre les deux types de salariés et d’expliciter les mécanismes sous-jacents à ces phénomènes.

Nous étudions, de plus, le lien entre la main-d’œuvre des exploitations et leur performance.

En estimant une fonction de production, nous montrons que les trois types de travail sont inégalement productifs et que la composition de la main-d’œuvre influence la productivité des exploitations.

Enfin, par l’analyse qualitative d’un contrat saisonnier particulier et de la flexibilité du travail qu’il offre, nous montrons que les formes d’emploi en agriculture sont plus complexes que la dichotomie permanents-saisonniers et qu’elles invitent à revenir sur le dualisme des formes de flexibilité du travail de la littérature.

Mots clés : agriculture familiale, travail salarié, saisonnalité, modèle de ménage agricole, productivité du travail, flexibilité, contrat d’immigration temporaire de travail (contrat OMI), France, fruits et légumes.

Permanent and seasonal wage labor demand in family farming : changes, determinants and implications. The case study of french fruit and vegetable sector

Abstract :

Wage labor in agriculture has always been characterized by some invisibility, whether it is in the social or political field. Although its importance has been reduced throughout the 20th century, it still plays an important role in family farming in France.

This role has developed and its very nature changes as seasonal work increases.

At a time of increasing competition, understanding these evolutions, their determinants and consequences therefore becomes a double issue of study – a social one and one of competitivity.

It is our opinion that the classical dichotomy between family work and wage labor is insufficient when highlighting evolutions in the workforce and its impact in terms of the performance of farms.

The factors of family farming labor demand are analysed, theoretically and econometrically, by differentiating permanent workers from seasonal ones.

Such a distinction gives a better understanding of the farmers’ behaviour, shows the substitution phenomena between these two types of workers, and gives the reasons for such a substitution.

The link between workforce composition and farm performance is also studied. By estimating a production function, we show that the three types of workers are unequally productive and that workforce composition affects farm productivity.

Lastly, the qualitative study of a specific seasonal contract and that of the type of labor flexibility such a contract offers, sheds light on how jobs in agriculture are much more complex than the strict division between permanent and seasonal workers.

Indeed, they call for a questioning of the dual aspect of labor flexibility generally used in the economic literature.

Key words : family farming, wage labour, seasonality, agricultural household model, labour productivity, flexibility, temporary contract of immigration for work (OMI contract), France, fruit and vegetables.

Laboratoire UMR MOISA 1110 (Marché, Organisations, Institutions et Stratégies d’Acteurs), INRA Supagro, 2 place Pierre Viala, 34 060 Montpellier Cedex 2

Le Centre International d’Études Supérieures en Sciences Agronomiques n’entend donner aucune approbation ni improbation aux opinions émises dans cette thèse.

Celles-ci doivent être considérées comme propres à son auteur.

À mes parents et grands-parents,

Remerciements

Sigles et Abréviations :

€ Euros

% Pour cent

AB Agriculture Biologique

ANAEM Agence Nationale d’Accueil des Étrangers et des Migrations

ANPE Agence Nationale Pour l’Emploi

AOC Appellation d’Origine Contrôlée

APS Autorisation Provisoire de Séjour

APT Autorisation Provisoire de Travail

ASAVPA Association de Salariés de l’Agriculture pour la Vulgarisation du Progrès Agricole

CCMSA Caisse Centrale de la Mutualité Sociale Agricole

CDD Contrat à Durée Déterminée

CDEX Classe de Dimension Économique des Exploitations

CDI Contrat à Durée Indéterminée

CESEDA Code de l’Entrée et du Séjour des Étrangers et du Droit d’Asile

CFDT Confédération Française Démocratique du Travail

CFTC Confédération Française des Travailleurs Chrétiens

CGT Confédération Générale du Travail

CGTU Confédération Générale du Travail Unitaire

CNIS Conseil National de l’Information Statistique

CODETRAS Collectif de défense des travailleurs étrangers dans l’agriculture

Conso. Int. Consommations Intermédiaires

CSP Catégories SocioProfessionnelles

CT Code du Travail

CUMA Coopérative d’Utilisation de Matériel Agricole

DATAR Délégation à l’Aménagement du Territoire et à l’Action Régionale

DDTEFP Direction Départementale du Travail, de l’Emploi et de la Formation Permanente

DEA Data Envelopment Analysis

DGDDI Direction Générale des Douanes et Droits Indirects

DGPEI Direction Générale des Politiques Économiques Européenne et Internationale

DILTI Délégation Interministérielle de Lutte contre le Travail Illégal

DPM Direction de la Population et des Migrations

EARL Exploitation Agricole à Responsabilité Limitée

ETA Entreprise de Travaux Agricoles

Exploit. Exploitation

F&L Fruits et légumes

FAO Food and Agriculture Organization of the United Nations

FADN Farm Accountancy Data Network

FDSEA Fédération Départementale des Syndicats d’Exploitants Agricoles

FEOGA Fonds Européens d’Orientation et de Garantie Agricoles

FNPL Fédération Nationale de Producteurs de Légumes

FNSEA Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles

GAEC Groupements Agricole d’Exploitants en Commun

GE Groupement d’Employeurs

GEOPA Groupe des Employeurs des Organisations Professionnelles Agricoles de l’Union européenne

GISTI Groupe d’Information et de Soutien des Immigrés

GMS Grandes et Moyennes Surfaces

Ha Hectare

HALDE Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Egalité

Hl Hectolitre

IFEN Institut Français de l’ENvironnement

IIA Independance of Irrelevant Alternatives

INSEE Institut National de la Statistique et des Études Économiques

INRA Institut National de Recherche Agronomique

ITEPSA Inspection du Travail, de l’Emploi et de la Protection Sociale en Agriculture

IV Instrumental Variables

Kg Kilogrammes

LOA Loi d’Orientation Agricole

LTO Land- en Tuinbouw Organisatie Nederland

MAP Ministère de l’Agriculture et de la Pêche

MBS Marge Brute Standard

MIN Marché d’Intérêt National

Moy. Moyenne

MSA Mutualité Sociale Agricole

Nb Nombre

Nd Non disponible

OCDE Organisation de Coopération et de Développement Economiques

OCM Organisation Commune de Marché

OFII Office Français de l’Immigration et de l’Intégration

OLS Ordinary Least Squares

ONI Office National d’Immigration

ONIFLHOR Office National Interprofessionnel Fruits Légumes et Horticulture

OMI Office des Migrations Internationales

OP Organisations de Producteurs

OTEX Orientation Technico-Économique

PAC Politique Agricole Commune

PECO Pays d’Europe Centrale et Orientale

PME Petites et Moyennes Entreprises

Q Quintal

RA Recensement Agricole

RGA Recensement Général Agricole

RICA Réseau d’Information Comptable Agricole

SAFER Sociétés d’Aménagement Foncier et d’Établissement Rural

SARL Société À Responsabilité Limitée

SAU Surface Agricole Utile

SCEA Société Civile d’Exploitation Agricole

SCEES Service Central des Enquêtes et Études statistiques

SFA Stochastic Frontier Analysis

SIQO Signe d’Identification de la Qualité et de l’Origine

SMAG Salaire Minimum Agricole Garanti

SMIG Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti

SMIC Salaire Minimum de Croissance

SPM Société nationale pour la Protection de la Main d’œuvre agricole

T Tonnes

TESA Titre d’Emploi Simplifié Agricole TMS

Taux Marginal de Substitution

TVA Taxe sur la Valeur Ajoutée

UDE Unité de Dimension Economique

UE Union européenne

UNEDIC Union Nationale interprofessionnelle pour l’Emploi Dans l’Industrie et le Commerce

UTA Unité de Travail Annuel

UTF Unité de Travail effectué par la Famille

VIF Variance Inflation Factor

WLS Weighted Least Squares

Introduction générale :

La question sociale liée au salariat agricole

Le salariat agricole au centre des débats

Depuis quelques années, le salariat agricole et, plus particulièrement, le salariat saisonnier dans le secteur des fruits et légumes, fait l’objet de multiples débats au sein de la profession agricole comme au sein des organisations de salariés et du monde politique, au niveau français comme au niveau européen.

Ces débats sont généralement abordés de manières très différentes par chacune des parties.

Les professionnels agricoles font ressortir les difficultés de recrutement auxquels ils sont confrontés.

Ils disent faire face à une « pénurie de main-d’œuvre » pour des travaux dont la réalisation conditionne en grande partie leur revenu annuel.

Ils soulignent, de plus, le niveau élevé du coût du travail qui « pénalise la compétitivité » des productions les plus exigeantes en main-d’œuvre dans un contexte de concurrence exacerbée.

Selon eux, l’extrême hétérogénéité du coût du travail entre les pays de l’Union européenne conduit à une importante « distorsion de concurrence »1.

Les associations et les syndicats salariés, quant à eux, mettent plutôt en exergue la « précarité » des conditions de vie et de travail de la main-d’œuvre saisonnière agricole.

Cette « précarité » semble fortement renforcée dans le cas de la main-d’œuvre étrangère, qu’elle soit clandestine ou légale, à savoir introduite grâce à des contrats d’immigration saisonniers comme en France, en Espagne ou en Allemagne2.

Les difficultés rencontrées par les travailleurs étrangers peuvent conduire à de fortes tensions sociales.

Elles transparaissent parfois dans des affrontements violents entre les migrants et la population locale, comme ce fut le cas en 2000 à el Ejido en Espagne3.

Le monde politique s’est lui aussi saisi de ce problème, d’une part, en réponse aux appels des professionnels et, d’autre part, conscient de la problématique sociale sous jacente à ces débats.

En 2001, les inspecteurs généraux G. Clary et Y. Van Haecke, à la demande du Ministre de l’agriculture, J. Glavany, ont présenté un rapport sur « L’emploi saisonnier dans le secteur des fruits et légumes ».

Ils y soulignent les difficultés rencontrées à la fois par les exploitants et par les travailleurs et expriment la nécessité d’une concertation urgente entre les professionnels, les représentants syndicaux et l’État.

En 2003, l’Assemblée Parlementaire européenne s’est inquiétée du poids des travailleurs illégaux dans l’agriculture méditerranéenne européenne, ainsi que de leurs conditions de vie et de travail difficiles4.

En 2005, le Premier Ministre, J.P. Raffarin, a confié au député J. Le Guen la mission d’examiner les « distorsions de concurrence liées aux coûts de main-d’œuvre en agriculture » dans le contexte de l’élargissement de l’Union européenne.

Il est ressorti de cette analyse une disparité importante de ces coûts liée à l’existence et à la diversité des niveaux de salaires minima, à l’hétérogénéité des dispositifs d’allégements de charges ainsi qu’à la variété des stratégies de recours à de la main-d’œuvre étrangère, légale ou non, entre les exploitations des différents pays.

Nombre des propositions du rapport Le Guen ont été prises en compte dans la Loi d’Orientation Agricole du 5-6 janvier 2006 comme, par exemple, des mesures favorisant l’accès au travail saisonnier pour des personnes exclues de l’emploi ou des mesures d’exonération de charges sur les contrats courts.

Cette orientation se poursuit en 2010 comme le révèle la récente prise de position du Président de la République N. Sarkozy, qui a annoncé au Salon de l’agriculture « la suppression totale des charges patronales » sur les travailleurs saisonniers, pour un coût budgétaire estimé à 170 millions d’euros5.

Un double enjeu autour du salariat agricole

Comme le révèlent ces débats, l’emploi salarié dans le secteur agricole et, plus particulièrement, dans le secteur des fruits et légumes, renferme deux enjeux : l’un économique et l’autre social.

L’enjeu économique s’exprime en termes de compétitivité, notamment pour le secteur des fruits et légumes, soumis à des contraintes de concurrence accrues.

La place importante qu’occupent désormais les Grandes et Moyennes Surfaces dans la distribution des produits réduit le pouvoir de négociation des agriculteurs et fragilise le secteur [Rey et Tirole, 2000].

De plus, alors même que la consommation nationale de fruits et légumes connaît une baisse globale depuis les années 1990, la concurrence sur ces productions s’est accrue sur cette même période, tant au niveau européen qu’au niveau international [Jeannequin et al., 2005].

L’intégration à l’Union européenne de pays à faible coût de main-d’œuvre et la libéralisation progressive des échanges au sein de la zone Euro-méditerranéenne, suite aux accords de Barcelone de 1995, laissent entrevoir l’exacerbation d’une concurrence déjà aiguë.

Cette concurrence porte en grande partie sur les coûts de main- d’œuvre qui, dans ce secteur, représentent parfois plus de la moitié des coûts totaux de production [Jeannequin et al., 2005].

Dans un tel contexte, les productions agricoles peuvent connaître un mouvement de délocalisation vers des pays à plus faibles coûts de main-d’œuvre.

L’enjeu de compétitivité est donc en lien étroit avec celui du maintien des productions sur le territoire national. La question de la main-d’œuvre, de son coût et de sa productivité semble tenir une place centrale.

L’emploi salarié dans le secteur des fruits et légumes renferme aussi un enjeu social lié aux caractéristiques des emplois offerts en termes de salaires, de conditions de travail, de stabilité de l’emploi, de reconnaissance de la qualification, de carrières ou de protection sociale.

Les travaux dans ce secteur sont, dans leur grande majorité, saisonniers, pénibles et peu rémunérés [Forcioli-Conti et al., 2001]. Ils requièrent une main-d’œuvre flexible et disponible.

Les travailleurs nationaux se détournent souvent de ce type d’emploi.

Dès lors, ce sont des travailleurs nationaux exclus des emplois classiques, des étudiants ou encore des travailleurs immigrés, légaux ou non, qui effectuent ces tâches [Berlan, 1994 ; Bourquelot, 1994 ; Bordigoni, 1999].

Aux conditions de travail parfois difficiles s’ajoutent des conditions de vie et de logement souvent déplorables, notamment pour les travailleurs immigrés [CODETRAS, 2003].

Les tensions qui s’expriment entre la profession agricole et les organisations de travailleurs, ainsi que la forte mobilisation du monde politique autour du sujet de l’emploi salarié soulignent l’importance de ces deux enjeux, social et de compétitivité, ainsi que leur imbrication.

Les mutations de la main-d’œuvre dans les exploitations

L’acuité des débats est renforcée par la place grandissante du travail salarié dans le secteur agricole.

En effet, depuis vingt ans, en France, comme dans de nombreux pays développés, la part du travail salarié s’accroît même si nombre d’exploitations restent familiales.

Alors que, tout au long du XXe siècle, le salariat agricole a connu une constante diminution, laissant entrevoir, à terme, la disparition cette catégorie de travailleurs, la tendance s’inverse depuis la fin des années 1980 : les salariés représentent désormais près d’un quart de la population active agricole6.

La structure même du salariat évolue : la part du travail saisonnier augmente ainsi que la place des travailleurs étrangers7.

Ces mutations ont été particulièrement marquées dans le secteur des fruits et légumes très intensif en travail et dans lequel la concurrence porte essentiellement sur les coûts de main-d’œuvre.

Problématique de la thèse

Nous cherchons à expliquer la place grandissante du travail salarié dans l’agriculture familiale, le développement récent de l’emploi saisonnier et l’impact de ces évolutions sur la performance des exploitations.

Notre thèse s’articule autour de deux principales questions de recherche : celle des déterminants de la demande de travail des exploitations et celle du lien entre la performance des exploitations et la structure de leur collectif de travail que nous définissons comme les parts relatives des différents types de main-d’œuvre.

Pour répondre à ces deux questions, nous nous centrons sur un secteur fortement soumis à la concurrence et très intensif en travail, le secteur des fruits et légumes.

L’accroissement de la part du travail salarié et de celle du travail salarié saisonnier a été particulièrement marqué dans ce secteur.

Le parti pris de cette thèse est de considérer que la dichotomie classiquement faite en économie agricole entre le travail familial et le travail salarié est insuffisante pour saisir les évolutions de la main-d’œuvre agricole et leurs impacts en termes de performances des exploitations, et, plus largement, pour comprendre le comportement des exploitants et le fonctionnement du marché du travail agricole.

Première question : Quels sont les déterminants de la demande de travail salarié des exploitations familiales ?

La caractérisation des emplois offerts par les exploitations, notamment leur nature permanente ou saisonnière, est associée à l’enjeu social qui entoure le salariat agricole.

En effet, ces deux catégories reflètent une différence réelle de statut, les travailleurs permanents étant employés sous contrat à durée indéterminée, les saisonniers étant employés sous des contrats moins stables, souvent peu rémunérateurs et qui offrent de faibles perspectives de carrière.

La distinction entre ces deux catégories est d’ailleurs largement faite par les professionnels et par le monde politique, comme le révèlent les revendications et les mesures d’exonération de charges portant spécifiquement sur l’emploi saisonnier.

À notre connaissance, malgré l’importance de cette distinction, celle-ci n’a jamais été considérée comme pertinente dans les analyses économiques de la demande de travail salarié des exploitations agricoles familiales: le travail salarié, lorsqu’il a été pris en compte, a toujours été traité comme une catégorie homogène.

Notre travail a donc pour premier objectif d’identifier les déterminants de la demande de travail salarié et, plus particulièrement, celle de travail salarié saisonnier dans les exploitations agricoles familiales.

La faible prise en compte du salariat et de son hétérogénéité dans les cadres d’analyse de l’agriculture familiale

La main-d’œuvre familiale a été largement étudiée en économie du travail appliquée au secteur agricole.

En effet, l’agriculture française, comme celle de nombreux pays développés, est encore aujourd’hui une agriculture de type familial [Schmitt, 1991 ; Hill, 1993 ; Djurfeldt, 1996 ; USDA, 2007].

Même dans les secteurs les plus intensifs en travail, l’exploitation familiale est le mode d’organisation de référence dans lequel la famille effectue une part conséquente du travail.

Cette prédominance de l’exploitation familiale a conduit à l’élaboration de cadres d’analyse tenant compte de la spécificité de ce type de firme.

En effet, le comportement du ménage dans le cas d’une exploitation familiale ne peut se réduire à celui d’une entreprise classique.

La participation de la famille à l’activité de production a amené les économistes à considérer la double nature du comportement du ménage agricole : son comportement de producteur et son comportement de consommateur.

Les modèles théoriques des ménages agricoles ont permis de formaliser cette particularité à partir des années 1970 (voir entre autres C. Nakajima [1969], I. Singh et al. [1986a ; 1986b]).

L’intégration du salariat dans ces cadres d’analyse a été tardive et relativement partielle.

Alors que le salariat a, pendant longtemps, constitué une part importante de la population active agricole et qu’il fournit encore aujourd’hui près d’un quart du travail des exploitations françaises, la demande de travail salarié a rarement été prise en compte.

Son lien avec l’offre de travail de la famille sur et hors de l’exploitation a parfois été mis en évidence [Singh et al., 1986a ; Benjamin, 1996 ; Benjamin et Kimhi, 2006 ; Blanc et al., 2008].

Cependant, aucun de ces travaux ne considère l’hétérogénéité qui caractérise le salariat agricole. La distinction entre travailleurs salariés permanents et travailleurs salariés saisonniers notamment, n’a jamais était faite.

L’originalité de notre approche est précisément de tenir compte simultanément des trois types de main-d’œuvre agricole : familiale, salariée permanente et salariée saisonnière.

Notre travail propose ainsi un enrichissement du principal cadre d’analyse de l’exploitation familiale.

Pour la première fois, nous considérons de manière simultanée, au sein du modèle théorique du ménage agricole, deux caractéristiques souvent oubliées de ces firmes : la possibilité d’un recours au travail salarié malgré le caractère familial de l’exploitation et la saisonnalité de l’activité agricole.

Ce cadre d’analyse nous permet de mieux comprendre les déterminants de la demande de travail des exploitations et les évolutions à l’œuvre.

Nous proposons, en effet, trois explications aux évolutions qu’ont connues les collectifs de travail depuis la fin des années 1980 : l’évolution des structures de production, le retrait de la main-d’œuvre familiale et la substitution entre famille et salariat et, enfin, la substitution entre salariés permanents et salariés saisonniers.

Ces explications peuvent agir de manière simultanée. Les deux premières sont en partie appréhendées par des cadres d’analyse de l’exploitation familiale qui considèrent le travail salarié comme une catégorie homogène.

La troisième est plus originale et ne peut être mise en évidence que si la distinction entre salarié permanent et salarié saisonnier est faite.

Trois explications aux évolutions la main-d’œuvre dans les exploitations
L’évolution des structures de production

Tout d’abord, l’augmentation de la part du travail salarié, permanent et saisonnier, peut refléter des changements liés à la structure des exploitations.

En effet, la taille et le niveau de spécialisation des exploitations agricoles s’accroissent. Dans le secteur des fruits et légumes, les possibilités de mécanisation sont réduites.%

Aurélie DARPEIX
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